A&L :: Lectures in the Mood #019

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11 mai 2023

Lectures in the Mood L’émission littéraire proposée par Josiane Guibert qui vous fait partager ses découvertes, ses points d’intérêts et ses coups de cœur.

Au sommaire de l’émission de mai 2023 :

1-Les livres que j’ai lus et appréciés et dont je vais vous parler :

Les ravissements de Jan Carson aux éditions Sabine Wespieser.

Deux étés 44, de François Heilbronn aux éditions Stock.

Le passeur de livres de Carsten Henn aux éditions XO.

Le bureau d’éclaircissement des destins par Gaêlle Nohant aux éditions Grasset.

Quand notre terre touchait le ciel, de Tsering Yangzom Lama aux éditions Buchet-Chastel.

2-Le festival Ozélir, le mai littéraire du département du Loiret propose plus de 100 événements autour des livres et de la lecture du 5 au 23 mai.

Vous trouverez le programme sur ozelir.loiret.fr et, bientôt sur notre radio, des interviews de libraires, des chroniques d’événements.

Venez partager cette grande fête des livres et de la lecture !


Les ravissements de Jan Carson aux éditions Sabine Wespieser.

Voici le résumé de l’éditeur :

« Dans sa classe de onze enfants, Hannah se sent exclue de tout : ses parents, fondamentalistes protestants, ne l’autorisent à se rendre ni au cinéma, ni aux fêtes d’anniversaire et pas non plus à la sortie de fin d’année. Ce 25 juin 1993 est le dernier jour d’école et, malgré les Troubles qui semblent ne jamais vouloir finir, tous rêvent d’un été insouciant.
Mais une inquiétude d’une autre espèce s’installe à Ballylack, localité imaginaire d’Irlande du Nord qui n’est pas sans rappeler Ballymena, où est née l’auteure : Ross, un condisciple d’Hannah, meurt d’un mal inconnu et mystérieux, bientôt suivi par Kathleen. Parce que les deux premières victimes étaient de faible constitution, la communauté tente de se rassurer. Mais, quand les camarades d’Hannah disparaissent les uns après les autres, la panique s’installe. Ballylack est envahie par des équipes scientifiques chargées de découvrir l’origine de cette épidémie ne frappant que les enfants, devenue une affaire nationale. Et, bien sûr, des hordes de journalistes leur emboîtent le pas.
Hannah n’est atteinte d’aucun symptôme. Mais elle vit une expérience qu’il lui est impossible de confier à quiconque : un à un, les fantômes de ses amis viennent la hanter.
Si Jan Carson, grande amatrice de réalisme magique, embarque son lecteur dans des situations où tout peut arriver, c’est avec une scrupuleuse précision et une ironie mordante qu’elle scrute les effets de la crise sur les habitants du bourg. Maîtresse dans l’art du récit, elle met à nu ses personnages, notamment les parents des petites victimes, dont elle construit des portraits formidables de véracité et d’énergie. »

C’est un roman dépaysant et surprenant que j’ai eu beaucoup de plaisir à lire. L’action se déroule en 1993 dans un village imaginaire d’Irlande du Nord. Hannah, la narratrice, petite fille de 11 ans, vit dans une famille évangéliste très pratiquante et très pieuse dont le mode de vie est régi par la religion et comporte de nombreux interdits. L’histoire commence le 25 juin et marque le début de vacances totalement inattendues…

L’autrice va alors décrire avec talent des personnages tous différents, mais bien typés qui nous inspirent tantôt de la compassion, tantôt de la compréhension, tantôt de la révolte mais qui ne laissent pas le lecteur indifférent. On a ainsi presque une galerie de portraits très bien faits et sans concession.

Le regard acéré et la plume acerbe de Jan Carson servent une histoire passionnante et totalement inattendue pour moi qui ne lit jamais d’histoires de fantômes !

Une réussite, un très bon roman comme tous ceux que publie cette maison d’édition.

En voici un extrait de la page 195 :

« L’angoisse d’Hannah a atteint des sommets l’été dernier, quand le pasteur Bill a tiré son prêche huit semaines d’affilée du Livre de la Révélation, en expliquant que le monde atteignait la fin des temps. Entre les pourparlers de paix et l’avènement de la couverture mondiale d’Internet, les codes-barres et la Communauté européenne, toutes les prophéties bibliques étaient accomplies. Le retour du Seigneur était proche. Hannah avait écouté tous les dimanches, absorbant l’Apocalypse comme une petite éponge. Les quatre cavaliers. L’Antéchrist. Le sceau de la Bête. Elle s’était tellement rongée d’inquiétude qu’elle en avait presque perdu la tête. C’est une chose de savoir que le monde finira un jour, une autre de comprendre que ça se passera de son vivant.

Hannah s’était endormie en larmes tous les soirs pendant un mois. »

[remonter]


Deux étés 44, de François Heilbronn aux éditions Stock.

Voici le texte de 4e de couverture :

« Le Roy se meurt ! » Ce cri résonne par un 15 août 1744 torride dans le Palais du gouverneur de la ville de Metz. En chemin pour la guerre contre les Autrichiens en Alsace, Louis XV se trouve aux portes de la mort. De saignées en purges inutiles, ses médecins l’ont abandonné, son aumônier le force à se confesser publiquement, ses maîtresses sont bannies, sa cour s’enfuit, les saints sacrements lui sont administrés.
Mais en trois jours, Louis XV sera sauvé par un «empirique» dont l’identité restera longtemps mystérieuse, et pour cause, puisqu’il s’agit de l’un des docteurs de la communauté juive de Metz, Isaïe Cerf Oulman.
Deux cents ans plus tard, jour pour jour, le 15 août 1944, Henry Klotz, héros de 14-18, agonise dans une annexe du camp de Drancy. Il pense aux siens arrêtés comme juifs à Paris cet été-là et à son fils combattant dans une unité commando. Tous descendants d’Isaïe Cerf Oulman.
De la guérison et l’espérance à l’été 1744, à la tragédie et aux meurtres de l’été 1944, deux cents ans séparent au sein d’une vieille famille juive française ces deux étés, à rebours du sens de l’histoire, de l’émancipation et de la liberté : l’un annonciateur des Lumières, l’autre dispensateur de ténèbres.
Dans ce roman des vertiges de l’Histoire, le Panthéon tisse le lien entre les générations. Louis XV mourant avait promis en cas de guérison la construction de cet édifice. Un descendant d’Isaïe Cerf Oulman, le capitaine Émile Hayem, écrivain, mort au champ d’honneur en 14-18, aura son nom gravé dans ce monument devenu temple de la République.
Un roman familial singulier et passionnant doublé d’une minutieuse enquête historique. »

Dans ce premier roman, l’auteur, vice-président du Mémorial de la Shoah, professeur à Science-po, évoque l’histoire des Juifs en France depuis le règne de Louis XV, époque à laquelle ils n’avaient pas encore la nationalité française (ils l’auront après la Révolution française en 1791) jusqu’à la Shoah. À travers l’histoire de sa propre famille, on découvre des éléments historiques. Par exemple, j’ignorais que le Panthéon fut construit suite à l’engagement de Louis XV à faire bâtir, s’il guérissait, une église « à la flèche plus haute que celle de Notre-Dame » et dédiée à Sainte-Geneviève.

La première partie du roman raconte comment son ancêtre, Isaïe Cerf Oulman va soigner et guérir Louis XV. Cet épisode est plein de péripéties et pourrait faire penser à un roman d’Alexandre Dumas.

La deuxième partie du livre met en lumière quelques-uns de ses descendants, inhumés au Panthéon, et qui ont servi la France avec honneur, puis donne la parole à sa grand-mère qui raconte l’arrestation et les persécutions dont ont été victimes des descendants sous l’occupation allemande.

Enfin, l’auteur, comme dans une sorte de journal ou de tableau de bord, explique comment il a organisé ses recherches.

Car on a là un roman très bien documenté, écrit de façon claire et fluide bien que les trois parties soient écrites dans des styles très différents.

J’ai eu beaucoup de plaisir à lire ce livre que je trouve très réussi et que je vous recommande vivement. J’ai préféré la première partie, plus évocatrice des romans historiques que j’ai l’habitude de lire.

Enfin, je trouve le titre très bien choisi.

Et pour terminer cette présentation, voici un extrait de la page 203 qui explique bien le sens de ce livre :

« À deux cents ans d’écart, il y eut deux étés.

Deux étés 44.

L’incroyable dissonance me frappe. À rebours du sens de l’Histoire, de l’émancipation et de la liberté.

En 1744, on imagine les Juifs en France ostracisés et persécutés. Alors qu’en 1944, cent cinquante ans après la Révolution émancipatrice, et au terme d’un siècle d’or du franco-judaïsme courant de Louis-Philippe à la IIIe République, les Français juifs auraient dû bénéficier comme tous leurs concitoyens de la protection de leur pays.

La réalité est tout autre et l’ironie de l’histoire implacable. À Matz, à l’été 1744, bien qu’écrasés de taxes et tenus à l’écart, les Juifs, dont l’apport à la société était reconnu, jouissaient de certaines libertés et de la protection du gouverneur…

À l’été 1944, au moins vingt de ses descendants, citoyens et patriotes exemplaires, sont assassinés par les Allemands avec la complicité de l’État français, pour le simple fait d’être juifs. »


[remonter]

Le passeur de livres de Carsten Henn aux éditions XO

« Dans chaque livre que tu ouvres, un cœur se met à palpiter. Et ton propre cœur bat à l’unisson… « 
Chaque soir après le travail, malgré ses soixante-dix ans, Carl se promène dans les rues pittoresques de la ville pour porter en main propre les livres qu’ont commandés ses clients les plus fidèles.
Ces lecteurs voraces, souvent farfelus et baroques, ont tous leurs secrets et leurs blessures. Ils sont devenus presque des amis, et le libraire dévoué est tout ce qui les relie au monde.
Lorsqu’un coup du sort s’abat sur Carl, c’est une petite fille de neuf ans, Schascha, espiègle et effrontée, qui leur donne le courage de s’ouvrir les uns aux autres et de renouer enfin avec le bonheur.
Un hymne à l’amitié
Le roman des livres qui rendent heureux. » 

Né en 1973 à Cologne, Carsten Henn est auteur et critique gastronomique  . Le passeur de livres est déjà un best-seller en Allemagne avec 300 000 exemplaires vendus. Des traductions sont en cours dans vingt-cinq pays.

Voilà un livre qui fait du bien. Un livre lumineux, un hymne au livre, certes, mais aussi à la solidarité, à l’amitié, à la tolérance, au partage, au respect des autres.

J’ai lu ce livre comme un conte et je l’ai dévoré en une journée !

L’écriture est fluide, simple, mais de qualité et, dès le début, on ressent de l’empathie pour les personnages. Bien sûr, Carl le vieux libraire, qui croit en sa mission d’aller porter à des lecteurs le livre qui leur convient et qu’il a choisi pour eux. Mais quand le personnage de Schascha arrive, Carl en est changé et, à eux deux, ils forment un duo étonnant et attachant. Schascha, une fillette de 9 ans, futée, espiègle, drôle, courageuse, mais faisant preuve d’un réel bon sens et d’un bel esprit d’à propos, sans oublier d’être intelligente et pleine d’esprit.

La plupart de ses reparties sont amusantes et inattendues. Dès le début du livre, quand Carl refuse qu’elle marche avec lui, ne lui dit-elle pas : « pas de problème, tu marches seul et je marche seule à tes côtés ».

Mais le personnage principal c’est le livre, le livre présent tout au long de ce roman qui est une belle ode aux bienfaits de la lecture.

Vraiment, ce livre est une petite pépite, un bonbon à déguster sans modération.

Je ne résiste pas au plaisir de vous en lire quelques extraits.

p. 40 :

« Carl comprenait les gens qui collectionnaient les livres comme d’autres collectionnent les timbres. Qui aimaient caresser leur dos du regard à l’idée qu’entre les pages vivaient des personnages auxquels ils se sentaient liés par une communauté d’âme. Ou un destin qu’ils auraient aimé partager. Ces gens rassemblaient leurs livres autour d’eux comme s’il s’agissait de colocataires devenus de proches amis. »

p. 55-56 :

« Tu sais, les gens oublient de plus en plus de lire. Pourtant, entre les couvertures, on découvre d’autres gens, avec leurs histoires. Dans chaque livre que tu ouvres, un cœur se met à palpiter, et ton cœur bat à l’unisson. »

p. 107 :

« Tu sais, il n’y a pas de livre qui plaise à tout le monde. Et s’il y en avait un, il serait mauvais. On ne peut pas être ami avec tout le monde parce que chacun est différent. Ou alors il faudrait être sans personnalité, sans angles ni aspérités… Chacun a besoin de livres différents. Parce que ce qu’une personne aime du fond du cœur en laisse une autre complètement indifférente. »

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Le bureau d’éclaircissement des destins par Gaêlle Nohant aux éditions Grasset.

Voici ce qu’on peut lire en 4e de couverture :

« Au cœur de l’Allemagne, l’International Tracing Service est le plus grand centre de documentation sur les persécutions nazies. La jeune Irène y trouve un emploi en 1990 et se découvre une vocation pour le travail d’investigation. Méticuleuse, obsessionnelle, elle se laisse happer par ses dossiers, au regret de son fils qu’elle élève seule depuis son divorce d’avec son mari allemand.
À l’automne 2016, Irène se voit confier une mission inédite : restituer les milliers d’objets dont le centre a hérité à la libération des camps. Un Pierrot de tissu terni, un médaillon, un mouchoir brodé… Chaque objet, même modeste, renferme ses secrets. Il faut retrouver la trace de son propriétaire déporté, afin de remettre à ses descendants le souvenir de leur parent.
Au fil de ses enquêtes, Irène se heurte aux mystères du Centre et à son propre passé. Cherchant les disparus, elle rencontre ses contemporains qui la bouleversent et la guident, de Varsovie à Paris et Berlin, en passant par Thessalonique ou l’Argentine. Au bout du chemin, comment les vivants recevront-ils ces objets hantés ?


Le bureau d’éclaircissement des destins, c’est le fil qui unit ces trajectoires individuelles à la mémoire collective de l’Europe. Une fresque brillamment composée, d’une grande intensité émotionnelle, où Gaëlle Nohant donne toute la puissance de son talent. »

Depuis toujours, je me suis beaucoup intéressée à la seconde guerre mondiale, à la Déportation, aux crimes nazis. Née peu après la guerre, j’ai eu des amies dont le père avait été déporté et, très tôt, j’ai vu les films de l’époque qui abordaient ce sujet. Depuis, mon intérêt pour cette question n’a jamais faibli.

Il y a un peu plus d’un an, j’avais beaucoup apprécié La Carte postale d’Anne Berest. Aujourd’hui, je suis vraiment admirative de Gaëlle Nohant pour ce roman.

En effet, à travers des personnages fictifs, des récits de vie fictifs, on est sans arrêt confronté à la réalité dans tout ce qu’elle a pu avoir de terrible, d’horrible devrais-je dire à l’époque de la Shoah.

Faire vivre la mémoire, perpétuer le souvenir non seulement de ceux qui ont disparu dans ce drame terrible, mais aussi de ce qui a pu être commis de plus abject au non d’une idéologie, voilà un des défis de ce livre.

Je n’avais jamais entendu parler de l’International Tracing Service, l’organisme qui aide les descendants des victimes des nazis à retrouver la trace de leurs ancêtres disparus et qui conserve un nombre énorme d’archives à Bad Arolsen.

C’est là que travaille Irène, l’héroïne de ce roman qui s’investit avec passion et qui a été formée par Éva, une rescapée des camps. Celle-ci lui avait dit : «  le sort de dizaines de millions de personnes s’est joué ici. Celles qui ont fui, celles qui ont été prises ou se sont cachées, celles qui ont résisté, celles qu’on a assassinées ou sauvées in extremis… Et puis il y a l’après-guerre. Des millions de personnes déplacées. De nouvelles frontières, des traités d’occupation, des quotas d’immigration, l’échiquier de la guerre froide… Tu devras apprendre tout ça, devenir savante. Plus tu maîtriseras le contexte, plus tu réfléchiras vite. le temps que tu gagnes, c’est la vie de ceux qui attendent une réponse. Et cette vie est un fil fragile. »

C’est un livre très fort à la lecture duquel j’ai pris conscience que, malgré toutes mes lectures, j’avais encore beaucoup à apprendre. Un livre aux descriptions parfois insoutenables et sûrement très proches de la réalité.

Je terminerai par un extrait de la page 176 :

« Irène croise les yeux rougis de Lucia Heller. Elle arrête la cassette, cherche des mots qui seraient un baume. « Les nouvelles générations veulent savoir » lui avait dit Charlotte Rousseau. Mais la vérité est abrupte. Éva avait tranché les amarres qui la reliaient à son passé. Elle avait choisi de rester à Arolsen, avec une poignée de ces personnes déplacées qui le seraient toujours. Arrachées à tout ce qu’elles avaient aimé, abritant une terre brûlée qui était leur poison, leur bien impartageable. Et qui trouvaient dans leur mission une raison de vivre. »

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Quand notre terre touchait le ciel, de Tsering Yangzom Lama aux éditions Buchet-Chastel.

Voici ce qu’en dit l’éditeur :

« 1959, l’armée chinoise envahit le Tibet, détruisant temples et statues sur son passage alors que s’enfuit le dalaï-lama. Dans leur village de montagne, Lhamo, sa sœur Tenkyi et leurs parents sont particulièrement exposés, car la mère est une oracle désignée pour communiquer avec les esprits. C’est elle qui guidera ses proches à travers l’Himalaya, vers la frontière népalaise où ils espèrent rebâtir une communauté, dans l’attente de retrouver leur terre natale.
Saga familiale, roman de l’exil et de la perte ciselé de poésie et de spiritualité, Quand notre terre touchait le ciel raconte le destin d’un pays sacrifié, la douloureuse nostalgie d’une terre qu’on a quittée et la force inébranlable des liens familiaux. »

Tsering Yangzom Lama est une écrivaine et activiste tibétaine. Elle est née et a grandi au Népal, où sa famille s’est installée après avoir fui le Tibet en 1960, avant de déménager au Canada, puis aux États-Unis. Elle est établie au Canada depuis l’adolescence.
Elle est diplômée d’un MFA en création littéraire et en relations internationales à l’Université de la Colombie-Britannique, où elle a aussi enseigné l’écriture créative. Elle a publié dans de nombreuses revues.
Quand notre terre touchait le ciel, son premier roman, a été finaliste du prix Giller 2022.
Elle milite par ailleurs pour l’environnement et les droits de l’homme, et travaille comme conseillère en storytelling pour Greenpeace International.

Voilà une découverte intéressante. Certes, ce livre de presque 600 pages ne se lit pas en une soirée, mais il mérite qu’on lui porte attention !

Le récit se déroule depuis 1959 au Tibet et s’achève en 2012 au Canada.  On va suivre l’histoire d’une famille tibétaine, au départ avec la mère qui possède un don de médium, puis avec ses deux filles, Lhamo etTenkyi sa petite sœur.

Mon propos n’est pas ici de le résumer, mais de dire en quoi je l’ai apprécié.

Dans un premier temps, j’ai été un peu désorientée par les changements de lieux, de dates, de narratrices. Puis, je m’y suis habituée et j’ai compris qu’ainsi l’autrice essayait de traduire le bouleversement de ces jeunes filles que l’on transporte d’un milieu protégé, soumis à des règles de vie ancestrales, empreintes de traditions et de croyances, à des camps de réfugiés où les soucis matériels sont une préoccupation essentielle, puis à la culture d’Amérique du Nord.

Et c’est à mon avis la plus grande réussite de ce roman foisonnant de détails et de descriptions : faire prendre conscience de la douleur du déracinement, de l’arrachement à un monde de spiritualité, de pudeur, de retenue et de respect pour se trouver dans un milieu matérialiste et soucieux des biens plus que des âmes !

Un des personnages principaux de ce roman est le ku, le Saint Sans Nom, dont la statue va suivre cette famille, attisant les convoitises, mais qui, pour ces Tibétains gardera toujours sa valeur spirituelle.

À la lecture de ce roman, j’ai appris beaucoup sur la culture tibétaine, sur les coutumes et les croyances de ce peuple déraciné. Un roman poétique, délicat, très documenté qu’on lit tranquillement, doucement et qui incite presque au recueillement et à la méditation. On peut donc dire une réussite !

Voici un passage de la pages 230-231 :

« Ici, cela fait onze ans que nous transportons le Saint de maison en maison pour qu’il veille sur nos malades, nos nouveaux-nés, nos fiancés… Je pense encore à lui de temps en temps. À l’extase mystique qui a fleuri dans mon corps quand je l’ai vu pour la première fois au bord de la rivière. Au sentiment de liberté que j’éprouvais à ses côtés. À la façon dont je me sentais liée à lui aussi. »

p. 335 :

« Derrière ma sœur, une branche dorée se balançait dans le vent, chargée de feuilles éclatantes. Elle s’était abaissée pour me protéger de la pluie et de la grêle qui s’apprêtaient à tomber. N’ayant plus rien à craindre, plus rien qui nous accable, ma sœur et moi avions commencé à nous élever, en commençant par nos talons, puis nos hanches, décollant peu à peu du lit jusqu’à ce que nos orteils gigotent dans l’air. Observant les montagnes si lointaines, qui reflétaient la lumière du soleil en direction de chez nous, j’avais décidé de nous y emmener. J’avais agrippé la main de ma sœur pour l’entraîner vers les crêtes argentées. »

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