A&L :: Lectures in the Mood #023

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Lectures in the Mood #23

9 novembre 2023

L’émission littéraire proposée par Josiane Guibert qui vous fait partager ses découvertes, ses points d’intérêts et ses coups de cœur.


 Au Sommaire :
Au sommaire de cette émission du 9 novembre 2023.
L’Étonnant Voyage de Maureen Fry, de Rachel Joyce aux éditions XO
 
Le Veilleur du lac, de Nicolas Leclerc aux éditions du Seuil
 
Le Dernier Chapitre, de Jean-Marie Palach aux éditions Daphnis et Chloé
 
Les Gardiens du phare, d’Emma Stonex aux éditions Stock
 
La Revanche, de Arttu Tuominen aux éditions de La Martinière.

L’Étonnant Voyage de Maureen Fry, de Rachel Joyce aux éditions XO.

Voici le résumé fait par l’éditeur :

« Il y a dix ans, Harold Fry entreprenait un pèlerinage pour sauver une amie malade. Aujourd’hui, c’est Maureen, sa femme, qui entame son propre voyage. Une carte postale venue du Nord a fait ressurgir les ombres d’un passé douloureux.
Mais Maureen n’est pas Harold. Elle ne traversera pas l’Angleterre à pied. Tour à tour franche et vulnérable, elle peine à tisser des liens avec les gens qu’elle croise. Elle n’a aucune idée de ce qu’elle trouvera au bout du chemin. Et, pourtant, elle le sait : elle doit y arriver.
L’histoire étonnante d’une femme qui, sur la voie de la consolation, explore l’amour, la perte, le chagrin, et découvre enfin la force du pardon.
Le nouveau roman, puissant et bouleversant, de Rachel Joyce. »

N’ayant pas lu les deux premiers livres de l’autrice, ce roman a été pour moi une découverte. Il m’a semblé que ce qui s’est passé dans les deux premiers opus est assez bien résumé dans la première moitié de celui-ci. On comprend très vite qu’Harold a parcouru 1 000 km à pied pour aller voir son amie Queenie, malade, et que David, le fils de Maureen et d’Harold, s’est suicidé.

Ce troisième opus raconte l’odyssée de Maureen, une femme qui, d’emblée, m’a paru insupportable, incapable de nouer des relations avec les autres, centrée sur ses propres problèmes, d’un égoïsme incroyable…

Le plus étonnant, c’est la bienveillance dont les autres personnages font preuve à son égard et, en particulier, la patience de son mari et l’affection sans faille qu’il lui témoigne.

J’ai parlé d’odyssée, car petit à petit, au fil des pages, au fil des rencontres et des expériences souvent négatives, Maureen va évoluer et sa perception des gens et des événements va finir par changer.

Ce livre est merveilleusement bien écrit et, ce qui m’a paru excellent, c’est la façon dont sont décrits les personnages principaux dans leurs attitudes et leurs réactions, sans jamais aucun jugement ni parti pris.

Je vous engage vivement à lire cette trilogie qui en vaut la peine !

Et pour vous donner un aperçu, voici un passage de la page 55 :

« C’était le début de l’après-midi, le brouillard se levait… Au loin, les taches blanches du Peak district. Plus proches, des champs d’éoliennes, telles d’immenses pales posées sur des batteurs à oeufs géants ; vues d’aussi près, elles étaient si étranges qu’elles semblaient presque irréelles. Le relief montait et descendait, et peu à peu les champs cédaient la place aux maisons et aux entrepôts, aux toits gris ardoise, aux contours de villes et de bourgs qui se profilaient dans le lointain. Maureen roulait sous des pans de ciel où la lumière du soleil se reflétait sur la route et scintillait, bleu acier, or filé, chatoyant comme les reflets d’une aile de corneille. Harold disait qu’il y avait autant de chants d’oiseaux que de pays dans le monde. Et il le disait souvent, comme si chaque fois c’était une découverte, sa voix trahissant le même étonnement. »

et quelques lignes de p. 90 :

« Non, ce qu’elle ne supportait pas, c’était le fait que cette fille ait réussi à sublimer le chagrin pour en faire quelque chose de beau, alors qu’elle, Maureen, qui vivait et respirait ce chagrin à temps plein – comme si elle en avait fait son métier –, en était incapable. Et maintenant, elle savait que Queenie avait réussi à faire la même chose avec son jardin. »

[remonter]


Le Veilleur du lac de Nicolas Leclerc aux éditions du Seuil.

« Ils pourraient être vos voisins.

Fanny a 17 ans. Elle fuit vers l’Allemagne, sans un regard en arrière. Seul l’avenir compte. L’avenir avec Maïa, sa meilleure amie, son âme-sœur.

Au cœur du Jura, dans le village paisible et idyllique de Malmaison-le-Lac, les habitants sont en état de choc. La famille Parrisot a disparu. Le capitaine de gendarmerie Bruno Albertini se rend dans la bâtisse isolée désormais vide, dont les premiers indices laissent à penser qu’un massacre s’est déroulé en ces lieux et que le contenu du coffre-fort a été dérobé.

Et tout semble indiquer que Fanny Parrisot serait la clé de cette nuit sanglante.

Né en 1981 à Pontarlier, Nicolas Leclerc a quitté les montagnes du Haut-Doubs pour étudier l’audiovisuel et le cinéma. Il travaille aujourd’hui pour la télévision. S’inspirant d’un fait divers, l’auteur nous livre avec ce quatrième roman un thriller implacable. »

Remarquablement construit, ce thriller est dérangeant à bien des égards.

Tout commence par un premier chapitre court qui donne la parole à Maxence, jeune garçon de 11 ans. Il voit Christelle, sa mère, se faire massacrer sauvagement devant lui par deux agresseurs dont il a aperçu les silhouettes. Il incite son petit frère, Sacha, 7 ans, à se cacher, mais il ne voit pas Fanny, sa grande sœur. On n’assiste pas à la suite du massacre, mais on est déjà dans l’ambiance !

Très rapidement, leurs proches se posent des questions : où sont les membres de la famille Parrisot ? Que leur est-il arrivé ?

On va suivre l’enquête menée par Bruno Albertini, capitaine de gendarmerie, et en même temps, la cavale de Fanny et de ses amis Maïa et Idriss. À partir du chapitre 8, on prend connaissance de la longue lettre que Fanny écrit à sa mère, lettre très éclairante sur leur histoire, sur leurs relations, sur leurs blessures.

Le rythme est donné par des chapitres courts qui donnent la parole aux différents personnages. À aucun moment la tension ne faiblit et tout au long de ma lecture je me suis demandé qui pouvait avoir commis un crime aussi affreux. Les indices ne manquent pas, mais on est souvent mis sur de fausses pistes et le suspense est maintenu jusqu’au bout. À dire vrai, j’ai trouvé le dénouement à la limite du vraisemblable. Je ne m’y attendais pas du tout.

Les personnages sont bien décrits, très humains, et on comprend leurs réactions. La personnalité des adolescents m’a paru un peu simpliste, mais elle reflète assez bien le comportement des adolescents d’aujourd’hui.

Pour conclure, un roman classique dans sa construction, bien écrit et que j’ai eu du plaisir à lire. Merci aux éditions du Seuil et à NetGalley pour m’y avoir donné accès.

En voici deux extraits :

p. 217, un passage de la lettre de Fanny à sa mère :

« J’avoue, je ne t’ai pas facilité la tâche, je me suis fermée comme une huître et j’ai systématiquement botté en touche, donnant le change. J’attendais d’être seule, sous ma couette, pour laisser libre cours à ma détresse. Mais tu aurais pu insister. Tu aurais pu venir me trouver, me faire cracher le morceau. Me soulager. Je crois qu’au fond (même si je ne l’aurais jamais avoué) je t’attendais, maman. Et tu n’es pas venue. »

p. 236 :

« Le terrain, pentu et accidenté, les oblige à avancer à pas chassés dans la boue qui sèche, en passant par le talus du bas-côté pour éviter de laisser leurs empreintes sur la voie. Ils progressent lentement, scrutent la terre meuble à la recherche de la moindre trace. Les pluies diluviennes ont tout laminé. Des branches d’arbre arrachées par le vent jonchent le sol, un sapin mort s’est même couché en travers du chemin, que les bûcherons ne sont pas encore venus déblayer. Aucune voiture n’a pu monter jusque là depuis l’orage. Malheureusement, les averses ont également éliminé toute trace éventuelle. »

[remonter]

Le Dernier Chapitre, par Jean-Marie Palach aux éditions Daphnis et Chloé.

Je connais Jean-Marie Palach depuis que nous avons travaillé ensemble à propos de l’édition de ses premiers romans policiers. J’ai ainsi pu apprécier non seulement sa délicatesse et ses qualités humaines, mais tout son talent d’écriture. Merci donc à Babelio de m’avoir proposé ce livre dans le cadre de sa masse critique et merci aux éditions Daphnis et Chloé de me l’avoir envoyé.

Voici ce qu’on peut lire en quatrième de couverture :

« Je ne rentre pas ce soir ni demain, ne me pose pas de questions, je ne répondrai pas ». Tel est le SMS laconique que reçoit un soir Mattéo, un jeune homme délicat et brillant, de Léa, la jeune femme avec qui il vivait depuis quelques années un amour parfait. Il s’efforce de la rechercher et de comprendre les raisons de sa disparition mystérieuse. En l’absence de la femme qu’il aime, c’est dans l’écriture qu’il se réfugie.
Les nombreux personnages hauts en couleur qu’il côtoie dans les bistrots où il vient rompre sa solitude lui fournissent un matériau inespéré. Mais retrouvera-t-il Léa ?

Un roman à deux voix, avec en toile de fond une description ciselée de la société contemporaine, où se mêlent avec bonheur rencontres, émotions et sentiments.

Ingénieur, énarque, Jean-Marie Palach vit dans la région parisienne. Le Dernier Chapitre est son sixième roman.

Je lis assez peu de romans sentimentaux, en général les histoires d’amour ou de couples m’ennuient assez vite ! Pourtant, c’est avec un grand intérêt que j’ai lu ce roman et en gardant souvent un sourire amusé.

En effet, Jean-Marie Palach a l’art d’écrire non seulement dans une langue riche, avec un style fluide, mais il sait aussi manier l’humour et la dérision. Aussi, on ne s’ennuie jamais à lire ce roman écrit à la première personne ; c’est Mattéo qui parle, mais il donne si nécessaire la parole à Léa, l’autre héroïne de ce roman. Les personnages sont bien décrits, avec leur complexité, leurs travers, leurs interrogations et leurs contradictions, bien ancrés dans le monde actuel, post Covid. Au-delà d’une histoire d’amour, ce roman livre une peinture de la société moderne et ne tombe jamais dans la moralisation ou la culpabilité.

Et j’espère que Le dernier chapitre ne sera pas le dernier livre de Jean-Marie Palach dont le talent n’est plus à prouver. Courez vite vous procurer ce savoureux livre… et bonne lecture.

Pour vous mettre dans l’ambiance, voici deux citations en rapport avec le travail d’écriture. Page 177 :

« Un auteur contemporain de thrillers peut massacrer vingt ou trente personnages, en prenant soin au passage de les torturer et de leur assurer une mort particulièrement atroce, sans que le client ne sourcille. En revanche, si ledit auteur se trompe dans l’ordre des stations de métro de la ligne 5, ou qualifie l’officier de police d’inspecteur, grade qui n’existe plus depuis 1995, l’acheteur du bouquin dénonce les lacunes de la documentation, écrit à l’imposture, à l’amateurisme, à l’ouvrage bâclé, à la mort du petit cheval. »

Page 247 :

« Écrire un bouquin c’est comme en lire un, en mieux. Une fois que la machine est lancée, les intrigues se déroulent en suivant un parcours logique. L’auteur ressent un plaisir identique à celui du lecteur, mais il est doté du pouvoir exorbitant d’orienter l’histoire à son gré, en désignant une direction déterminée, parmi les multiples possibilités. Parfois, un chemin étroit s’ouvre dans lequel il s’avance à tâtons. Et là, miracle, l’inspiration vient, les idées se pressent, le minuscule sentier se transforme en une voie royale. L’écrivain écrase frénétiquement les touches du clavier en regrettant de ne pas pouvoir aller plus vite, de crainte de perdre le fil. Ce n’est que lorsqu’il a couché le dernier mot qu’il relève la tête et savoure sur l’écran le produit de son labeur, tellement exigeant et tellement gratifiant. »

[remonter]


Les Gardiens du phare, d’Emma Stonex aux éditions Stock.

En 4e de couverture, on peut lire :

« Au cœur de l’hiver 1972, une barque brave la mer déchaînée pour rejoindre le phare du Maiden Rock, à plusieurs milles de la côte de Cornouailles. À son bord se trouve la relève tant attendue par les gardiens. Mais, quand elle accoste enfin, personne ne vient à leur rencontre. Le phare est vide. La porte d’entrée est verrouillée de l’intérieur, les deux horloges sont arrêtées à la même heure, la table est dressée pour un repas qui n’a jamais été servi et le registre météo décrit une tempête qui n’a pas eu lieu.
Arthur Black, le gardien-chef de la Maiden, Bill Walker son irréprochable second et Vince, le petit nouveau, se sont volatilisés.
Vingt ans plus tard, alors que la mer semble avoir englouti pour toujours leurs fantômes, les veuves des trois hommes, Helen, Jenny et Michelle, ne peuvent oublier cette tragédie. Au lieu d’être unies dans le deuil et le chagrin, elles ne cessent de se déchirer, accablées par le poids de silences, de rancœurs et de remords bien trop lourds pour enfin tourner la page.
Jusqu’au jour où un écrivain à succès les approche. Il veut entendre leurs versions de l’histoire et tenter de percer le mystère du Maiden Rock. Petit à petit, le vernis se craquelle, le sel de la mer envahit le présent, et les secrets profondément enfouis refont surface…


Entremêlant le récit des derniers jours d’Arthur, Bill et Vince et les voix des femmes qu’ils ont laissées derrière eux, Les Gardiens du phare est un roman psychologique à couper le souffle. Une inoubliable histoire d’obsession et de solitude, d’amitié et de chagrin, qui explore la façon dont nos peurs brouillent la frontière entre le réel et l’imaginaire. »

Voilà un livre très original et qui permet de prendre conscience de ce que fut le métier de gardien de phare, aujourd’hui disparu.

L’autrice s’est inspirée d’un fait-divers qui s’est produit en 1900 : la disparition des trois gardiens du phare des îles Flannan en 1900. Elle a placé l’action en 1972 puis, après qu’en 1992 un auteur à succès se soit emparé du sujet, elle a donné la parole aux trois compagnes des gardiens disparus.

Le livre donne alternativement la parole aux trois gardiens du phare et à leurs compagnes, tantôt en 1972, tantôt en 1992. Je m’y suis parfois un peu perdue et c’est le seul bémol à cette lecture qui m’a pris quelques jours, mais m’a vraiment intéressée.

En effet, on comprend très vite les conditions de vie de ces gardiens de phare, isolés dans un espace clos, livrés à eux-mêmes, mais aussi sous le regard des deux autres ! Dans ce roman, peu de descriptions de la mer, et pourtant, elle est toujours présente, régulant les conditions de vie dans le phare… et la relève !

Il n’est sans doute pas facile de vivre à trois dans un espace restreint clos, certes avec des tâches à accomplir qui revêtent une importance quasi excessive, mais surtout en prenant en compte la personnalité et les réactions de chacun. Au fil des chapitres, on apprend à connaître les trois occupants du phare : Arthur, le gardien-chef, un taiseux sans doute plus à l’aise dans le phare que dans la vie à terre ; Bill, renfermé, frustré, envieux et hanté par ses fantasmes, qui supporte mal ce métier et pense qu’il n’est pas capable de faire autre chose ; Vince, sorti de prison depuis peu, qui voit dans cette fonction l’occasion de prendre un nouveau départ.

Dans de longs monologues internes, chacun se dévoile progressivement, on comprend mieux sa personnalité et ses relations avec les autres, et cela est complété par le récit de leurs compagnes. Peu à peu, la compréhension des événements se construit. On a presque affaire à une intrigue policière au cours de laquelle l’autrice nous livre une forme de suspense jusqu’au dénouement.

Ce roman est très réussi et prometteur.

Pour terminer mon propos, voici un passage où Arthur, en 1972, dit, après trente-neuf jours au phare :

« Je m’inquiète en pensant au jour où les gardiens seront devenus obsolètes. Qui suis-je sans les phares, sans ce monde, sans ma femme ?  Lorsque les phares seront automatisés, nous disparaîtrons. Il paraît que ça a déjà commencé, ils préparent le terrain un peu partout dans le pays… Bientôt, et je préfère ne pas savoir quand, une machine fera mon boulot. Cette machine n’aura pas besoin de cette tour, contrairement à moi ; elle ne l’aimera pas comme je l’aime. La technologie peut allumer la lanterne et faire retentir la corne de brume, mais elle ne peut pas s’occuper de la tour, et les tours ont besoin qu’on s’occupe d’elles, qu’on entretienne le matériel, qu’on entretienne leur âme. Vide, elle se languira des décennies de compagnonnage et de fraternité, de cigarettes fumées dans la cuisine, de rassemblement devant la télé, d’amitié et de confiance qui jadis prospéraient en ces lieux, et l’homme en sera banni à tout jamais. »

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La Revanche, de Arttu Tuominen aux éditions de La Martinière.

Voici la présentation faite par l’éditeur :

« Dans la petite ville finlandaise de Pori, sur les côtes de la mer Baltique, une boîte de nuit populaire auprès de la communauté LGBT est touchée par une explosion. Cinq jeunes gens sont tués et on dénombre de nombreux blessés.
Le lendemain, un individu masqué, qui se présente comme un « messager », poste une vidéo en ligne dans laquelle il revendique les événements : pour lui, l’homosexualité est une maladie qu’il a l’intention d’éradiquer de la terre.
Les policiers Jari Paloviita et Henrik Oksman de la brigade criminelle de Pori sont chargés de l’enquête. Mais il ne s’agit pas d’une affaire comme une autre pour Oksman. Lui aussi était présent dans le club ce soir-là. Quelques instants avant l’explosion, il a quitté les lieux en compagnie d’un autre homme. À mesure que la police retrace les événements et leurs origines, Oksman se retrouve déchiré entre son secret, qu’il a toujours su préserver de ses coéquipiers, et ses propres devoirs.


Après Le Serment (2021), « Grand Prix finlandais du meilleur polar 2020 », sélection du « Prix Clé de verre 2021 » du meilleur polar scandinave, la révélation Arttu Tuominen revient avec un deuxième roman noir magistral. Servi par une ambition littéraire à la hauteur d’Henning Mankell ou Jo Nesbø, La Revanche, à l’intrigue implacable, est le premier roman finlandais à recevoir le prestigieux Prix Palle Rosenkrantz du meilleur roman policier, décerné par l’Académie danoise des auteurs policiers. »

Je ne connaissais pas cet auteur, et le fait de ne pas avoir lu le roman précédent ne m’a gênée en rien. Voilà une belle découverte, un thriller magistralement construit et écrit qu’on ne lâche à aucun moment.

Dès le début du roman, le suspense est présent et on est dans l’action. Des chapitres courts qui mettent en scène les différents protagonistes maintiennent le rythme et l’intérêt jusqu’au bout. Double suspense : arrêter le criminel, celui qui se dit « l’Envoyé » et mettre fin à sa folie de vengeance et de destruction, et s’assurer que ses collègues ne vont pas découvrir que l’un des leurs est homosexuel et se travestit régulièrement.

Dans ce roman finlandais, pas de description de la nature ni des paysages, mais celle d’une société violente sous une apparente harmonie. On est loin de la société tolérante qu’on aurait pu imaginer et j’ai découvert une attitude homophobe assez répandue, un rejet des différences, une démocratie aux fondements fragiles et dont l’équilibre est souvent prêt à se rompre. L’auteur n’écrit-il pas : « La haine est comme une pandémie, elle se répand dès qu’elle trouve le moindre vecteur de contagion » ?

Très différents l’un de l’autre, les deux policiers, Jari Paloviita et son coéquipier Henrik Oksmann, vivent avec leurs problèmes et l’auteur a su décrire finement leurs personnalités. Pour ma part, j’ai éprouvé beaucoup d’empathie pour ce dernier, perturbé, névrosé, enfermé sur lui-même, perturbé par son enfance et vivant mal son homosexualité, mais également très perspicace et remarquablement intelligent, un personnage très complexe qui suscite tour à tour chez ses collègues l’incompréhension et l’admiration.

Et comme lui, le criminel a été traumatisé par son enfance et par un père violent, aussi bien physiquement que psychologiquement. On a d’ailleurs l’impression de les voir en miroir et, en lisant les premiers flash-back, on pourrait penser qu’il s’agit de l’un ou de l’autre sans être certain de savoir lequel parle.

Ce roman est très puissant puisque, au travers d’une intrigue policière haletante et addictive, il aborde les thèmes de la violence sur enfants, de la difficulté à se reconstruire après un traumatisme, des problèmes rencontrés par la communauté LGBT, du rôle de l’Église face à des comportements sexuels non traditionnels, des mouvements extrémistes…

Vraiment, ce roman mérite bien toutes les récompenses qu’il a reçues et j’attends avec impatience les prochaines enquêtes de notre tandem de policiers.

Merci à netGalley pour m’avoir permis de découvrir un excellent roman que je recommande.

Et pour terminer, en voici un extrait, dans l’épilogue, tout à la fin du livre :

« En amples touches, il applique du fond de teint sur son visage, le poudre et souligne ses yeux de khôl. Il porte une robe rouge moulante. Son large dos est nu, ses omoplates osseuses pointent sous ses bretelles spaghettis.
Il vérifie une dernière fois sa tenue dans le miroir. Sa robe lui descend aux chevilles, mais sa longue fente dévoile un long pan de peau claire. Il sourit à son reflet, s’envoie un baiser volant et ferme derrière lui la porte de son appartement. Il sent les regards réprobateurs, derrière les oeilletons des voisins, mais n’en a cure. Pour aujourd’hui.
Il marche le dos droit, d’un pas léger. Les talons de ses escarpins claquent sur les marches.
Dehors, l’air est pur et tiède. Le vent lui caresse les cheveux, les rejette en arrière et dans ses yeux. Un taxi descend la rue. Son sac à main sur l’épaule, il traverse le parking. La porte du taxi s’ouvre et un homme en chemise blanche et en costume trois-pièces gris en sort, sourit, l’embrasse sur la joue et l’aide à s’installer sur la banquette arrière. Le taxi se glisse dans le flot de la circulation et, au bout de la rue, tourne vers les publicités lumineuses du centre-ville. »

[remonter]