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Lectures in the Mood #25

11 janvier 2024

L’émission littéraire proposée par Josiane Guibert qui vous fait partager ses découvertes, ses points d’intérêts et ses coups de cœur.


 Au Sommaire :
Au sommaire de l’émission du 11 janvier 2024 :

1-La Cérémonie, de Florian Dennisson aux éditions Oiseau noir
 
2-Le Chien des étoiles de Dimitri Rouchon-Borie aux éditions Le Tripode
 
3-Une sale Française de Romain Slocombe aux éditions du Seuil
 
4-Le manoir des glaces, de Camilla Sten aux éditions du Seuil
 
5-Une lueur dans la nuit de Stacy Willingham aux éditions Talents
 

La Cérémonie, de Florian Dennisson aux éditions Oiseau noir

Merci à l’éditeur et à NetGalley de m’avoir permis de lire cet excellent thriller. En voici le résumé :

« Des crimes à la mise en scène macabre, des cadavres qui s’empilent, un seul point commun : une invitation à une mystérieuse Cérémonie…
Désormais affecté à la Section de recherche de Chambéry, le gendarme Maxime Monceau, spécialiste du décryptage du langage non verbal, est plongé dans une affaire de meurtres d’une violence extrême dont les mises en scène macabres semblent reprendre d’étranges rituels ésotériques. Une piste se dessine rapidement ; chacune des proies du tueur en série a été conviée à une Cérémonie dont personne n’arrive à découvrir la nature exacte. Des éléments troublants et familiers inquiètent cependant Maxime. Et si ces meurtres étaient liés au passé du gendarme ? Comment garder la tête froide quand un corbeau les menace, lui et son ancien coéquipier Boris, et ne fait qu’ajouter à la psychose du jeune homme ? Maxime serait-il en train de perdre pied ?
Entre vieux démons et monstre sanguinaire, Maxime Monceau va devoir tout donner pour garder la tête hors de l’eau sous peine de sombrer totalement. »

Après La Liste puis L’Oubliée, il s’agit du troisième volume des enquêtes du gendarme Maxime Monceau. Je ne les avais pas lus et je ne connaissais pas l’auteur, mais à aucun moment cela ne m’a gênée dans la lecture de ce thriller haletant et très bien construit.

L’intrigue nous mène d’un rebondissement à un autre, les chapitres sont courts, l’écriture fluide. On suit la quête de Maxime, personnage tourmenté et traumatisé par son enfance au sein de la secte dont il découvre peu à peu les crimes et les pouvoirs.

La psychologie des personnages est très bien analysée et met en évidence leurs tourments et leurs contradictions. On passe d’un endroit à l’autre, d’un personnage à l’autre, mais on ne s’y perd jamais grâce à des points de repère savamment dosés.

Le suspense est permanent, les indices semés judicieusement et pourtant je ne m’attendais pas à la conclusion de cette enquête.

Une réussite, un très bon roman !

En voici un extrait de la page 262 :

« Son esprit passait en revue toutes les hypothèses, même les plus farfelues, pour tenter de trouver une explication à ce à quoi il venait d’être confronté. Les images se télescopaient, les liens entre les indices, les lieux et les personnes apparaissaient et disparaissaient dans son cerveau qui tournait à plein régime. La chronologie des événements formait des chemins temporels que son intelligence sillonnait pour revenir au point de départ, au moment présent. Les réponses à ces questions se bousculaient dans une sorte de maelstrom mental sans que jamais aucune d’entre elles ne se distinguât de façon précise. »

puis de la page 284 :

« Regarde le monde dans lequel tu vis, ton métier même en est la preuve flagrante… Le monde court… à sa perte, la Terre souffre, suffoque et se meurt. L’humanité est un cancer qui, contre toute logique, gangrène le vivant… »

[remonter]


Le Chien des étoiles de Dimitri Rouchon-Borie aux éditions Le Tripode

Texte de quatrième de couverture :

« Écoutez bien ce que je vais vous dire parce que dans l’instant c’est la nuit qui parle pas moi et c’est une voix pure, alors je serai pas capable de la refaire ensuite.
Gio a vingt ans, peut-être un peu plus. Sa vie n’est plus la même depuis qu’un lâche lui a planté un tournevis dans le crâne. Désormais, Gio voit ce que peu de gens devinent. La beauté de la nuit. L’appel des chouettes. La grandeur de ses amis Papillon et Dolores. Étonnant road movie gitan, Le Chien des étoiles est le roman de leur destin, un périple cruel et doux dans le monde des humains.

Après la révélation de son roman Le Démon de la colline aux loups, lauréat de treize prix littéraires, Dimitri Rouchon-Borie offre avec Le Chien des étoiles une histoire bouleversante, la confirmation radicale de son talent. »

Belle illustration de couverture, beau papier, police de caractère élégante, typographie soignée, autant d’éléments pour, après avoir lu le texte de couverture, avoir envie d’ouvrir ce livre !

Et je n’ai pas été déçue. Quelle réussite, quel beau texte !

Le lecteur est tout de suite plongé dans les aventures d’un trio pas banal : bien sûr, Gio, ce presque géant diminué, frustre, mais néanmoins poète, et ses deux acolytes, Papillon, un jeune garçon rebelle et sauvage et qui ne parle pas, et la belle Dolorès qui met toutes ses attentes dans le don de son corps qu’elle considère comme la seule façon de se sentir vivre !

Et ce trio pour le moins bancal va partir dans le but de trouver un monde meilleur… qu’il ne trouvera pas. Ils vont ainsi aller de déboire en catastrophe dans un monde bien noir. Pourtant, Gio, cette brute a priori sans culture, réussit à émouvoir et fait preuve de sensibilité et de poésie.

Le talent de l’auteur est là : dans un univers sombre, rude, bestial, violent, arriver à dégager de la poésie et faire que le lecteur ressente de l’empathie pour les personnages. C’est, à mon avis, un tour de force, d’autant plus que cette histoire, complètement invraisemblable alors que le milieu dans lequel elle se déroule paraît tout à fait réel, cette histoire se déroule en un lieu et à une époque que l’on ignore.

Pour ma part, cela ne m’a pas gênée et j’ai pris un immense plaisir à lire ce très beau roman, roman de la différence, de l’amitié, de la découverte, de l’espoir… une merveilleuse lecture.

En voici un passage de la page 113 ; Gio arrive dans un campement où sont des chevaux.

« Gio est aux chevaux… Les bêtes ont reconnu Gio quand il s’est approché. Gio les a saluées selon le rituel et il a aussi senti qu’il y avait des choses possibles avec le vieil arbre, quand un frémissement secoue son feuillage…

Ces bêtes ont l’air de tout saisir sans jamais rien montrer, se dit-il… Il flatte l’encolure de la jument puis sa bedaine somptueuse, doucement, et ainsi reviennent les lignes parfaites. Micek lui a dit qu’elle s’appelait Domino et que l’autre, c’était Fox, parce qu’il avait un poil rouquin. Mais Gio sait que ce n’est pas ça et il se donne un peu de temps avant de capter leur nom secret. Tous les chevaux en ont un et quand tu le connais, tu es admis pour de bon. »

[remonter]

Une sale Française, de Romain Slocombre aux éditions du Seuil.

En voici la présentation de couverture :

« Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, une femme est interrogée par un commissaire de police qui s’intéresse de près à son cas.
Alsacienne, Aline Beaucaire est employée d’hôtel, elle est tombée amoureuse d’un sergent pilote trop beau pour être honnête et l’a suivi en zone libre, franchissant de nuit la ligne de démarcation. Le couple rêve de rejoindre Alger, via Marseille – la ville de tous les
dangers. Bientôt, l’aventure tourne au drame.
Aline est-elle aussi innocente qu’elle espère le faire croire ? Et quel lourd secret a-t-elle à cacher ? Est-elle cette autre Aline au nom presque semblable, la « Panthère rouge » qui a activement collaboré avec la Gestapo ? Qui est vraiment cette « sale Française » ?
Au fil de ce roman captivant, Romain Slocombe nous conduit dans le monde en noir et gris que fut la France des années sombres de l’Occupation.

Né en 1953 à Paris dans une famille franco-britannique, Romain Slocombe est l’auteur d’une trentaine de romans, dont deux ont figuré sur la sélection du prix Goncourt : Monsieur le Commandant (2011) et L’Affaire Léon Sadorski (2016). »

Tout d’abord, je remercie Babelio pour m’avoir proposé ce livre dans le cadre de sa masse critique, et aux éditions du Seuil pour me l’avoir envoyé.

Au premier regard, en considérant l’illustration de la jaquette – illustration très bien choisie –, on est dans l’ambiance de cette période de l’Histoire. Vous l’aurez sans doute constaté, je m’intéresse à la littérature qui concerne la seconde guerre mondiale. Ainsi, du même auteur, j’avais lu avec un grand intérêt les différents volumes des aventures de Léon Sadorski. Ces romans sont des fictions, mais les décors, les organismes cités, les faits historiques mentionnés, les mentalités et même le langage sont conformes à la réalité de l’époque. Et quand on consulte les sources à la fin de ce livre (pages 263 à 267), on a bien confirmation du travail de recherche minutieux qu’a nécessité l’écriture de ce roman.

Il est écrit à partir de trois voix ; tout d’abord, celle de l’auteur qui se présente comme ayant reçu un dossier d’archives dans lequel figure l’histoire de deux femmes : Aline Beaucaire et Aline Bockert.

Aussitôt après la courte présentation faite par l’auteur, on peut lire le récit – presque la confession – d’Aline Beaucaire, écrit en 1947, alterné avec les rapports de la DST à propos des enquêtes sur Aline Bockert, la Panthère rouge.

Cette construction du livre m’a paru très originale et contribue à maintenir le rythme du roman. J’ai eu de l’empathie pour Aline Beaucaire, plus victime que coupable, naïve, un peu midinette, qui va côtoyer – bien involontairement et par amour – des collaborateurs, des traîtres qui espionnent pour le compte de l’Allemagne, des membres du Milieu à Marseille, des éléments de la mafia corse…

En revanche, j’ai parfois eu du mal à lire jusqu’au bout tous les rapports de police qui parsèment cet ouvrage, sans doute à cause d’un style administratif donc impersonnel, et aussi parce qu’ils contiennent de nombreux patronymes qu’il est difficile de tous mémoriser.

Au bilan, j’ai essentiellement retenu l’histoire d’Aline Beaucaire que j’ai considérée comme celle du roman.

Un très bon roman, une lecture de la rentrée de janvier 2024 que je recommande vivement !

Et pour terminer, voici un extrait des pages 97 et 98 :

« Et l’on entendait dans les bois au sud de la ville, le soir ou au cours de la nuit, claquer des coups de feu qui n’étaient point le fait de chasseurs. La chasse nous était d’ailleurs défendue depuis le début de la guerre. Seuls les occupants s’arrogeaint ce droit ; ils chassaient toutes sortes de gibier, les hommes comme les bêtes. »

[remonter]



Le manoir des glaces, de Camilla Sten aux éditions du Seuil

Je tiens tout d’abord à remercier les éditions du Seuil et NetGalley pour m’avoir donné l’occasion de lire ce roman dont voici le résumé :

« Eleanor n’aurait jamais imaginé assister au meurtre de sa cruelle, mais bien-aimée grand-mère Vivianne. Sur le seuil de l’appartement, elle croise le tueur. Mais atteinte d’une maladie rare, la prosopagnosie, elle ne peut reconnaître les visages.
En état de choc, elle apprend de surcroît que Vivianne lui a légué un manoir isolé dans la forêt suédoise dont elle n’avait jamais entendu parler.
Accompagnée de sa tante Veronika, de son compagnon Sebastian et d’un avocat un peu étrange, Eleanor se rend, angoissée, dans ce lieu inconnu. Le manoir dévoile peu à peu ses secrets et semble avoir été le témoin d’un passé terrible. Que cachait Vivianne ? Pourquoi n’avoir jamais mentionné l’existence de cette bâtisse ?
Beaucoup d’interrogations et si peu de temps, car le blizzard se lève et l’ombre des bois pénètre dans le domaine de Haut Soleil. Commence alors un huis clos pour le moins glaçant… »

L’action se situe en Suède, au nord de Stockholm, dans une demeure isolée et en hiver. Le lieu n’intervient aucunement dans l’histoire qui pourrait se dérouler n’importe où dans un lieu isolé et en hiver !

Le roman est adroitement construit autour du récit de deux personnages : Eleanor, l’héroïne, et Anushka, arrivée au manoir dans les années soixante. Les histoires de ces deux femmes se déroulent en alternance, permettant progressivement de comprendre l’histoire de cette famille.

Les différents personnages sont confinés dans un huis clos où la tension est de plus en plus palpable. Belle trouvaille de la part de l’autrice que la maladie d’Eleanor, la prosopagnosie qui fait qu’elle ne peut reconnaître les visages.

Le dénouement est plutôt inattendu et bien amené.

On est loin des polars scandinaves d’autres auteurs suédois, mais l’ensemble en fait un polar honnête et bien agréable à lire.

En voici un extrait de p. 217 :

« Je me mets en marche dans la direction indiquée par la boussole, à grandes enjambées pour surjouer l’assurance qui me fait défaut. 

J’essaie de ne pas tendre l’oreille de peur d’entendre les pas de la nuit dernière. J’essaie de ne pas voir jaillir de derrière les troncs des visages blancs et anonymes. J’essaie de ne pas écouter la voix qui susurre à mon oreille Surtout ne bouge pas. Cette voix est-elle la dernière chose que Vivianne ait entendue ? Pourquoi m’a-t-elle semblé si familière ?»

[remonter]

Une lueur dans la nuit, de Stacy Willingham aux éditions Talent poche

Voici la présentation faite par l’éditeur :

« Au fin fond de la Louisiane, les monstres ne se cachent pas dans les bois. Ce ne sont pas des ombres dans les arbres ou des créatures invisibles tapies dans des recoins sombres. Dans la chaleur moite et écrasante d’une nature sauvage, les monstres se cachent à la vue de tous.

La vie de Chloe Davis a basculé l’été de ses 12 ans, quand six jeunes filles ont disparu au sein de sa petite communauté. Le tueur en série est arrêté et mis en prison tandis que le reste de sa famille doit essayer de vivre avec cette culpabilité. Car le tueur n’est autre que son propre père, et c’est Chloe qui en a découvert la preuve.

Vingt ans plus tard, alors que son père purge encore sa peine après avoir avoué les meurtres, Chloe est installée comme psychologue à Bâton-Rouge et essaye de mener une vie adulte équilibrée. Quand une autre jeune fille de 15 ans vient à disparaître dans des circonstances similaires, les souvenirs torturés de cet été fatal remontent à la surface. »

Tout d’abord, merci à NetGalley pour m’avoir permis de lire ce thriller passionnant que j’ai lu en quelques jours.

Voilà un thriller psychologique très bien conçu !

On développe en général la souffrance des victimes ou de leur famille ; ici, la narratrice est la fille du tueur, ce qui est un point de vue très original. Elle a bien du mal à surmonter le traumatisme qu’elle a vécu, d’autant plus que c’est elle qui a découvert les preuves de la culpabilité de son père.

L’autrice a su décrire avec justesse la psychologie de Chloe, ses contradictions, ses doutes et ses intuitions. On est même tenté de la trouver paranoïaque tout au long de ce roman très addictif dans lequel le suspense est permanent et la tension monte progressivement.

Les indices sont savamment dosés et répartis, mais la solution ne m’est apparue qu’à la fin !

Un grand bravo pour cet excellent thriller que vous ne lâcherez pas une fois que vous l’aurez en main !

p. 381 :

« Et soudain, je mets les mains en coupe et j’attrape un morceau du ciel. Je sens un léger battement entre mes paumes au moment où je les referme l’une contre l’autre. Je regarde entre mes doigts serrés la chose que j’ai attrapée et qui est piégée à l’intérieur. Cette vie, littéralement, qui repose entre mes mains. Je l’approche de mon visage et jette un œil à travers la minuscule fente entre mes doigts.

À l’intérieur, une luciole solitaire brille, son corps plein de vie. Je la fixe un long moment, mon front appuyé contre mes doigts scellés. De tout près, je regarde sa lumière irradier, sa lueur vaciller au creux de mon étreinte, et je pense à Lena.

Puis j’ouvre les mains et je la libère. »

[remonter]