A&L :: Lectures in the Mood #027

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Lectures in The Mood #27

14 Mars 2024

L’émission littéraire proposée par Josiane Guibert qui vous fait partager ses découvertes, ses points d’intérêts et ses coups de cœur.


 Au Sommaire :
Emission du 14 mars 2024 :
Terre noire de Rita Carelli aux éditions Métaillé
 
Fantastique histoire d’amour de Sophie Dury aux éditions du Seuil
 
– Ceci est mon corps, de Claire Huynen aux éditions Arléa.
 
Monsieur Antoine de Laurent Malot aux éditions XO
 
– Deux étés par an d’Olivier Poivre d’Arvor aux éditions Stock
 

Terre noire de Rita Carelli aux éditions Métaillé

Voici la présentation faite par l‘éditeur :

« À travers le monde, les terres noires, exceptionnellement fertiles, sont la preuve d’une activité humaine qui les a fertilisées depuis des millénaires. Les terres noires amazoniennes montrent que la jungle actuelle n’est pas une forêt primaire, mais qu’elle est le résultat du travail des occupants indiens qui l’ont cultivée bien avant la période historique connue. Le père de l’héroïne est un archéologue qui fouille ces territoires pour prouver cette occupation humaine.
À la mort soudaine de sa mère, Ana suit son père dans une tribu amazonienne et entre en contact avec la nature et la cosmogonie indienne. Adolescente timide, elle observe la vie de la tribu qui l’accueille. Ses relations avec le groupe des jeunes de la tribu sont plus faciles que celles qu’elle avait au collège. Dans la forêt, elle est exotique, mais acceptée telle qu’elle est.
Ana établit des relations d’amitié clandestines avec une jeune fille de son âge soumise à l’isolement traditionnel de l’initiation. Kassuri est là pour apprendre à être une femme, à la fin de la réclusion elle se mariera. Ana, elle, est livrée à elle-même, personne ne lui apprendra ce qu’elle doit être. Mais la vie qu’elle mène modifie peu à peu ses préjugés et sa vision du monde.
Des années plus tard Ana, étudiante à Paris, décide de retourner dans la forêt à l’occasion de la mort du chef qui l’avait accueillie dans sa famille. Tout a changé, la forêt brûle et il n’y a plus de poissons dans le fleuve.
Ce roman a le curieux pouvoir de nous parler des Indiens sans exotisme, de changer l’image que nous pourrions en avoir, ils apparaissent pleins de force et de vitalité, ils affrontent leur monde et le défendent. Un premier roman d’apprentissage exotique, fascinant de vitalité, de découverte de soi, d’apprivoisement des désirs et des peurs. »

Merci à NetGalley et aux éditions Métaillé pour m’avoir permis de découvrir ce livre que j’avais choisi pour son résumé et pour sa très belle couverture.

Ana va vivre dans une tribu indienne. Son récit nous montre leurs croyances, leur mode de vie, leur rapport à leur corps, et surtout à la nature et aux êtres qui la peuplent. Le lecteur la suit et il est plongé dans un univers bien différent du nôtre, un milieu où règne une philosophie de vie riche et profonde.

Après ses études à la Sorbonne, Ana retourne dans le Xingu où les choses ont bien changé, où la recherche du profit a causé bien des dommages.

L’autrice a passé une partie de sa jeunesse au sein de tribus indiennes où ses parents intervenaient, son père comme cinéaste, sa mère comme anthropologue. Cela l’a forcément marquée et amenée à faire le parallèle entre notre monde de consommation et de profit et le monde des Indiens, empreint de valeurs essentielles où le respect de la nature, la place que l’homme peut y trouver, en font un monde plus « pur » et cependant joyeux. 

Un livre écrit en chapitres très courts qui alternent les temporalités, une réflexion sur les valeurs et les choix de société, un livre de nostalgie et de poésie, un excellent premier roman à découvrir.


Voici un extrait de la page 100 :

« …‚un vieux cahier d’écolier avec une couverture en papier marbré rose et marron. Ses lèvres tremblent : avant même de l’ouvrir, elle devine déjà les feuillets crème, rayés de fines lignes bleues, l’écriture légèrement inclinée vers la droite et les points sur les i éparpillés un peu partout.

Elle l’attrape comme un naufragé, pose son visage sur le cahier, enfonce son nez dans le papier poreux et inspire. Une odeur de vieux, presque de moisi, mais, derrière l’odeur des choses gardées, elle reconnaît l’odeur humide des choses venues de l’autre côté de l’océan, qui ont vécu dans la forêt, une odeur de paille et de fumée, de terre et de feuilles piétinées. Elle a envie de se lancer à la poursuite des mots passés, mais elle redoute l’impact, elle sait que le colis, malgré la bonne intention, est piégé. Alors elle fait comme si aucun volcan n’explosait en elle, comme si elle n’avait pas le visage en feu, comme si elle était sereine et calme, que son cœur ne battait pas la chamade et que ses mains n’étaient pas moites. »

[remonter]


Fantastique histoire d’amour de Sophie Divry aux éditions du Seuil

Voici le résumé de l’éditeur :

« Lyon, de nos jours. Bastien, inspecteur du travail, est amené à enquêter sur un accident : un ouvrier travaillant dans une usine de traitement des déchets est mort broyé dans une compacteuse.
Maïa, journaliste scientifique, se rend au Centre européen de recherche nucléaire (Cern) pour faire un article sur le cristal scintillateur, un matériau récemment découvert, aux propriétés inconnues.
Quelques jours plus tard, Bastien apprend que l’accident est en réalité un homicide. Quant à Maïa, elle découvre que l’expérience a mal tourné : le cristal s’est mué en une drogue ultra puissante qui pousse à la dépression, voire au crime. Sa tante, physicienne dans la prestigieuse institution suisse, lui demande de l’aider à s’en débarrasser.
Telle est la double intrigue qui sert de toile de fond à une histoire d’amour se dévoilant peu à peu : entre un homme vaguement alcoolique et vaguement catholique, en quête d’une joie de vivre qui l’a abandonné, et une jeune femme qui a érigé son indépendance en muraille. »

Tout d’abord, je remercie Netgalley et les éditions du Seuil pour m’avoir permis de lire cet excellent roman que je n’ai pas choisi pour son titre – qui m’aurait plutôt fait fuir – mais pour son résumé !

Car nous avons là un excellent roman, bien construit, bien écrit et très addictif ! Je l’ai lu très vite et jamais mon intérêt n’a faibli tant le suspense et la tension sont présents tout au long du livre.

Au début, la parole est donnée alternativement à Maia et à Bastien. Leurs histoires se croisent et, vers la page 170, on peut comprendre qu’elles vont se rejoindre. Le scénario du livre est bien construit et bien mené, les protagonistes sont attachants et leurs personnalités bien décrites ; on a une belle analyse psychologique de personnes complexes, et sans jugement ni parti pris. Les personnages secondaires sont également bien décrits.

La fluidité et la qualité de l’écriture contribuent à un rythme soutenu dû en partie à un découpage en chapitres courts qui font alterner les voix des différents protagonistes d’une histoire qui pose la question de ce que la science peut apporter de positif, mais aussi de négatif quand les intérêts financiers prennent le dessus.

Tout cela donne au roman un suspense permanent et un intérêt qui ne faiblit jamais.

Et les deux personnages principaux, tous les deux en quête d’amour, mais d’une manière bien différente vont enfin le trouver ! Quoi de mieux, tout est bien qui finit bien.

Le seul reproche que je pourrais faire est dans quelques remarques contre le patronat et une collusion entre police et justice qui, il me semble, n’ont pas leur place ici. Mais sans doute cela passe-t-il inaperçu pour la plupart des lecteurs entraînés dans cette aventure incroyable !

En résumé, un très bon livre que je recommande !

En voici un extrait de la page 60 ; c’est Bastien qui parle :

« Rompre, c’est faire d’un personnage principal de votre vie un personnage secondaire. Je pensais qu’Isabelle et moi nous resterions toujours ensemble. Mais un après-midi pluvieux elle m’a dit Mais aussi tu ne m’écoutes jamais… Isabelle avait décidé de devenir un personnage secondaire. Je n’ai pas eu le choix. À présent je m’efforçais de considérer les femmes qui venaient vers moi comme de potentiels personnages principaux. Mais je n’y arrivais pas. Au fond de moi, elle était irremplaçable et je l’aimais toujours. Je n’aimais pas l’Isabelle réelle, cette femme qui vivait loin de moi et qui était devenue une autre, j’aimais une Isabelle fantasmée, immuable et encore amoureuse. Isabelle était une femme exceptionnelle. Je n’aime que les femmes exceptionnelles. »

Maintenant, la parole à Maïa, p. 72 :

« À cet instant, elle aurait aimé être un oiseau. Se réfugier dans un nid, n’avoir pas de patron. Se nourrir de graines. Être le moineau qui sautille et qui va se nicher dans la cavité d’un immeuble.Le merle qui soulève les feuilles mortes. Le héron qui survole le Rhône, ou la corneille en face, sur ce platane. Mais à choisir, Maïa aurait voulu se transformer en faucon crécerelle. Elle aurait eu des yeux assez puissants pour retrouver un ordinateur perdu. Ce rapace élégant aux multiples teintes beiges l’avait toujours fascinée. Le faucon crécerelle s’est adapté à la ville, il peut nicher dans des clochers d’église ou les souffleries des toits d’école. Par-dessus tout, l’objet de sa fascination était ce vol donc il est capable, immobile dans le ciel en suivant des yeux un rongeur dans un champ. Tandis que ses ailes s’agitent à toute allure, sa tête reste parfaitement fixe, comme suspendue à un clou fiché dans le ciel. Cette suspension s’appelle le vol du Saint-Esprit. Maïa ne l’avait jamais vu autrement que sur Internet. »

[remonter]

Et voici un gros coup de coeur : Ceci est mon corps, de Claire Huynen aux éditions Arléa.

Je n’aurais sans doute pas lu ce court roman si les éditions Arléa ne me l’avaient envoyé. Je remercie Brigitte Semler de m’avoir permis de lire ce très beau texte qui m’a réellement bouleversée.

Voici la présentation faite par l’éditeur :

« Hélène, une jeune femme que rien ne destinait à la vie monastique, s’apprête à prendre l’habit. Les vocations se font rares, rien ne devrait faire obstacle à sa prise de voile. Mais la réalité est toujours plus complexe. Venue dans cette abbaye bénédictine pour une simple retraite, elle y est accueillie par les quatorze moniales et presque naturellement se mêle à leur vie de prière, de silence et de joies simples. Elle découvre l’art de l’enluminure, aide au jardin, à la cuisine, approfondit sa foi, se sent pour la première fois à sa place, comme si une paisible évidence lui montrait alors un nouveau chemin. Mais, dans une ancienne vie, Hélène s’appelait Hervé. Le « qui que tu sois » de saint Benoît suffira-t-il à faire taire les peurs et les réticences. Confrontée à cette réalité qui  la bouscule, la communauté finira par trouver une unanimité. Mais qu’en est-il de l’Institution ?

Claire Huynen, dans un texte bouleversant, nous livre une réflexion profonde sur l’identité, la tolérance et l’importance à trouver sa vraie place en harmonie avec ce que nous sommes vraiment. »

Je ne suis pas croyante et je ne m’intéresse pas spécialement à ce qui concerne la religion. Mais, comme je vous le disais, ce roman m’a bouleversée. J’ai essayé de comprendre, j’en ai parlé autour de moi et avec Claire Huynen qui m’a confié : « Je voulais parler de la foi, de la foi vécue de l’intérieur, et aussi de la vision de la foi au sein de l’espace clos que représente une communauté de moniales ; mais en cela, je n’avais pas assez de matière pour écrire un roman et j’ai eu l’idée de créer le personnage d’Hélène. Pour pouvoir parler de la foi d’une façon crédible et fidèle à la réalité, je me suis documentée auprès de religieuses, j’ai lu des témoignages… »

Et je réponds : « Bravo, ce roman est une réussite !  »

Ce qui m’a intéressée dans ce roman, ce n’est pas tant l’histoire d’Hélène – une pure fiction, je le rappelle – mais la façon dont Claire Huynen décrit comment la foi grandit en elle et la transforme peu à peu. J’irais jusqu’à dire que le lecteur voit comment elle s’épanouit, comment elle sourit à l’intérieur. Parvenir au bonheur est une quête de chacun des humains ; là, rien de superficiel, mais plutôt la construction progressive d’un équilibre, d’une harmonie intérieure, d’une forme d’évidence.

La qualité de l‘écriture y est pour beaucoup, une écriture sobre, pudique, sensible et tout en délicatesse.

Les mots me manquent pour décrire un si beau texte qui peut toucher tous les publics ouverts et tolérants. L’Église n’accepte pas la transsexualité ; peu importe, ce qui pour moi compte ici – et c’est aussi il me semble un élément très important pour l’Église –, c’est la foi, l’accomplissement d’un bonheur qui va au-delà de soi-même, rayonne vers les autres et les incite à l’espérance. Ce bonheur, Hélène va le trouver enfin, comme on peut le lire p. 133 (vers la fin du livre) : « Hélène n’avait pas quitté son sourire. C’était une chose très douce que ce sourire. Il prenait son visage en entier, on aurait dit qu’il habitait même son corps. C’était comme une grâce, une délicatesse. »

Je vous encourage vivement à lire ce très beau roman dont voici deux autres extraits.

p. 38 :

« Le changement était celui de la sérénité, la manière dont désormais Hélène occupait son corps, comme si maintenant elle lui donnait vie, qu’il devenait une présence. La modification physique, la transformation opérative de son corps, n’appartenait qu’à elle. Être femme, pour Hélène, n’était pas une démonstration. C’était une expérience intérieure. C’est avec elle-même qu’elle avait désiré être en accord plus qu’avec le regard qu’on portait sur elle. Être femme, pour elle, n’était pas une question de manifestation de féminité »

p. 97 :

« Elle était là au milieu d’elles, de toutes ces femmes, de leurs questions muettes. Elle était là au milieu de ce qui était à la fois une hostilité sourde et un effort pour la dépasser, une bienveillance contrainte. Elle était là, offerte au refus intime de celles qu’elle avait choisies. Elle était là, admise et pourtant refusée à leur cœur. Elle était là, au cœur de cela et pourtant en bordure, comme reléguée en ces bordes qui jadis accueillaient les lépreux et les pestiférés aux périphéries des villes, aux contours des communautés. Elle acceptait cela. Il lui fallait accepter cela. Cela qu’elle n’avait encore vécu si brutalement dans la communauté des hommes. Cela qui la montrait du doigt, la désignait comme anormale, déviante, peut-être diabolique. Cela en tout cas qui la rejetait hors du cercle. Quel sens aurait eu sa foi si elle n’avait accepté cela ? Quelle force aurait eu sa vocation si elle n’acceptait de l’avoir éprouvée ? »

[remonter]


Monsieur Antoine de Laurent Malot aux éditions XO.

Voici la présentation de l’éditeur :

« Une bouffée d’oxygène… pour rallumer les feux qui s’éteignent.
À 70 ans, sans prévenir, Antoine Lagadec vend son imprimerie à Orsay, en région parisienne, et s’installe à Saint-Ambroise, zone pavillonnaire d’une petite ville du Jura. Avec ses costumes de gentleman et son vieux pick-up américain, il détonne. Son énergie et sa fantaisie touchent vite le cœur des habitants qui, pour la plupart, n’ont qu’un rêve : quitter ce lieu endormi où seule la brasserie Chez Suzie apporte vie et chaleur.
À Saint-Ambroise, Antoine croise la route de Faustine, veuve et retraitée qui ne croit plus guère en l’amour, et celle de Louise, ado passionnée de photo, en révolte contre ses parents. L’une et l’autre comprennent que monsieur Antoine, comme tous l’appellent, cache des douleurs qui affleurent peu à peu. Il n’a pas déménagé d’Orsay, il a fui. Contre toute attente, ce sont elles qui pourraient bien lui venir en aide…
Avec sensibilité et justesse, Laurent Malot nous parle de regrets mais aussi de rédemption, d’amitié et d’espérance. »

Merci aux éditions XO et à Netgalley pour cette belle découverte. Voilà un roman léger mais plein de bon sens et d’optimisme.

Recommencer sa vie à 70 ans, tout changer, rebondir, devenir attentif aux autres et positif vis-à-vis d’eux, adopter un nouveau look, un nouveau mode de vie, n’est-ce pas une gageure ?

C’est celle d’Antoine, le personnage principal de ce roman qui aborde les thèmes du pardon, de la résilience, de la solidarité, de la richesse des rencontres et des partages. Beaucoup de personnages tournent autour d’Antoine, tous marqués par des problèmes divers, mais tous dépeints avec profondeur et sensibilité et auxquels le lecteur s’intéresse.

Le ton est juste, l’écriture fluide, les personnages et leurs répliques bien dans leur temps ; voilà une agréable lecture au cours d’un livre que je n’ai jamais lâché mais sans prise de tête et sans pathos. Se donner une deuxième chance en amitié, en amour, en amour filial, n’est-il pas un beau projet ?

Extrait p. 89 :

« Dimanche sonna définitivement le réveil de Saint-Ambroise. Levé aux aurores, Clément avait passé une seconde couche de peinture sur les lignes du terrain de basket et comptait toujours jouer avant la fin de la journée. La veille, Pierre et Victor l’avaient aidé à démonter les paniers. Il fallait encore les poncer, les repeindre et les équiper de nouveaux cerceaux et filets. Ce fut ensuite au tour de Francis, Jérôme et Fabrice de venir donner un coup de main en passant le kärcher sur les gradins, puis en traitant le bois avec un saturateur bio pour leur donner une nouvelle jeunesse. Vers 10 heures, le bouche-à-oreille ayant fait son œuvre, d’autres amis pointèrent leur nez. Après un aller-retour rapide chez eux pour chercher les outils adéquats, les uns tondaient la pelouse, les autres coupaient les branches des arbres qui descendaient trop bas, taillaient les haies et les rosiers, un entretien que la mairie avait délaissé depuis deux ans.

En prenant ce travail à leur charge, les habitants envoyaient un signal fort à Louvier et, par la même occasion, à Delannoy : Saint-Ambroise ressuscitait. Autre preuve et non des moindres, la rénovation de la salle de danse serait terminée pour le 29 septembre. toutes les participantes avaient mis la main à la poche pour acheter une nouvelle sono et fait le tour des greniers pour trouver fauteuil, canapé et tout ce qui pouvait servir à habiller la salle. Chaque jour, on regrettait de ne pas y avoir pensé plus tôt. »

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Deux étés par an d’Olivier Poivre d’Arvor aux éditions Stock

Voici le résumé de l’éditeur :

« Un homme et un oiseau étaient-ils faits pour se rencontrer ? Surtout si l’homme est un ancien ambassadeur des Pôles, qui fête ses 90 ans, et l’oiseau, disons plutôt, le couple d’oiseaux, deux sternes arctiques inséparables du nom de Jet et Lily. En 2048, bien des espèces, des pans entiers de notre géographie, ont hélas disparu de la planète, les brasiers enflamment l’Europe et font fuir de nouveaux migrants qui nous ressemblent.
Le traité qui protège le statut particulier de l’immense réservoir d’eau douce qu’est l’Antarctique, doit être renégocié. L’urgence est absolue ! C’est alors que notre Ambassadeur, gageons que ce récit documenté est aussi une fable, décide d’affronter ce qui sera sa dernière mission : relier les deux points les plus extrêmes du globe terrestre, depuis le Groenland jusqu’au pôle sud, sur une ligne aérienne que seules les deux sternes connaissent par coeur, un tracé de glace et de haute mer, à la recherche migratoire de la lumière, de crevettes, de krill, et surtout de deux étés par an.
Son Excellence va voler en leur compagnie. Pourquoi pas ! Chemin faisant, l’auteur à la manière des fabulistes, nous montre l’état de notre pauvre planète, sans jamais céder à la tentation de l’apocalypse, mais sur les ailes de Jet et de Lily, par leurs yeux émerveillés et parfois paniqués, il nous montre aussi toute la beauté du monde. S’y joindront, en une arche de Noé multicolore, un vautour géant, des perroquets au front bleu, une baleine dernière de son espèce, Amal la fille adoptive de notre Excellence, et bien des peuples du monde, aussi divers et menacés que les espèces animales. »

Tout d’abord, je remercie NetGalley et les éditions Stock de m’avoir envoyé ce texte que j’ai beaucoup apprécié.

En effet, ce court récit est comme une fable ou plutôt comme un conte, une belle histoire poétique qui nous rappelle – s’il en est encore temps – l’état de la planète et ses problèmes ; mais jamais on n’est dans un discours moralisateur ou revendicateur. De plus, le fait de donner la parole aux oiseaux et à d’autres animaux permet de prendre de la distance et de se placer en observateur.

Malgré le tableau plutôt noir qu’il nous dépeint, ce livre est plein d’espoir, c’est un plaidoyer pour l’écologie.

Un livre très bien écrit, en langage fluide, mais riche, un plaidoyer pour la protection non seulement des oiseaux, de la nature, mais aussi de l’Homme.

Une réussite.

En voici un extrait :

p. 20 : nous sommes au Groenland.

« À 45 degrés Celsius, sur la côte occidentale de l’île autrefois la plus gelée du monde, à 250 km au-dessus du cercle arctique, il fallait bien reconnaître… qu’on ne s’y reconnaissait plus du tout ! La chaleur était devenue intenable pour les vieux, les enfants, les femmes pas seulement et ne redescendaient plus la nuit, depuis quelques étés. Les moustiques s’étaient joints à la fête. Dopés à l’excellent mix énergétique local charbon-gaz-pétrole, ils célébraient joyeusement en cette moitié du siècle les records battus par ceux dont ils s’apprêtaient à sucer le sang bien chaud : les hommes, qui avaient déjà, devançant toutes les trop modestes prévisions, réussi à augmenter en deux décennies de trois degrés la température mondiale et se proposaient de doubler la mise en cinquante ans. Six degrés ! Banco ! Et parce que les hommes du Nord étaient les plus forts et les plus riches, ils avaient gagné leur incroyable pari : mettre la chaleur aux enchères et faire trois fois mieux que les autres ! »

[remonter]