A&L :: Lectures in the Mood #028

Accueil > Arts & littérature

Lectures in The Mood #28

11 avril 2024

L’émission littéraire proposée par Josiane Guibert qui vous fait partager ses découvertes, ses points d’intérêts et ses coups de cœur.


 Au Sommaire :
Emission du 11 avril 2024 :
Des racines et des hommes de Monique Bories aux éditions du Jeu de l’Oie
La double vie de Dina Miller de Zoé Brisby aux éditions Albin Michel
Duel de Franck Leduc aux éditions Belfond noir
A la gorge de Max Monnehay aux éditions du Seuil
Lever de rideau d’Olivier Rasimi aux éditions Arléa

Des racines et des hommes de Monique Bories aux éditions du Jeu de l’Oie

Voici ce qu’on peut lire en quatrième de couverture :

« C’est une histoire de la campagne française, centrée sur le Mesnil, hameau de la commune de Germigny-des-Prés, dans le Loiret. Situé dans un grand méandre de la Loire, ce hameau concentre à lui seul bien des histoires de la paysannerie. Au fil des décennies, nous suivons l’histoire d’une famille ordinaire, depuis 1856, date de la grande crue, à 1932, quand le progrès commence à dépeupler les campagnes.

Ces chroniques rendent hommage aux hommes et aux femmes attachés par un lien profond à leur terre, grâce à qui notre monde rural s’épanouissait en un espace empli d’humanité et de spiritualité.

Cette histoire des êtres humains est mise en parallèle avec celle des trognes de peupliers noirs. Taillés consciencieusement en têtards, ces arbres paysans apparaissent comme le symbole des liens culturels forgés entre l’homme et la nature, porteurs d’une véritable complicité entre les mondes humain et végétal.

Petite-fille de Polonais venus sous contrat en France, Monique Bories, née Szymoniak, met en outre l’accent sur ce que faire village représentait dans la société traditionnelle. Ce cheminement l’a conduite à revenir sur ses racines polonaises, mises en scène de la Sologne au nord de la France, jusqu’au coeur du Paris de l’entre-deux-guerres. »

Ce livre a été une agréable découverte. Il est présenté comme le premier roman de Monique Bories, une femme passionnée par la commune où elle vit depuis une douzaine d’années, où elle a pu nouer des liens riches et productifs avec de nombreux habitants et où elle s’est impliquée dans la vie locale notamment dans le cadre d’une association à l’éducation à l’environnement.

Certes, il présente quelques imperfections que je me dois d’indiquer sous peine de perdre en crédibilité : on peut y trouver quelques coquilles et erreurs d’accords, quelques anachronismes de langage, mais cela ne gêne pas et on apprend beaucoup à la lecture de ce livre. 

Pour ma part, je ne le considère pas comme un roman, car l’intrigue y est vraiment secondaire ; ce qui est important ici c’est tout ce qui concerne la vie et l’histoire de cette population rurale de Germigny-des-Prés, petite bourgade du Val d’Or, dans le méandre de la Loire : coutumes, agronomie, harmonie entre les hommes et leur cadre naturel, et par-dessus tout, la présence constante du fleuve. 

Et pour écrire ce texte, riche et dense, l’autrice a réalisé un gros travail de recherche et de documentation ; l’importance de ses sources de la page 245 à la page 249 le confirme.

En écrivant ce livre, Monqiue Bories m’a confié avoir voulu « honorer les gens de la terre, mettre en valeur leur manière d’être et de faire vivre leur village » et son pari est tout à fait réussi  De plus, le parallèle quasiment constant entre les hommes et les arbres – les peupliers noirs – ne manque pas d’intérêt.

Et, cerise sur le gâteau, de charmantes poésies parsèment le texte. 

Voilà donc un livre que je recommande à tous ceux que l’histoire locale, la ruralité, la connaissance des hommes et de leur habitat intéressent.

Pour terminer, voici le tout début du texte :

« Au gré de son souffle printanier, le vent s’est plu à transporter le pollen jusqu’aux femelles voisines de ce rivage de la rivière de Loire, comme elle était nommée en ces temps-là. Peut-être même à des voisines d’en face, de l’autre rive, la rive gauche.

Un peu plus d’une lunaison plus tard, leur union consommée, les belles femelles peuplier noir, entièrement parées de fleurs blanches cotonneuses, ont libéré les fruits de leurs amours, par milliers. Ces graines, aussi douces que légères, le vent les porte en volutes enneigées. Le ciel se transforme alors en un voile de coton plumetis.

En ces dernières journées printanières de l’an 1856, à la faveur probable d’un vent d’ouest, cette danse dans le vent s’est achevée dans la rivière de Loire, au Mesnil, au bout du bout du Mesnil, rive droite, sur ce qui fut sans doute à une période le chemin de halage, à quelques encablures de l’ancienne gare à bateau de la Ronce.

Qu’importe pour ces graines tombées à l’eau, un coton hydrophobe les protège de l’immersion. Rassemblées en flottaison à la surface tel un blanc matelas, elles s’impatientent déjà du bonheur d’atterrir enfin. Les graines s’amassent peu à peu en longs rubans blancs qui ne demandent plus qu’à trouver un port d’attache. »

[remonter]


La double vie de Dina Miller de Zoé Brisby aux éditions Albin Michel.

De cette autrice, j’avais beaucoup aimé Les mauvaises épouses, roman que j’ai présenté au cours d’une de mes précédentes émissions, en juin 2023 ; j’ai donc demandé à recevoir ce livre, je ne le regrette pas et j’en remercie les éditions Albin Michel. Je l’ai encore plus aimé que le précédent livre !

En voici la présentation de l’éditeur :

« Qui pourrait croire en voyant cette jeune femme gracile qu’elle vient de tuer l’un des plus grands criminels ?
1961, en pleine guerre froide, Kennedy lance le programme Mercury, point de départ de la conquête spatiale. Huntsville, Alabama, bat au rythme de son Centre spatial et de la toute jeune NASA. Dans le quartier huppé de Rocket District, où vivent les scientifiques et leurs familles, Dina Miller s’installe avec une mission : faire justice. Si les jolies maisons aux façades colorées et au gazon immaculé sont parfaitement entretenues, elles cachent pourtant bien des secrets… Ces brillants chercheurs qui oeuvrent au futur radieux de l’Amérique, citoyens exemplaires, époux et pères de famille respectables, sont-ils aussi irréprochables qu’ils le prétendent ? »

Comme dans Les mauvaises épouses, l’autrice évoque la femme telle qu’elle joue un rôle à cette époque aux USA, celle de la femme au foyer, sorte de femme objet décorative, qui vit dans l’ombre de son époux, homme brillant, scientifique reconnu dans le milieu où il évolue. 

Mais dans ce dernier roman, il y a aussi la question de l’impunité des nazis qui ont perpétré des crimes odieux sur des populations innocentes pendant la guerre.

Ceux qui suivent mes lectures savent combien je m’intéresse à l’histoire de la seconde guerre mondiale et à la Shoah. Certes, ce roman est une fiction, mais les faits historiques évoqués sont bien réels et réels sont aussi les crimes commis par ces brillants scientifiques que les USA ont accueillis pour mener à bien leur programme spatial et faire obstacle à la réussite de l’URSS dans ce domaine. 

Alors, en face de ces femmes qui vivent dans l’ombre de leur mari, il y a Dina, une femme belle, libre et déterminée, marquée par la perte des siens éliminés par les nazis, une femme qui a pour mission l’élimination ou l’exfiltration de ces anciens bourreaux.

Dans ce roman, on évoque également la ségrégation raciale qui règne alors aux États unis. 

Voilà un livre construit comme un thriller, où le suspense est permanent, où le rythme ne faiblit jamais grâce à un découpage en courts chapitres et à une belle écriture, rythmée, précise et au service de l’action. Les faits historiques sont vrais, seuls les personnages sont créés par l’autrice et on ne peut que s’attacher à eux : Dina, focalisée par sa mission au sein du Mossad, mais qui n’en reste pas moins très humaine et qui a tant besoin d’amour ; Cherry, la femme du « chirurgien de Buchenwald », fragile et effacée en apparence, mais prête à défendre ses futurs enfants ; Peter qui a perdu les siens à cause de la barbarie de celui qu’il traque et voudrait voir juger.

C’est vraiment un grand roman, captivant, une réussite à ne pas manquer.

En voici un extrait p. 61 :

« Ses muscles commencent à lui répondre. Elle se sent à nouveau maîtresse d’elle-même. Son corps svelte se reflète dans le miroir embué. il est une forme diluée dans la condensation. C’est ce qu’elle est, après tout, une ombre qui va et vient à mesure des missions qu’on lui confie. Personne ne sait qui elle est vraiment. Elle endosse un rôle. Jeune fille docile, femme fatale, veuve endeuillée…

D’un geste, elle efface la buée pour se voir dans la glace. Ses pommettes hautes, ses grands yeux, ses seins fermes, son ventre plat, ses hanches généreuses, ses jambes fuselées. À qui appartiennent-ils ? Elle n’est qu’un instrument que le Bureau utilise selon ses besoins. Dans ce monde d’hommes, une femme est forcément une épouse, une mère ou une catin. Même en ce début de décennie 1960, les mentalités n’ont pas beaucoup évolué. »

[remonter]

Duel de Frank Leduc aux éditions Belfond noir

Voici ce qu’on peut lire en quatrième de couverture :


« Un fait divers sans précédent ébranle la France. Voilà une semaine que deux cars scolaires ont disparu, avec à leur bord soixante-six enfants qui partaient en classe de neige. Aucune trace, aucune piste, rien.
Pour les chaînes d’info, cette affaire hors normes est du pain bénit. Pour le commissaire Shepherd, chargé de l’enquête, c’est une énigme qui défie la raison. Jusqu’à cet appel du ravisseur.
Affable, séducteur, ce dernier ne veut parler qu’à la négociatrice Talia Sorel, nouvelle recrue du Raid. Une exigence qui ne plaît pas aux équipes de police, en particulier à Shepherd. Cette jeune femme sans expérience a-t-elle les épaules pour mener une telle affaire ? Saura-t-elle déjouer les pièges de ce manipulateur dangereux et parfaitement organisé qui tient toute l’opinion publique dans sa main ? Et d’ailleurs, qui peut garantir que Sorel n’est pas une taupe ?

Immersif et choc, un thriller haletant, par une nouvelle et puissante voix du genre. À chaque page qui se tourne, un mécanisme diabolique s’installe, et la vie de ces enfants menace de basculer dans le néant… 

Saurez-vous garder la tête froide ? »

Tout d’abord, merci aux éditions Belfond et à la masse critique de Babelio de m’avoir envoyé ce livre qui a été pour moi une belle découverte.

Duel, oui il s’agit bien d’un duel entre deux personnalités remarquables : Talia Sorel, négociatrice eu RAID, dont la mission est de protéger, et un manipulateur de talent et de génie qui met ses compétences au service du Mal.

Dans ce roman, les personnages sont bien observés, leurs caractères sont fouillés, bien étudiés et bien dépeints, en particulier Talia, efficace et brillante mais également profondément humaine et avec laquelle je me suis tout de suite sentie en empathie. Elle est entourée de plusieurs collègues qui, à première vue, ont des rôles secondaires, mais importants et qui se complètent avec bonheur. 

Tout au long de l’intrigue, aucun temps mort, des chapitres courts font alterner différents personnages, les deux duellistes, mais également les hommes du RAID et j’ai trouvé que l’auteur met bien en valeur leurs rôles, leurs missions, leurs qualités. Le suspense est permanent et on suit à un rythme haletant les nombreux rebondissements qui jalonnent ce récit dans lequel les descriptions abondent et permettent de visualiser les scènes. On pourrait se croire dans un film et ce livre serait un excellent scenario.

Glissez ce roman dans votre valise avant de partir en vacances, vous ne le regretterez pas !

En voici un extrait de la page 125 :

« — Lorsqu’on entre en négociation, l’objectif principal n’est pas de faire un diagnostic médical, mais de tuer l’œuf dans le cul de la poule. On doit toujours avoir ça à l’esprit. Après, si on peut épargner la poule, c’est un plus, mais ce n’est jamais la priorité. Je pars toujours du postulat que mon interlocuteur n’est pas fou, mais que son discernement et ses émotions sont altérés. Qu’il a perdu les pédales, pour des raisons qui peuvent être très diverses, et qu’en le faisant redescendre en température on évitera d’avoir d’autres victimes.

— C’est un postulat risqué.

— Peut-être, mais c’est le seul qui ait une utilité. L’autre option rend la négociation impossible Rentrer dans le tas, tirer sur tout ce qui bouge produit nécessairement plus de dégâts. Face à l’adversaire, mon rôle est d’apaiser, de lui montrer de l’intérêt, de gagner du temps, de lui faire percevoir une autre issue que celle qu’il a en tête. »


page 173 :

« C’est au pied d’un gros rocher que Pierre décida qu’ils passeraient les prochaines heures. Avec leurs bottes, ils avaient nettoyé la couche de neige qui tapissait le sol gelé. La nuit était tombée comme un rideau. Ils avaient à peine eu le temps de creuser un trou pour le feu et ramasser quelques branchages humides à proximité. Pour les enflammer, ils avaient dû utiliser la totalité de la bouteille d’alcool qu’ils avaient emportée. C’était une nuit sans lune. Ils ne voyaient aucune lueur alentour. Un noir épais, sans relief, habituel en montagne mais comme ni l’un ni l’autre n’en avaient jamais vu. »

[remonter]


À la gorge de Max Monnehay aux éditions du Seuil.

Voici la présentation de l’éditeur :

« Dans quelques jours, ça fera dix ans qu’Émilien « Milou » Milkovitch a été condamné pour avoir étranglé un jeune couple.
Après lui avoir rendu visite, Victor Caranne, psychologue carcéral à la prison de l’île de Ré, se met à douter sérieusement de sa culpa­bilité. Mais s’il veut l’aider, il va falloir faire vite : le détenu affirme qu’il se suicidera dans une semaine, le jour anniversaire de son incarcération.
Victor et Anaïs, la jeune flic de la PJ de La Rochelle avec laquelle il a tissé de solides liens, vont se jeter à corps perdu dans un contre-la-montre à haut risque.

En 2020, Max Monnehay initiait les enquêtes de Victor Caranne avec Somb, plusieurs fois primé, suivi de Je suis le feu (2022). Avec ce troisième volet, elle est au sommet de son art. »

Merci à Netgalley et aux éditions du Seuil de m’avoir proposé ce livre. Je n’avais pas lu ses deux livres précédents, mais cela ne m’a aucunement gênée et j’ai beaucoup apprécié ce roman.

Élément original, il met en scène un tandem de deux personnes dont l’un d’eux n’est pas un policier, mais un psychologue. Et je précise que l’analyse psychologique des personnages est vraiment bien faite ; tous ont été marqués par des épreuves antérieures et l’autrice a su mettre en scène leurs faiblesses, leurs doutes et interrogations et leurs modes de survie ou au moins de mise en place de moyens pour surmonter leurs difficultés ; chacun est bien décrit avec ses aspects sombres, ses secrets et ses qualités.

Voilà un bon thriller, très bien construit, écrit de façon fluide, en chapitres courts et dans lesquels les différentes scènes sont tellement bien décrites qu’on se croirait dans un film. D’ailleurs, ce livre pourrait être adapté pour le cinéma. 

Les chapitres sont courts, tous repérés par une date, le rythme est soutenu pour maintenir un suspense constant. L’autrice distille les détails et les éléments conduisant parfois à de fausses pistes ; et on arrive à un dénouement pour moi tout à fait surprenant et inattendu. 

Un très bon thriller à recommander à tous les amateurs du genre.

En voici deux extraits.

p. 13 :

« Le bruit est constant en prison. Un chaos sonore auquel on ne s’habitue jamais vraiment. Le jour, la fracassante symphonie ne connaît aucune réelle interruption. La nuit, les rondes des gardiens et les hurlements réguliers passent votre sommeil au hachoir. Il en résulte une fatigue nerveuse qui n’est pas étrangère à la violence qui gangrène Saint-Martin comme la quasi-totalité des prisons françaises. Les choses sont encore pires dans les maisons d’arrêt, où l’attente de leur procès met les prévenus à cran. »


p. 44 :

« Bernadette avait perdu fils et mari trente ans auparavant dans un accident de la route. Ils étaient sa seule famille. On ne lui connaissait pas d’amis proches. Sans doute un deuil impossible l’avait-il éloignée de ceux qui avaient eu le courage de ne pas se détourner d’une telle tragédie. Peut-être était-elle une conasse infréquentable. Quoi qu’il en soit, son répertoire téléphonique s’était révélé presque vide et ils n’avaient pas trouvé le moindre quidam capable de dire plus de trois mots à son sujet.

Personne n’était censé mourir comme ça.

Mais personne n’était censé vivre comme ça non plus.

Sa mort ne serait sans doute pas à l’image de celle de Bernadette.

Mais sa vie commençait à salement ressembler à la sienne. »

remonter]



Lever de rideau d’Olivier Rasimi aux éditions Arléa

Un beau coup de coeur pour ce roman délicat et original publié par les éditions Arléa que je remercie de me l’avoir envoyé.

En voici la présentation :

« Lorsque je serai en âge de t’accompagner, tu m’assié­ras dans les coulisses, derrière un petit carré de plastique découpé dans le rideau derrière lequel je pourrai voir le spectacle, entendre les rires, surprendre tes entrées en scène et ta voix que je ne reconnais pas tout à fait, mais que tu changes quand tu viens me voir, métamorphosée à nouveau en ma maman, et plus belle soudain d’être passée l’instant d’avant sous les feux de la rampe.
1932, une étoile du music-hall parisien vient de naître, Christiane Muller, qui dès ses 20 ans se fera un nom dans le monde de la nuit <,actrice enjouée du casino Montparnasse ou de la Comédie Caumartin, partenaire au cinéma de Jean-Claude Brialy ou Louis de Funès, et femme du petit-fils de la fondatrice du Bataclan.
Nous voilà plongés dans l’aventure précaire et joyeuse d’une troupe de danseurs et d’une femme libre et déterminée.
C’est un monde secret, que nous dévoile Olivier Rasimi, son fils, le monde des coulisses vu par le petit carré de plastique découpé dans le rideau. »

Voilà un livre plein de pudeur et de sensibilité. L’auteur parle à sa mère et la raconte. Il s’adresse à elle tout au long de ce beau texte, hommage à sa mère, hymne à l’amour entre un fils et sa mère dont il sait qu’elle va bientôt mourir.

On suit la vie de cette femme avec pour décor la seconde guerre mondiale, les années qui ont suivi, les lieux où elle est allée pour se produire sur scène. On comprend ses questions, ses combats, ses erreurs, ses amours. 

Ce livre est original dans sa forme : l’auteur s’adresse à sa mère, il la tutoie. Il lui parle avec tendresse, mais sans familiarité, avec une distance respectueuse. Tout au long du texte, il évoque aussi bien les événements personnels que l’Histoire, au fil de sa vie et de ses liens avec d’autres personnages, surtout des femmes, qui l’ont côtoyée ou accompagnée. 

Christine Muller, Cri-Cri, n’était pas une grande vedette, une tête d’affiche, mais elle s’épanouissait dans des rôles au sein de spectacles populaires, elle savait donner de la joie autour d’elle. Parmi d’autres avec lesquels l’auteur dépeint bien la complicité et le partage, elle a traversé son époque tout en élevant son fils. Et dans son histoire, en écho à la sienne, on comprend son attachement à sa propre mère, avec ses bonheurs et ses limites.

Un très beau livre, un beau portrait peint à petites touches d’émotion, de sensibilité et d’amour.

En voici quelques extraits qui devraient vous donner envie de le lire !

p. 38 :

« Le cinéma, c’est de la lumière au travers d’une pellicule qui défile dans un appareil de projection. Maman te l’a expliqué, vingt-quatre images à la seconde projetées sur un écran blanc. Rien n’existe réellement, même si tout est vrai, les visages, les rues, les paysages, les maisons. Un orage éclate, un personnage tire au pistolet, on sursaute, mais l’écran n’est ni mouillé ni transpercé. Les acteurs vivent leur vie comme si vous n’étiez pas là, ils sont d’une beauté à couper le souffle, les Américains surtout, et leurs femmes plus encore, vêtues d’habits précieux, de manteaux de fourrure, de bijoux, le regard brillant. Lorsqu’ils s’embrassent, maman te met la main sur les yeux, mais tu vois quand même entre ses doigts. On rit, on pleure, on s’émerveille, on a le cœur qui bat, et c’est fini. »

p. 61 :

« C’est très dur de s’empêcher de pleurer, cela tend tous les muscles du corps, du visage, tout l’amour comprimé en soi. On se retrouve ainsi comme un paquet ficelé dans la détresse. On ne peut plus parler ni sourire, impossible, même pour répondre au sourire de maman. »

p. 158 :

« Comment tenir un homme à distance quand il n’y a plus de distance qui tienne ? Comment détourner les yeux quand dans les siens c’est du sérieux qui l’ombre, et quelque chose d’autre, de plus grave encore, de la peur peut-être, à moins que ce soit la tienne qui se reflète. En un rien de temps te voilà nue sous son regard. Nue sans une pensée en tête. Elles t’ont quittée en même temps que tes vêtements, tes pensées, sauf la peur. Sans elles tu n’existerais plus, tu ne glisserais pas entre les draps, tu n’attirerais pas l’homme à toi pour qu’il te couvre de son poids, te pénètre, t’appartienne. Sans elles, tu en oublierais presque de crier, habitée de lui, de son souffle, de sa force, de son plaisir. Le tien, tu le lui donnes sans le prendre, à boire, à s’enivrer, comme on offre sa bouche, son ventre, ses seins, pour rien, en cadeau. Cela s’épanouit et enfle, n’emporte pas encore, creuse, enveloppe, tue. »

[remonter]