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Lectures in the Mood #031

12 septembre 2024

L’émission littéraire proposée par Josiane Guibert qui vous fait partager ses découvertes, ses points d’intérêts et ses coups de cœur.


 Au Sommaire :
Emission du 12 septembre 2024 :
Des gens comme il faut de Florence Chataignier aux éditions du Cherche midi
 
– En bas dans la vallée de Paolo Cognetti aux éditions Stock
 
– Drapeau noir de Dominique Maisons aux éditions de la Martinière
 
– Avant la nuit de Maria Malagardis chez Talents éditions
 
Le Mystère Nerval de Diane Morel aux éditions Fayard
 
 

Des gens comme il faut de Florence Chataignier aux éditions du Cherche midi

Voici le texte de quatrième de couverture :

Ma sœur aînée et moi avons poussé dans la vase avec peu de lumière autour.

Messe le dimanche, robes à smocks, vacances sur la côte basque au milieu de gens distingués… Jean, Madeleine et leurs deux filles, Nine et Fleur, respectent toutes les apparences d’une famille bourgeoise à la vie rangée.
Pourtant, quand Fleur, âgée d’une quarantaine d’années, décide après la mort de son père de s’installer dans sa cave pour trier les montagnes de lettres, cartes de vœux, faire-part de décès, objets divers reçus en héritage, c’est une réalité bien différente qui surgit… Tandis que son histoire et celle de ses proches se reforment sous ses yeux, on découvre des êtres beaucoup moins lisses qu’il n’y paraît, au passé et aux secrets étouffants.
Avec une force rare, Des gens comme il faut nous entraîne au cœur d’une famille bouleversante, à la fois unique et toute proche des nôtres. 

Après avoir passé tous ses étés à Guéthary et vécu à New York, Florence Chataignier habite désormais à Paris avec son mari et ses quatre enfants. Elle est en charge de la production éditoriale des Rencontres du Papotin, émission diffusée sur France 2. Des gens comme il faut est son premier roman.

Belle découverte que ce roman reçu dans le cadre d’une masse critique de Babelio. Je remercie Babelio et les éditions du Cherche midi de me l’avoir envoyé.

Le sujet de ce roman n’a rien d’original, mais il est traité ici d’une façon bien personnelle et qui ne manque pas d’intérêt. Dès le début, on est plongé dans l’univers de Fleur, l’autrice, et dans son monde intérieur. Elle invite le lecteur dans la cave où elle a enfermé ses souvenirs. « Cet endroit, je l’ai toujours évité avec le plus grand soin » écrit-elle, mais elle écrit aussi « nous avons tous une cave », un lieu où sont nos souvenirs. Sortir une lettre, une photo, un objet d’une boîte… et voilà les souvenirs qui affluent. Un souvenir en suit un autre et leur flot se déverse. 

Quand elle était petite, elle ne s’arrêtait pas à certains détails, certaines paroles. Aujourd’hui, avec son regard d’adulte, ils prennent un tout autre sens et cela permet de se rendre compte de la réalité d’alors. Avec un certain courage, elle affronte des éléments qu’elle n’avait pas vus ou pas compris. Sans faux-semblant, elle fait face à la vision réaliste d’un père torturé par une sexualité « inavouable » dans son milieu ; mais qu’on ne s’y trompe pas, dans cette histoire ses deux parents ont quelque chose à cacher dans leur milieu où l’apparence compte pour beaucoup. 

J’ai bien aimé ce livre, sensible, mais sincère. Écrit au présent, en chapitres courts, il alterne des récits contemporains et des retours en arrière ; cela donne du sens et un rythme soutenu. 

En voici quelques extraits :

p. 15-16

« Faire bonne figure fut le mot d’ordre de notre enfance. Le sens de la marche n’était jamais prononcé à voix haute. Mais tout dans l’attitude de Madeleine et, le plus souvent, dans celle de Jean, nous guidait, ma sœur et moi, vers ce triste précepte : les apparences doivent à tout prix être sauvegardées.

Robe à smocks, médaille de baptême autour du cou, impeccablement coiffées comme le veut la tradition familiale, Nine et moi, Fleur, étions deux petites filles modèles de 7 et 9 ans. Nous faisions montre de manière irréprochable en société. Nous souriions de toutes nos dents sur les photos. Une véritable réclame pour la famille Cyrillus, la perfection dont Madeleine rêvait. Elle montrait l’exemple en la matière, donnait le change en public, affichait un air neutre de mère réglementaire. Modèle de femme au foyer garchoise, jupe en tartan aux genoux, chemisier en soie blanc, escarpins raisonnablement hauts, blonde juste ce qu’il faut, quelques bijoux discrets, jamais rien de voyant pour être plus sûre, Madeleine se fondait dans le lot. Avec la fantaisie modérée de celles qui veulent bien faire. »

p. 72 :

« En revanche, la relation avec la petite n’est pas réparable. Elles cohabitent, se rendent à la messe ensemble. La mère coud la robe de la fille. La fille dessine une carte pour la fête des mères. Les apparences sont respectées. Mais l’amour, la confiance, la tendresse, tout le gros de la fonction maternelle ne se fabrique pas, ne se reprise pas. »

[remonter]

Voici maintenant la présentation faite par l’éditeur Stock de En bas dans la vallée par Paolo Cognetti :

Fredo et Luigi ont grandi dans la Valsesia, une vallée montagneuse du nord de l’Italie. Ils se ressemblent tout en étant très différents, comme les arbres que leur père a plantés à leur naissance. Pour Luigi, un mélèze, qui regarde vers le soleil et ondoie dans le vent. Pour Fredo, un sapin fort et résistant, qui s’épanouit à l’ombre.
Betta, milanaise et lectrice de Karen Blixen, a traversé de façon fugace la vie de Fredo pour s’enraciner dans celle de Luigi, qui est devenu garde forestier.
Alors que le couple attend une petite fille, Fredo est de retour après sept ans au Canada. Depuis la mort du père, les deux frères n’ont en commun que leur addiction à l’alcool et la vieille maison familiale, là-haut sur la montagne. Luigi voudrait racheter la moitié de Fredo, pour y commencer une nouvelle vie avec Betta.
Mais sur ces terres rudes et oubliées de tous, un verre ou un mot de trop suffisent parfois à libérer les ténèbres de la vallée, et à transformer les chiens en loups.
Dans ce roman dur et poli comme la pierre, Paolo Cognetti descend des glaciers du Mont Rose pour raconter les existences fragiles des habitants de la vallée – et celles des animaux et de la nature qui les entourent.

J’ai aimé En bas dans la vallée, un livre qui met en évidence des contrastes des oppositions, dans une nature sauvage et rude.

Contraste entre deux frères qui ont du mal à se retrouver et à communiquer.

Contraste entre les deux arbres que leur a offerts leur père : le mélèze pour l’un, le sapin pour l’autre, le mélèze qui s’élève vers la lumière, le sapin qui reste dans l’ombre, le mélèze souple, le sapin fort et rigide.

Contraste entre les personnages masculins, rudes, voire brutaux et violents, et les femmes qui les accompagnent, douces et cependant déterminées.

Contraste entre les chiens domestiques soumis et soignés et le chien sauvage qui prend des risques pour se nourrir et donner de la nourriture à la petite chienne qui l’accompagne.

Contraste enfin entre la montagne exposée au soleil et la vallée toujours à l’ombre.

Il y a quelques années, je vous avais présenté La félicité du loup du même auteur et chez le même éditeur. Les deux romans se passent dans les Abruzzes, notamment à Fontana Fredda. Dans les deux, on retrouve la nature âpre et rude.

J’ai beaucoup aimé ce livre et j’ai regretté qu’il soit si court. L’idée de le terminer par un poème, La bataille des arbres, m’a séduite.

Merci à NetGalley et aux éditions Stock pour leur confiance.

Et pour terminer, je vous propose maintenant un extrait de ce poème qui met en scène les arbres :

Des pas du chêne

résonna le champ de bataille, 

robuste gardien est son nom

dans toutes les langues.

Agiles, le houx et l’aubépine

lui emboîtèrent le pas. 

Furibonde l’ortie 

avec la rhubarbe pour écuyère.

Brut et sauvage le sapin,

impitoyable le frêne :

il ne prend pas de détour dans l’attaque,

il vise droit au coeur.

Le bouleau, pourtant touché,

ne s’arma pas avec les autres,

signe non de couardise

mais de noble rang.

Ils tardèrent à sortir de leur abri :

le myrtillier et la gentiane,

sans expérience de guerre,

et la fougère courtoise.

Le chêne rouvre et le chêne pubescent,

et le lierre qui les couvrait

se battirent, furent abattus

et reposèrent ensemble.

L’érable, malgré sa fureur,

ne broncha qu’à peine :

il combattit au coeur de la bataille,

et tonitruante fut sa complainte.

Avant d’être arraché

le châtaignier aux fruits sucrès

provoqua un branle-bas de combat

conquit le titre du plus hardi.

Le hêtre frappa avec vaillance

Le charme laissa ses branches dans la lutte.

L’épilobe, dévastateur,

fut dispersé en tout sens dans le vent.

Le mélèze poussa son cri : 

le ciel et la terre tremblèrent.

Ses branches aux jeunes bourgeons

se plantèrent dans le sol.

[remonter]

Drapeau noir de Dominique Maisons aux éditions de la Martinière

Texte de présentation :

Tout commence à Paris, en 1934. Le jeune Pierre, comptable aux éditions Denoël, rêve de devenir écrivain. Alors qu’il dépose son manuscrit dans une imprimerie de quartier, débarquent des gendarmes sur la piste de tracts anarchistes. Une jeune militante l’entraîne avec elle dans sa fuite, emportant au passage de faux billets de banque qu’il leur faudra dépenser dans la journée, de peur d’être démasqués. Pierre découvre un monde dont il ne soupçonnait pas l’existence : celui des soupentes et des arrière-cours, des quartiers ouvriers et des réunions clandestines. Un monde de révolte et de liberté, qui va bouleverser sa vie. À travers Nina et le courant anarchiste, ce sont des thèmes brûlants et toujours d’actualité qui sont traversés : le droit à l’avortement, la lutte contre le système capitaliste, l’écologie, l’action violente comme dernier recours… Pierre va devoir choisir entre la carrière d’écrivain respectable et intégré que lui propose Robert Denoël et l’idéal marginal et sans concessions que lui propose la solaire et crépusculaire Nina. 

Ce roman est à la fois un roman d’amour et un roman historique. C’est à mon avis ce qui en fait l’intérêt.
J’aime beaucoup les livres qui me donnent envie d’en savoir plus. C’est le cas de ce roman au rythme soutenu dont l’action se déroule en France, alors troublée par une situation politique instable.
Je n’avais pas conscience de la place des mouvements anarchistes de cette époque, des rivalités entre les différents courants politiques, notamment ceux de gauche et d’extrême gauche. L’autrice a fait un important travail de recherche et, sans tomber dans un excès encyclopédique, elle permet d’apprendre beaucoup de choses sur la vie sociale et politique de l’époque au cours de laquelle on sent monter les dictatures fascistes.
L’histoire d’amour entre Pierre et Nina sert de prétexte à la peinture d’une fresque historique. Un tour de force, une réussite.
Merci à Net Galley et aux éditions de La Martinière pour m’avoir permis de découvrir ce roman que je recommande. 

Extraits

p 35 :

« Lors de cette nuit inattendue et inespérée, il a touché du doigt quelque chose de si lumineux, si bouleversant, si riche… que revenir à ses allers-retours entre son meublé de la rue de Tolbiac et le bel immeuble de l’avenue de La Bourdonnais dans lequel il n’occupe qu’un modeste bureau sans lumière directe lui cause une profonde mélancolie. On attend d’un employé aux écritures comptables une discrétion pleine de modestie. Pierre s’y emploie chaque jour ; chez Denoël et Steele, il n’a jamais parlé à ses collègues de ses projets d’écriture, n’a jamais exprimé ses désirs ou ses aspirations, ne s’est jamais confié. Aujourd’hui, la grande tristesse qui l’accable passe à son tour inaperçue. Personne n’entend les grands soupirs qui se perdent au-dessus de ses cahiers de comptes à petits carreaux, personne ne voit les cernes qui bordent ses yeux trop peu reposés par des nuits malheureuses. »

p 103 :

« Dans le flot chaotique des véhicules qui se croisent sur la place de l’Opéra, Pierre tente de se frayer un passage vers le café de la Paix. Absorbé par ses pensées, il manque de se faire percuter par la carriole brinquebalante d’un marchand de quatre saisons qui doit arrêter brutalement son cheval pour ne pas l’accrocher au passage. Il fait un écart soudain, marche en plein dans une flaque d’eau sale, noire de rejets d’hydrocarbures, et salit son pantalon. Il maugrée sous le déferlement de klaxons des voitures qu’il oblige à ralentir et s’excuse d’un geste de la main malgré les insultes que lui adresse le marchand dans un patois incompréhensible. Il se ressaisit et met le pied sur le trottoir. Le moment n’est pas idéal pour essayer une énième fois de synthétiser l’avancement de la réécriture de son livre. Il est perturbé depuis la visite à l’hôpital et l’entretien étrange qui s’est ensuivi. »

[remonter]


Avant la nuit de Maria Malagardis chez Talents éditions

Je remercie Net Galley et Talents éditions de m’avoir permis de lire ce roman que j’ai beaucoup apprécié. En voici le texte de quatrième de couverture :

Une histoire africaine à la portée universelle.
Dans un petit pays d’Afrique, sur une colline isolée, six enfants sont retrouvés morts. Qui les a tués ? Pourquoi avoir commis un crime aussi monstrueux ? Deux enquêteurs de l’ONU progressent dans un labyrinthe qui les mènera jusqu’à une vérité effroyable.
Pendant ce temps, un péril implacable se profile. Mois après mois, le danger s’intensifie, les menaces s’accumulent.
Les destins se croisent pendant cette montée des périls : une journaliste en quête d’identité, un couple et leur petite fille confrontés à la haine, des diplomates désabusés ou compromis, des Casques bleus dépassés par les événements, un jeune rebelle en sursis, un officier inquiétant, un mystérieux Blanc qui semble agir dans l’ombre…
Juste avant la nuit pourtant, tout était encore possible.
Inspiré de faits réels, ce récit poignant relate le compte à rebours vers le dernier génocide du XXe siècle, l’une des pages les plus sombres de l’humanité.

Trente ans après, nous voilà plongés dans les cinq mois qui ont précédé le génocide des Tutsis au Rwanda. Ce pays n’est nommé qu’à la fin du livre, mais on le reconnaît tout de suite. Voilà un livre très fort qui immerge le lecteur dans une atmosphère pesante et de plus en plus tendue et anxiogène. Avec le recul, on voit bien se dessiner l’arrivée de la catastrophe ; mais à ce moment-là, personne ne la voyait (ou ne voulait la voir) personne ne pouvait l’imaginer ; on a bien conscience de la corruption du régime, du rôle joué par les différents états, que ce soit le gouvernement belge ou la France. On a vraiment une impression d’inconscience et d’aveuglement de leur part. 

Savez-vous qu’il y avait une maison du Loiret au Rwanda ? Je me souviens même qu’en 1992 ou 1993 une collecte de vêtements chauds avait été faite dans les collèges du département et que des élus avaient affrété un avion pour les emporter au Rwanda ! Ça paraît aujourd’hui incroyable !

L’art de l’autrice – qui connaît parfaitement le sujet puisqu’elle a été journaliste et envoyée sur place – est de mêler adroitement réalité et fiction. Si le cadre et l’histoire sont réels, les personnages principaux, Élise, la journaliste en quête de sa propre identité, et Ben, le Casque bleu fragile et sensible, sont des personnages inventés, mais parfaitement vraisemblables. Il n’y a pas réellement de personnage principal dans ce roman, mais plusieurs comme Ben et Élise, sans oublier Ousmane, Casque bleu d’origine sénégalaise dont les destins se croisent tout au long du roman. Et, au service de cette histoire, on a une écriture fluide et vivante qui contribue à maintenir le suspense jusqu’au bout.

Un très bon roman qui ne laisse pas indifférent.

Voici un extrait des pages 20 et 21 :

« La pluie cessa. Des rayons de soleil transperçaient les nuages comme des épées divines illuminant de couleur crue les bâtisses jaunes, rehaussées d’un éclat d’une intensité inattendue sous ce ciel d’aluminium. Ben repensa aux proches des enfants, à leur silence face aux petits corps découverts au milieu des hautes herbes. Comment aurait-il réagi s’il avait découvert son propre enfant dans de telles circonstances ? Il avait pourtant déjà été confronté à la mort. À peine quelques mois auparavant, en Croatie. Mais des enfants étranglés, peut-être même violés, jamais.

Sur le papier, le pays où il avait atterri venait de mettre un terme à trois ans de guerre. Les Casques bleus devraient assurer l’application des accords de paix et accompagner une nouvelle ère consacrant le partage du pouvoir. Avec l’opposition et les forces rebelles, qui campaient au nord du pays.

Dès son arrivée, il avait ressenti une tension extrême dans la capitale.

On déplorait les attaques à la grenade, sans pouvoir jamais identifier les responsables. Des miliciens aux tenues colorées défilaient régulièrement dans les rues, scandant des slogans agressifs entre deux coups de sifflet tonitruants. Ils avaient l’apparence de clowns dans une fête foraine. Mais leur attitude provocante, leurs chants hostiles à la minorité ethnique du pays entretenaient la peur. »

Le Mystère Nerval de Diane Morel aux éditions Fayard

Présentation faite par l’éditeur :

Paris, 1841. Étudiant à la faculté de Médecine, le jeune Émile se voit confier par son père, le célèbre docteur Blanche, un homme en sang et qui ne veut parler qu’à lui. Son premier patient ! Et pas des moindres : le célèbre Gérard de Nerval, en proie à la folie, perdu entre rêve et réalité, tenant un discours décousu et terrifié…
Le sang dont il est couvert serait celui d’une jeune femme qu’il nomme Isis. Est-elle le fruit de son imagination délirante ? Est-elle morte ? Si oui, a-t-elle été assassinée par le poète ou bien n’a-t-il été qu’un témoin impuissant ?
Du Tout-Paris lettré du XIXe siècle à la préfecture de police, rue de Jérusalem, Émile Blanche entreprend de résoudre cette mystérieuse affaire, oscillant entre ses obligations d’apprenti médecin et ses nouvelles missions d’expert légal…
Normalienne et scénariste, notamment dans le domaine de l’animation, Diane Morel est passionnée par l’Histoire. Le Mystère Nerval est son premier roman. 

Pour un premier roman, ce livre, à la fois roman policier et roman historique, est une belle réussite ! 

Tout d’abord, parce qu’il plonge le lecteur dans la société de la monarchie de juillet. En lisant l’importante bibliographie en fin d’ouvrage, on peut mesurer l’ampleur de la documentation à laquelle l’autrice s’est référée ; dans ce livre, on va trouver une peinture sociale, de la bourgeoisie, du milieu des médecins et des facultés de médecine, du milieu des artistes et des écrivains, mais aussi du paupérisme et du milieu ouvrier ; on voit aussi les prémices de la médecine légale et les avancées médicales en matière de traitement des troubles psychiatriques ; on se rend compte du rôle de la police dans un état où les individus sont surveillés et où la liberté d’expression n’existe pas encore ; des thèmes comme l’homosexualité ou le rôle des femmes dans la société sont également abordés. 

La plupart des personnages ont réellement existé, que ce soient les écrivains comme Gérard de Nerval, Théophile Gautier ou Petrus Borel, ou les médecins comme le docteur Blanche et son fils Émile.

Mais tout ceci pourrait être ennuyeux et formel. Il n’en est rien : le héros, Émile Blanche, va mener l’enquête et le lecteur a affaire à un véritable thriller, bien construit, bien écrit, au rythme soutenu tout au long du texte. L’écriture est fluide, le langage conforme à celui de l’époque, les chapitres courts et bien rythmés. 

Je me suis régalée d’un bout à l’autre tout en apprenant de nombreux éléments à propos de la vie des écrivains cités, de la médecine psychiatrique de l’époque, des troubles politiques, puisque nous sommes au moment où on commence à parler des idées de Proudhon et de son anarchie positive… Cela m’a donné envie d’en savoir davantage et j’ai fait quelques recherches pour approfondir ces différents sujets. 

J’ai également beaucoup apprécié les extraits de poèmes placés fort à propos au début de chacune des parties du livre.

Merci à Net Galley et aux éditions Fayard de m’avoir permis de faire cette belle lecture.

En voici deux extraits ; p. 28 :

« J’examinai Nerval à la lumière du jour. Il paraissait encore jeune, même s’il était mon aîné de douze ans. Deux yeux sombres, surmontés de sourcils arqués et d’un front immense, qui exprimaient une intelligence intense. Son nez plat et ses lèvres pleines laissaient transparaître la physionomie du bel enfant qu’il avait dû être. Son visage, rond et harmonieux, au contour adouci par l’ombre d’une barbe et des cheveux clairs et courts, coiffés en arrière, laissait à qui le scrutait une impression de douceur mêlée d’inquiétude. Cette expression cadrait avec la sensibilité qu’on lui prêtait. Pas avec les qualités viriles qu’on attendait d’un homme de ce siècle : virilité, fermeté d’âme, esprit d’entreprise, volonté inflexible. Pas un de ces traits ne le caractérisait. »

p. 68 :

Une fois prêt, je gagnais le réfectoire de la maison. C’était mon jour. Mes parents, mon frère et moi assumions tour à tour la surveillance du petit-déjeuner. À part quelques pensionnaires agités et qu’il fallait rappeler à l’ordre, le repas se déroula dans le calme et en silence, comme le règlement l’imposait. Je fis porter un panier à mon patient, puis rejoignis la ronde de mon père. Bien qu’il eût toutes les raisons de me faire sentir sa froideur, il ne laissa rien paraître devant nos pensionnaires et, comme chaque jour à ses côtés, j’appris en le regardant faire : prendre le temps de parler à chacun, de questionner avec intérêt, de rabrouer quand il le fallait ou de féliciter quand un progrès était noté. À la fin de la ronde, avant de partir pour sa consultation, mon père m’avisa que le père de Nerval, le docteur Labrunie, serait présent après l’heure du dîner et que ma présence était requise. »

[remonter]