A&L :: Lectures in the Mood #032

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Lectures in The Mood #32

10 octobre 2024

L’émission littéraire proposée par Josiane Guibert qui vous fait partager ses découvertes, ses points d’intérêts et ses coups de cœur.


 Au Sommaire :
Emission du 10 octobre 2024 :
1- Stella et l’Amérique de Joseph Incardona aux éditions Finitude
 
2- Celle qui a survécu de Lisa Jackson chez Mera éditions
 
3- La mort en blanc de Ragnar Jõnasson aux éditions de La Martinière
 
4- Traverser les montagnes et venir naître ici de Marie Pavlenko aux éditions Les Escales
 
5- 40 manteaux et un bouton de Ivan Sciapeconi aux éditions Albin Michel
 
 
 
 

Stella et l’Amérique de Joseph Incardona aux éditions Finitude

Voici le texte de présentation par l’éditeur :

Stella fait des miracles. Au sens propre. Elle guérit malades et paralytiques, comme dans la Bible. Le Vatican est aux anges, pensez donc, une sainte, une vraie, en plein vingt et unième siècle ! Le seul hic, c’est le modus operandi : Stella guérit ceux avec qui elle couche. Et Stella couche beaucoup, c’est même son métier…
Pour Luis Molina, du Savannah News, c’est sûr, cette histoire sent le Pulitzer. Pour le Vatican, ça sentirait plutôt les emmerdements. Une sainte comme Stella, ça n’est pas très présentable. En revanche, une sainte-martyre dont on pourrait réécrire le passé…
Voilà un travail sur mesure pour les affreux jumeaux Bronski, les meilleurs pour faire de bons martyrs. À condition, bien sûr, de réussir à mettre la main sur l’innocente Stella. C’est grand, l’Amérique.
Avec sa galerie de personnages excentriques tout droit sortis d’un pulp à la Tarantino et ses dialogues jubilatoires dignes des frères Coen, Joseph Incardona fait son cinéma.

Ce roman au sujet original m’a permis de découvrir cet auteur. 

Raconter la vie d’une prostituée, si belle qu’elle pourrait « tenter le diable », en même temps si pure et innocente, qui accomplit de réels miracles, il fallait oser ! 

Et cette histoire va être le point de départ d’une véritable épopée à travers les USA, qui permettra de rencontrer des personnages incroyables comme Santa Muerte, la vieille voyante qui tourne au mezcal et poursuit son amour avec Tarzan, devenu vieux et squelettique, comme James Brown, un prêtre ancien membre des Navy Seals, comme Luis Molina, journaliste sans talent qui tourne à l’alcool, comme le barman Franky Malone, ou encore les deux tueurs jumeaux Mike et Billy Bronsky…

Tous se mettent dans des situations incroyables et souvent complètement absurdes.

Dans ce road moovie, on va se rendre à Las Vegas, sur les foires, dans des lieux paumés de l’Amérique profonde. On ne s’arrête jamais et le rythme de ce roman déjanté est rapide et soutenu, servi par un langage parfois provocateur et souvent humoristique. 

J’ai lu ce roman en une journée et j’ai souri tout au long de ma lecture ; c’est drôle, inventif, et néanmoins met en évidence quelques vérités sur le fonctionnement de la société et sur les instances de l’Église.

Lisez-le et vous passerez un bon moment.

p. 61-62 :

… Le miroir de la salle de bains lui renvoyait l’image d’un homme égaré avec sa queue entre les jambes. Le père Brown but encore au goulot. Il aurait dû réfléchir : une prostituée ne pourrait jamais être une sainte. La compassion n’irait pas jusque-là. Le Saint-Siège avait mis près de deux mille ans à asseoir son mythe. La religion catholique était devenue un état, Elle avait ses employés, sa police secrète, ses intellectuels et ses gardes suisses. Elle avait ses banques, ses hommes d’affaires, ses investisseurs, sa presse, ses éditions et ses entreprises.

Une multinationale gérant plus d’un milliards trois cents millions d’individus.

Pas mal pour un jeune chevelu de 33 ans, vêtu d’une simple tunique et de sandales en cuir avec, pour seul outil, le verbe. 

… Et maintenant, son sexe durcissait malgré lui entre ses jambes. Ce corps étranger, ses couilles plus dures que des cailloux depuis le temps qu’il s’abstenait. Le père Brown entra dans la baignoire, alluma le pommeau de douche et le dirigea vers son bas-ventre. L’eau froide lui fit perdre de sa vigueur et lui rendit en échange un regain de lucidité.

Maintenant.

Maintenant, oui.

Maintenant, il avait une dette envers cette fille.

Il avait cru qu’une partie de son histoire à lui ne reviendrait plus, que certains gestes ne seraient plus répétés.

Il avait cru que la bonté pouvait remplacer la cruauté. 

Il avait cru que donner sans rien exiger en retour était la Voie.

[remonter]

Celle qui a survécu de Lisa Jackson chez Mera éditions

Présentation faite par l’éditeur :

Toute sa vie, elle a été celle qui a survécu. Orpheline à l’âge de sept ans après le massacre effroyable de sa famille dans le chalet familial de l’Oregon, Kara McIntyre est toujours à la recherche d’une forme de normalité. Mais, vingt ans plus tard, le passé ressurgit comme un coup de tonnerre. Son frère, Jonas, qui a été reconnu coupable des meurtres, sort de prison contre toute attente. La presse est de nouveau en ébullition. Et soudain, Kara reçoit des messages énigmatiques de sa grande sœur, Marlie, disparue depuis cette nuit fatale où elle a caché la petite Kara dans un placard en lui intimant une consigne obsédante : ne fais pas de bruit. Alors que ses proches trouvent la mort dans des conditions effroyables, Kara, qui se décompose petit à petit, est convaincue d’être la cible ultime du tueur. Elle a survécu une fois. Mais survivra-t-elle de nouveau ? Combien de fois pourra-t-elle être Celle qui a survécu ?

Merci aux éditions Mera et à Net Galley pour cette belle découverte. À la lecture de ce roman, on peut comprendre pourquoi son autrice a du succès.

Voilà une intrigue très forte, remarquablement construite. 

On est dans l’ambiance dès le prologue lorsque sa sœur emmène Kara et l’enferme dans le grenier pour la protéger d’un danger dont on ignore la nature. Le ton est donné et, pour ma part, j’ai été tout de suite happée par cette histoire et je n’ai jamais lâché ce livre. 

Les chapitres courts donnent la parole à différents personnages même si Kara reste le personnage central. Le suspense est permanent, les rebondissements se succèdent et le rythme ne faiblit jamais. J’ai été étonnée par le dénouement auquel je ne m’attendais pas ; je n’avais pas su voir les indices semés par l’autrice !

Vraiment un thriller très réussi à recommander aux amateurs du genre !

p. 38 :

Une photo de famille était accrochée au-dessus de la cheminée, à proximité des bois d’un cerf que son père avait tué à l’arc. Dans le couloir menant aux chambres, un cadre affichait toute une collection d’écussons, d’insignes, de rubans et de médailles appartenant à Edmund Tate et datant de ses années passées dans le corps des Marines. Un vrai héros, pensa Wesley en se dirigeant vers le porche arrière aux planches à moitié pourries, où l’air vif de l’hiver tranchait comme un couteau.

Edmund fumait une cigarette sous ce même porche lorsqu’il avait entendu du vacarme provenant de la maison voisine, et où il avait trouvé une petite fille terrorisée au milieu d’une véritable boucherie. Wesley avait 11 ans à l’époque ; il était assez grand pour prendre conscience de l’horreur de la situation, et assez jeune pour blâmer la victime. Edmund Tate n’était pas en service ce jour-là, pourtant, il avait sacrifié sa vie pour sauver la fillette, en courant sur la glace qui se fissurait peu à peu sous son poids. Edmund avait réussi à la sortir de l’eau alors qu’elle se débattait avec véhémence, criant et s’étouffant, avant d’être victime d’une maudite crise cardiaque et de s’effondrer sur la rive enneigée.

En y repensant, la mâchoire de Tate se contracta et la colère qui le rongeait depuis vingt ans s’envenima. Il n’avait pas eu l’occasion de dire au revoir à son père et ce dernier avait à peine prononcé un mot avant d’être embarqué dans l’ambulance qui avait filé à toute allure vers l’hôpital le plus proche, où il avait été déclaré mort…

[remonter]

La mort en blanc de Ragnar Jonasson aux éditions de La Martinière

Présentation faite par l’éditeur :

1983. Un ancien hôpital à Akureyri, petite ville du nord de l’Islande, autrefois sanatorium pour traiter les tuberculeux, est le théâtre d’un événement dramatique : une infirmière est retrouvée sauvagement assassinée dans son bureau, les deux doigts de sa main droite coupés. L’inspectrice Hulda (l’héroïne de la trilogie La Dame de Reykjavík) et son collègue Sverrir sont chargés de l’enquête. Seules quatre autres personnes étaient présentes dans le bâtiment au moment du meurtre. Quatre suspects. Quelques jours plus tard, le médecin en chef est lui aussi retrouvé mort au pied du bâtiment. Tout porte à croire qu’il s’est suicidé. Un aveu indirect de culpabilité ?
2012. Trois décennies plus tard, le mystère reste entier. Helgi, un jeune criminologue, se penche sur l’affaire non résolue des meurtres d’Akureyri pour les besoins de sa thèse. Au même moment, il se voit proposer un poste au sein de la police de Reykjavík. Ses recherches le mènent à interroger les anciens suspects de 1983. Lorsque l’un d’entre eux est retrouvé assassiné dans son lit, Helgi décide d’accepter le poste d’enquêteur, pour résoudre enfin les meurtres inexpliqués de l’ancien sanatorium. Une enquête tortueuse qui viendra remuer de vieilles blessures, levant le voile sur de sombres réalités.

Le maître du polar islandais, Ragnar Jónasson, est devenu l’un des romanciers internationaux les plus reconnus. Et c’est en France, un pays qu’il aime profondément, qu’il remporte le plus grand succès : plus d’un million de livres vendus. Il est l’auteur de la série mettant en scène l’enquêteur Ari Thór (dont le roman-phénomène Snjór) et de la trilogie à succès La Dame de Reykjavík. Grand lecteur d’Agatha Christie, il a aussi traduit la plupart de ses romans en islandais.

Ce que j’en pense :

En 2022, je vous avais présenté du même auteur Dix âmes, pas plus, un polar dont l’action se déroule dans un village isolé du nord de l’Islande. Et jai beauoup apprécié ce dernier livre qui démontre, s’il en est encore besoin, le talent et l’inventivité de cet auteur islandais.

Écrit en chapitres courts qui font alterner les temps (1983 et 2012) et mettent en scène les différents personnages, ce roman est rythmé et très addictif : je ne l’ai jamais lâché tant j’avais hâte de comprendre ! Ainsi, la parole est donnée à tour de rôle aux différents protagonistes, surtout à Tinna et Helgi dont les personnalités sont bien décrites : Tinna, qui cherche à se mettre en valeur pour séduire Sverrir et qui n’hésite pas à fabuler autour des événements en ajoutant des détails ou en taisant des éléments et qu’on sent habitée par une peur inexplicable ; Helgi, policier perspicace, mais qui rêve d’une autre vie et se laisse enfermer dans une relation toxique avec sa compagne violente envers lui.

Comme l’auteur, Helgi, le personnage principal, aime les romans d’Agatha Christie, de Ngaio Marsh, de Patrick Quentin, d’Ellery Queen et ses romans cultes sont rappelés en fin de livre. 

Cette intrigue très bien construite se termine sur une incertitude : « Le monde devient noir ». Le lecteur peut imaginer une conclusion. Sans doute en saurons-nous davantage dans le prochain livre de Ragnar Jonasson !

Vraiment un excellent polar que je vous recommande !

Quelques extraits qui mettent en scène Tinna, un des personnages du roman  :

p. 25 :

Tinna commença lentement à gravir l’escalier, le bruit de ses pas résonnant dans tout le bâtiment, et la conscience de son extrême solitude s’insinuant en elle, accompagnée d’une vague frayeur. Tous les matins, elle était la première ici, et tous les matins, la peur s’emparait d’elle. Comme d’habitude, elle accéléra en s’approchant du palier, l’écho de ses pas s’intensifiant, presque au point de l’envelopper tout entière. Tinna soupira de soulagement lorsqu’elle atteignit l’étage. Elle retira précautionneusement son imperméable jaune trempé pour ne pas mettre de l’eau partout, mais ne parvint pas à empêcher une petite flaque de se former au pied du portemanteau. Quelle importance, puisqu’elle était à peu près sûre que ce serait à elle de passer la serpillière ?

p. 61 :

Elle estimait avoir répondu sans détour aux questions de Sverrir. D’un autre côté, elle avait tout à fait conscience d’être un témoin important, et elle devait admettre que ce n’était pas pour lui déplaire. Les gens se montraient particulièrement prévenants envers elle ces jours-ci, ils lui demandaient si elle parvenait à surmonter le choc, s’ils pouvaient faire quelque chose pour lui faciliter la vie ; et bien sûr, il y avait ceux qui voulaient entendre le récit de ce qu’elle avait vu. Parfois, elle cédait, toujours en « toute confidentialité », car la police lui avait interdit d’en parler tant que l’enquête était en cours. Prenant garde de ne pas tout révéler, elle ne boudait toutefois pas son plaisir lorsqu’elle évoquait les deux doigts sectionnés, abandonnés dans une mare de sang sur le bureau. C’était exactement le genre de détail que ses amis cherchaient, et ces derniers temps, elle s’était fait quantité de nouveaux amis. 

[remonter]


Traverser les montagnes et venir naître ici de Marie Pavlenko aux éditions Les Escales

Présentation faite par l’éditeur :

Un roman poignant et lumineux qui raconte le deuil, la solidarité et l`espoir. Astrid a tout perdu. À quarante ans, plus rien ne la retient, alors elle part. Elle achète sans l`avoir visitée une maison isolée dans la région montagneuse et sauvage du Mercantour. Parmi ses bagages, un carton marqué d`une croix rouge, ce qu`il lui reste de sa vie passée.
Soraya a tout laissé derrière elle. Sa Syrie natale, sa famille, ses amis, son insouciance. Elle traverse la montagne pour rejoindre la frontière française en se cachant de la police. Dans son ventre, une vie qu`elle déteste grandit.
Deux destins de femmes inoubliables. Deux douleurs indicibles qui se rencontrent et s`apprivoisent.

Je ne connaissais pas cette autrice et pour moi, ce roman a été une belle découverte. À travers le destin de deux femmes, il aborde les thèmes du deuil, de l’exil, de la solidarité, mais aussi de la nature et tout simplement de la vie.

Dès le début du livre, on comprend qu’Astrid a perdu son compagnon, Kamal, et ces deux enfants Jibril et Tom, mais on ignore dans quelles circonstances. Peu à peu, leur histoire nous est dévoilée, avec pudeur et émotion, par petites touches.

Soraya, encore adolescente, a fuit la Syrie en guerre et elle espère se réfugier en France et devenir française. Après de douloureuses épreuves, elle va rencontrer Astrid.

Le roman montre bien comment, progressivement, elles vont apprendre à se connaître et à se faire confiance, comment l’une avec l’autre, l’une par l’autre, elles vont peu à peu s’efforcer de se reconstruire.

D’autres personnages vont participer à cette histoire, notamment Ida, une autre belle figure de femme, créative et énergique.

Certes, la fin est dramatique mais on débouche sur un espoir, sur le début d’une vie et d’une espérance.

J’ai beaucoup aimé ce roman qui ne laisse pas indifférent, qui confirme bien ce que l’on peut connaître de la difficulté des migrants à atteindre de meilleures conditions de vie.

J’ai aussi apprécié la place donnée à la poésie. Des extraits de poèmes sont souvent mis en début de chapitres et la poésie elle-même devient présente dans la vie d’Astrid et de Soraya qui en partagent la lecture.

Un roman très fort qu’on ne lâche pas et dont l’écriture est bouleversante.

p. 28 :

La pente, douce au départ, serpente au milieu d’une herbe courte et roussie, de pierres polies couvertes de lichen comme des maladies de peau. Au détour des virages apparaissent les flancs moussus des versants opposés, les sommets lointains, pointus et chauves, ronds et doux, les bosquets au faux airs de buissons ; une voiture blanche glisse sans bruit sur un flan escarpé.

Astrid avance avec facilité, perd son hameau des yeux. Puis sans crier gare, le sentier s’enfonce sous le couvert de conifères, et de plat, il passe à l’oblique. Astrid marche longtemps, haletant, avant de surgir du calme de la forêt. Devant elle s’ouvre un pâturage désert tenu par une tribu de marmottes et le ciel s’agrandit.

Elle s’arrête et reprend sa respiration. Son cœur cogne et soulève son t-shirt à coups réguliers, les muscles de ses jambes sont chauds, éveillés. Elle attrape la gourde, boit deux gorgées fraîches, la range, goûte le clapotis rassurant à l’intérieur du métal.

Soudain, à quelques mètres, une marmotte surgit de sous un rocher dodu. Elle se dresse sur ses pattes arrières, observe Astrid immobile, la jauge d’un œil circonspect, les longues incisives jaunes entrouvertes comme pour mieux réfléchir.

Ils auraient dû aller crapahuter en montagne pour la première fois cet été. Tom et Jibril auraient vu des marmottes, eux aussi. Dégage, conditionnel, va emmerder d’autres gens, des qui supputent pour rien, elle aurait dû tourner à droite elle aurait gagné cinq minutes, il aurait dû prendre des haricots verts, les frites, ça fait grossir. Parce qu’Astrid, elle, aurait dû voir ses enfants grandir, et ça, le conditionnel, de quel droit tu le permets ?

Astrid essuie son front trempé et sèche sa paume sur son pantalon de survêtement.

Elle repart. La marmotte s’est réfugiée dans son terrier.

Les cailloux du sentier crissent sous ses chaussures de montagne neuves, baptême sans partage.

Elle ne vit que pour elle, désormais.


p.126 :

[remonter]

40 manteaux et un bouton de Ivan Sciapeconi aux éditions Albin Michel

Présentation par l’éditeur :

Été 1942. Quarante enfants juifs débarquent à la gare de Nonantola, dans la province de Modène. Ils ont fui l’Allemagne nazie grâce à une organisation d’entraide. Accueillis dans une vaste propriété, la villa Emma, ces jeunes déracinés se lient d’amitié et se créent un monde moins menaçant que la réalité.
Natan est l’un d’eux. Rongé par le souvenir de son père arrêté une nuit d’hiver, de sa mère et son jeune frère qu’il a dû abandonner à Berlin, ce garçon sauvage ne parvient pas à renoncer à sa méfiance. Pourtant, ici, il n’y a ni étoiles jaunes, ni ghetto, ni rafles. C’est un lieu où les paysans partagent leur nourriture, où un menuisier construit les lits qui manquent aux pensionnaires, où chacun peut apporter sa pierre à l’édifice. Mais le 8 septembre 1943, les troupes nazies atteignent Nonantola, et les occupants de la villa Emma doivent fuir à nouveau. Cette fois, ils ne sont plus seuls : un village entier est prêt à se battre pour eux.
Inspiré de faits réels, un magnifique récit d’héroïsme collectif et de solidarité vu à travers les yeux d’un enfant.
« Une histoire vraie qui apporte de la lumière dans les ténèbres de la Shoah. » Donna Moderna

L’intérêt de ce livre est que l’action est en référence avec une histoire vraie. D’ailleurs, en fin d’ouvrage, on trouve la liste de tous les enfants qui ont vécu cette aventure incroyable et de toutes les personnes qui leur sont venues en aide. L’originalité du récit est d’avoir fait raconter cette histoire par un enfant, Natan, un personnage inventé. Mais, par les yeux d’un enfant, la réalité prend une toute autre dimension et c’est ce qui m’a le plus émue à la lecture de ce roman. Car on passe par les émotions de ce jeune garçon, confronté à une réalité insoutenable. On ressent ses peurs (le sujet est souvent abordé), mais aussi ses joies et ses espoirs. 

S’il dénonce la barbarie nazie présente en toile de fond, ce livre rend hommage aux personnages méconnus qui ont fait preuve de solidarité et de générosité pour sauver ces enfants juifs perdus dans la tourmente de la folie de la seconde guerre mondiale, notamment aux villageois dont le comportement a été presque héroïque.

Un livre touchant, bien documenté, bien écrit, un livre qui ne peut pas laisser indifférent.

p. 15 :

Ma mère s’énervait encore plus, ou alors elle faisait semblant. Après tout, c’était parce qu’il prenait la vie avec légèreté qu’elle l’avait épousé. Parce qu’une âme légère entraîne derrière elle les êtres qui l’entourent. Et aussi parce qu’il lui parlait de livres qu’elle n’aurait jamais lus seule, et qu’il en connaissait les phrases les plus romantiques.

p. 23 :

Je sens un grondement dans mon estomac, du vide qui remue. Je suis content d’avoir faim. Ça veut dire que la peur est passée. Que même ce que j’ai à l’intérieur commence à se sentir suffisamment à l’abri. Ces deux derniers jours, je n’ai eu ni faim, ni soif, ni chaud, ni froid. C’est ce qui se passe, quand on s’enfuit : le cerveau n’entend rien, il ne s’adresse qu’aux jambes.

p. 91 :

Dans le nouveau livre, il était écrit que les enfants ne sont pas tous égaux. Certains d’entre eux ont un sang impur. Si le sang impur arrive au cerveau, il produit des pensées impures et de ces pensées impures naissent des comportements impurs. La science est formelle.

Il était impératif de mettre un terme à cette gangrène. D’interrompre cette contagion pour protéger les populations saines. Voilà ce qui était écrit dans le livre.

p. 116 :

C’est grâce à ma mère et à Josko si je suis encore humain. Parce qu’elle m’écrit des lettres magnifiques, et parce que lui serait prêt à prendre sur ses épaules tout le poids de ma douleur. Je suis humain parce que je suis au centre de leurs préoccupations à tous les deux. Je tends les bras et je trouve un endroit où m’appuyer. Si ce n’était pas le cas, si je ne sentais que le vide autour de moi, je n’aurais peut-être pas peur de la guerre. Je me laisserais attraper.

Oui, c’est ça : je sais que je suis humain parce que j’ai peur de la guerre.

[remonter]