
12 Décembre 2024

L’émission littéraire proposée par Josiane Guibert qui vous fait partager ses découvertes, ses points d’intérêts et ses coups de cœur.
Au Sommaire : Emission du 12 décembre 2024 : 1 – Les Mouettes de Thomas Cantaloube aux éditions Fleuve Noir fiction 2 – La maison idéale de Kate Collins aux éditions Les Escales 3 – Dans l’oeil de la vengeance de Nathalie Gauthereau aux éditions Rouergue noir 4 – Plus fort que la nuit de Frédéric Lepage aux éditions Taurnada 5 – Tous les silences de Arttu Tuominen aux éditions de La Martinière |

Les Mouettes de Thomas Cantaloube aux éditions Fleuve Noir fiction
Présentation de l’éditeur :
Après Le Bureau des Légendes, découvrez Les Mouettes, le service de la DGSE dont les opérations n’existent pas.
Depuis un drame personnel, le capitaine Yannick Corsan est relégué à un simple rôle de formateur à la DGSE. Mais au sein du Service Action, le retour sur le terrain n’est jamais loin, surtout quand on a la confiance du directeur des opérations, Marcel Gaingouin.
À la suite du sabotage d’une usine d’armement conduit par ses soins en Serbie, le renseignement français acquiert la conviction que le groupe djihadiste GSIM prépare une attaque d’envergure au Mali. Une situation d’autant plus préoccupante que Canaque, un jeune agent clandestin, est parvenu à infiltrer l’organisation terroriste, et qu’il est hors de question que celui-ci participe à un attentat. La DGSE n’a pas le choix : elle doit lancer l’exfiltration secrète de Canaque sous les ordres de Corsan.
Confronté à des enjeux diplomatiques et géopolitiques majeurs, ce dernier réussira-t-il sa mission fantôme avant de se faire rattraper par les siens ?
Ce roman a été pour moi une belle découverte et je remercie les éditions Fleuve Noir et Net Galley de m’avoir permis de le lire.
L’action de ce roman d’espionnage se situe au sein de la DGSE, dans le Service Action dont les agents sont surnommés Les Mouettes, ce qui a donné le titre de ce livre qui nous emmène de Paris en Serbie, de Paris au Mali. Au fil d’une intrigue bien construite, on va suivre les aventures et avoir un aperçu de la vie quotidienne de ces combattants de l’ombre, amenés à faire des choix souvent difficiles. On se rend compte de la complexité des prises de décision des responsables qui doivent mettre de côté leurs sentiments personnels et leurs émotions.
Le rythme s’accélère progressivement tout au long du roman et on peut imaginer qu’il y aura une suite.
Les personnages sont bien décrits avec leurs aspirations, leurs tourments ou leurs démons, en particulier le capitaine Yannick Coursan, le personnage principal.
Ce roman est très documenté et l’auteur fait preuve d’une bonne connaissance des milieux de l’espionnage et de la DGSE ; en effet, il est journaliste et a été amené à réaliser des reportages, notamment en Afrique.
En résumé, un excellent livre que je vous recommande.
p. 73 :
Pour autant, l’infiltré de la DGSE ne baissait jamais la garde. Sa légende avait beau être soignée et correspondre en partie à sa propre vie – il avait conservé son vrai prénom, Alassane, il était musulman et né au Mali, parlait cinq langues locales, maîtrisait spontanément les us et coutumes du pays –, il avait la hantise du faux pas. Le jeune homme était, hélas pour lui dans ces circonstances, beaucoup mieux éduqué et plus cultivé que la plupart de ses compagnons. Il connaissait le nom et la configuration d’une vingtaine de constellations qui brillaient dans le ciel lorsqu’il couchait dehors ; il aurait préféré manger avec une fourchette et un couteau plutôt qu’avec ses mains dans un plat commun ; il ne s’agenouillait ordinairement pas pour pisser ; il aurait tué pour lire un roman au lieu de bayer aux corneilles lors des heures d’attente interminables. Ne pas céder à la tentation d’une blague iconoclaste ou d’une référence occidentale exigeait une vigilance de chaque instant.
p. 182 :
Tous les services secrets de la planète abandonnaient, avaient abandonné ou abandonneraient un jour une source en cas de danger pour l’organisation. Les sources faisaient office de fusibles. On tentait de les préserver le plus longtemps possible, mais dès qu’elles mettaient en péril l’intégrité de l’installation électrique, on les débranchait.
La maison idéale de Kate Collins aux éditions Les Escales
Voici le texte de quatrième de couverture :
Une maison idéale pour élever des enfants… Ou pas.
2017. Le mari d’Orla a insisté pour que leur famille s’installe dans une vieille demeure sur les falaises du Dorset. Mais, très vite, c’est seule avec ses enfants qu’Orla passe la plupart de ses journées. Dans cette maison qui lui est si peu familière, elle commence à entendre des bruits étranges, des portes qui claquent, et son fils discuter avec un ami imaginaire.
1976. Lydia est employée en tant que gouvernante par une veuve dépassée. Elle s’occupe avec amour des enfants comme s’ils étaient les siens. Jusqu’à ce que des événements incompréhensibles troublent la tranquillité du foyer.
Personne ne croit Orla ni Lydia quand elles racontent ce qu’elles vivent, mais elles sont, elles, bien décidées à tout faire pour protéger les enfants du mal qu’elles sentent rôder.
Dans ce roman, nous suivons l’histoire de deux familles, plutôt de deux femmes et de leurs enfants, à deux époques différentes, 1976 et 2018. Ce qui les relie est d’habiter la même maison, une maison où se déroulent d’étranges phénomènes, une maison maudite d’après quelques riverains.
L’ambiance intrigante est parfaitement décrite ; les personnages sont complexes, souvent torturés, au bord de la déraison, comme emprisonnés par la maison, cette maison qui elle même semble être un véritable personnage qui finît par étouffer ses habitants et prendre la main sur leurs vies.
Le fait de passer d’une famille à l’autre, d’une époque à l’autre contribue à donner du rythme et du sens et à aiguiser la curiosité du lecteur entraîné dans cette lecture par une plume agile et un style fluide.
Une belle lecture, un livre qu’on ne lâche pas malgré ses 400 pages. Merci à Net Galley et aux éditions les Escales pour cette agréable découverte.
En voici un extrait de p. 188-189
Orla se sentit galvanisée par cette conversation. Si elle parvenait à terminer certains de ses tableaux d’ici là, elle pourrait les montrer à Alice et à Claude, pour leur donner l’occasion de les admirer, de lui dire à quel point ils étaient bons.
Parce qu’ils l’étaient, elle le savait. Elle les sentait vivants sous ses doigts, ils chantaient pour elle comme l’avait fait le portrait de Sam au début.
Autour d’elle, la maison s’était éveillée. Vigilante, elle attendait de voir ce que son occupante allait faire. Orla en avait bien conscience et ne s’expliquait pas comment les autres pouvaient l’ignorer. Pour Nick et ses parents, pour Alice et Claude et même pour Toby ce n’était qu’un édifice de pierre et de plâtre. Une construction toute bête. Ordinaire.
Mais pour elle, c’était une rivière. Si les autres n’en distinguaient que la surface argentée, Orla, elle, évoluait dans les courants plus profonds et froids. De longues algues s’enroulaient autour de ses chevilles, elle se meurtrissait les côtes et les coudes sur les pierres au fond. Personne d’autre n’avait pu appréhender les véritables proportions du Reeve. Elle seule habitait toutes ses dimensions à la fois.
Elle respirait en même temps que lui, et cette étrange symbiose la maintenait en vie autant qu’elle la vidait de ses forces. Et tout au fond, dans le lit de cette rivière, là où les eaux étaient noires et glacées, où il n’existait pas de salut, résidait une attente. Orla en connaissait la force et l’avait inconsciemment prise en compte.
Elle savait ce que la maison voulait, mais elle n’avait qu’elle-même à lui offrir.


Dans l’oeil de la vengeance de Nathalie Gauthereau aux éditions Rouergue noir
Texte de quatrième de couverture :
L’heure du Borgne est venue mais nul ne le sait encore. Dans une ville de Lyon qui sort enfin du confinement, il construit patiemment sa vendetta personnelle. De son enfance de gamin battu par son père, il ne lui reste que de la haine. Et à défaut de s’être vengé de son géniteur, il a trois cibles dans sa mire. Trois types à qui tout a réussi tandis que lui n’est qu’un homme seul, au casier judiciaire chargé, méprisé de tous.
Quand il leur aura réglé leur compte, il s’occupera de son ex-femme. Et s’il y a des victimes collatérales, eh bien cela ne le gênera pas. C’est comme ça que sa trajectoire va croiser celle de Louise Pariset, une avocate à la tête bien faite qui se remet difficilement d’une peine de coeur et se partage entre les dossiers de petits dealers et les divorces sans amiable. Et celle de Kofi Diallo, un Sénégalais que son père a forcé à prendre la route de l’exil et qui survit comme livreur à vélo en redoutant constamment un contrôle de police.
Placé malgré lui sur le chemin du tueur, le jeune clandestin va mener l’enquête au péril de sa vie. Dans ce premier roman d’une grande justesse psychologique, Nathalie Gauthereau met la lumière sur un héros attachant. Parce qu’il est hanté par ses compagnons morts au large des côtes mauritaniennes, Kofi a décidé de sauver les fragiles, les menacés, quoi qu’il lui en coûte.
Née en 1970 à Paris, Nathalie Gauthereau exerce le métier d’assistante juridique. Plusieurs fois primée pour ses nouvelles, elle signe ici un premier roman inspiré pour partie de son expérience professionnelle.
Pour un premier roman, ce texte est très abouti et prometteur. Comme l’indique le titre, ce livre est l’histoire d’une vengeance, celle du Borgne contre les trois camarades qui l’ont harcelé dans son enfance. Et là, on voit bien les conséquences du harcèlement scolaire qui peut complètement détruire une personnalité ; cela n’excuse en rien l’attitude du Borgne, mais en fournit une explication.
Alternant les narrateurs, le roman met en scène différents personnages dont le Borgne, Kofi Diallo, un migrant en situation irrégulière, et Louise Pariset, une avocate lyonnaise. Le fait d’alterner les points de vue donne du rythme et on avance dans l’intrigue ; je me suis plusieurs fois demandé à quel moment ces destins allaient se croiser !
Le rythme est soutenu et on est emporté par une histoire addictive qui pose la question de la vengeance, mais également qui pointe le sort des travailleurs immigrés et leur difficulté à être reconnus et leur sort bien souvent difficile et à la merci de différents exploiteurs sans scrupule. On comprend étalement le métier d’avocat et les questions qui peuvent se poser à un magistrat dont le rôle est de défendre tout en faisant respecter la loi. Le contact avec les métiers de la magistrature est aisé dans ce livre puisque l’autrice est assistante juridique et qu’elle fait souvent référence à des structures existantes dont elle précise le rôle dans des notes de bas de page fréquentes.
À part quelques petites erreurs d’accords ou de syntaxe, pour un premier roman ce livre est particulièrement bien écrit.
Bravo à l’autrice dont j’attends le prochain livre !
La jeune avocate rangea son courrier dans sa sacoche et traversa la grande pièce. Hervé était toujours occupé à faire des photocopies. Louise se dirigea vers le vestiaire où étaient pendues des robes d’avocats, chacune protégée du vol par un cadenas. Cet espace ressemblait plus à l’arrière-boutique d’un pressing qu’à un vestiaire de professionnels du droit. Louise déverrouilla son cadenas et enfila sa robe. Ainsi vêtue, elle avait le droit de pénétrer dans n’importe quelle salle d’audience publique. Louise se sentait différente quand elle portait sa robe noire. Même si elle s’employait à rester humble en toutes circonstances, elle ressentait toujours cette petite pointe de fierté qui la faisait marcher tête haute dans les couloirs du palais de justice. Elle faisait partie d’un microcosme privilégié. Ses clients l’appellaient « maître » et s’en remettaient à elle pour leur procédure. Elle avait prêté serment pour ça. Pour mettre sa connaissance du droit au service de ses concitoyens. Elle avait répété cette phrase que chaque avocat prononce lors de sa prestation de serment : « je jure, comme avocat, d’exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité ». Elle aimait son métier, elle en était fière. Et cette fierté s’exprimait bien malgré elle lorsqu’elle revêtait sa robe.
Plus fort que la nuit de Frédéric Lepage aux éditions Taurnada
Voici la présentation de l’éditeur :
En arrivant à New York, Lana, cavalière hors pair et nouvelle recrue de la police montée, ne s’attendait pas à tomber doublement amoureuse.
D’abord, de son camarade de patrouille, Paul, mais aussi du cheval qui lui est attribué, un appaloosa nommé Éridan, qui passe pour caractériel, et dont elle parvient peu à peu à gagner la confiance.
Bientôt, un secret terrifiant vient se glisser entre Lana et sa monture. Un secret qui, dévoilé, pourrait entraîner la mort d’Éridan.
Refusant ce sombre destin, elle va faire un pari fou, et tenter l’impensable.
Originale et addictive, l’histoire de ce roman à suspense vous bouleversera.
Le roman s’ouvre sur une violente scène de crime et on pourrait s’attendre uniquement à un thriller policier. Certes, l’intrigue policière est présente tout au long du livre, mais, de mon point de vue, elle est largement éclipsée par la description de la relation entre la cavalière et son cheval qui va progressivement perdre la vue.
Ce roman est captivant et très addictif ; l’auteur produit une écriture riche et fluide, parfois même poétique, et il sait décrire avec finesse et sensibilité les émotions et les réactions des différents personnages, dépeints avec beaucoup de profondeur. L’intrigue est bien menée et, pour ma part, je me suis beaucoup intéressée aux divers protagonistes d’une histoire construite avec maîtrise.
Vraiment un très bon roman à recommander. Je remercie vivement Net Galley et les éditions Taurnada pour cette belle découverte.
Extraits.
Alors qu’il ralentissent leur course, il adopte une allure qu’elle a jusque là jamais expérimentée. Une sorte de bipédie latérale, ni trot ni amble, dans laquelle chaque sabot frappe le sol un fragment de seconde avant l’autre. La jeune femme se rappelle avoir assisté à une démonstration de cette démarche, jadis, au Sheridan WYO Rodeo. Les appaloosas ont hérité l’indian shuffle de leurs ancêtres, se souvient-elle. Ces derniers l’inventèrent pour affronter l’interminable monotonie des prairies envahies de chiendent, hérissées de ces carex touffus qui projetaient vers le mufle des bisons les gerbes dont ils aimaient tant se repaître. Horizons désespérés que les bouteloups ternissaient de leur vert éteint. Herbages incommensurables où la seule miséricorde, avant l’abominable indécision des batailles entre autochtones et colonisateurs, prenait la forme des armoises aux inflorescences pâles et duveteuses, raides comme des ostensoirs. Lana se sent portée par un roulis continu. Le cheval se déhanche, roule des épaules, adopte la dégaine disgracieuse, mais implacable d’un champion de marche athlétique aux Jeux olympiques.
La terre est une boule de papier que froissent les séismes, songe Milton Harpending. Sans quoi, comment la colossale masse de granit bleu qui fut jadis le socle du monde se serait-elle trouvée arrachée, soulevée et redressée en un mur qui touche le ciel ? Comment ce qui fut horizontal serait-il devenu vertical ? Le maître origamiste qui créa ainsi les montagnes Rocheuses voulut sans doute montrer aux hommes qu’aux yeux de la nature, leur épopée toute entière, leur ADN, leur savoir, leur civilisation, leur orgueil, tiennent sur un feuillet que le vent cosmique emportera.
Un craquement.
Face au vieil homme, dans le lointain, au bord d’un lac gelé, une avalanche s’effondre sur une forêt de sapins. Les arbres résistent un instant. La neige roule sur eux comme sur une immense brosse verte et raide. puis, leur cime se casse avec un bruit de bois mort.
Il frissonne.


Tous les silences de Arttu Tuominen aux éditions de La Martinière
Présentation de l’éditeur
Ukraine, 1941. Deux SS tiennent entre leurs mains la vie d’une mère et de son enfant. Au dernier moment, ils décident de leur épargner la fureur de leurs hommes.
Finlande, 2019. Deux hommes s’acharnent sur le corps d’un vieillard et le laissent pour mort. La victime était un ancien combattant méritant et médaillé.
Entre ces deux événements, c’est tout le passé de la Finlande, jamais exhumé, qui se révèle. Celui de jeunes volontaires engagés au sein des Waffen-SS pour lutter, sous les ordres de l’Allemagne nazie, contre l’ennemi bolchevik.
Âpre et puissant comme peuvent l’être Ron Rash ou Dennis Lehane, Arttu Tuominen met à nu la plus grande fracture de l’histoire de la Finlande, dans ce nouveau roman de la série policière Delta noir, déjà couronné des plus grands prix.
Voilà un roman très fort qui se déroule sur deux temps : en 1941 avec le récit d’exactions commises par les soldats de la SS notamment sur les populations juives ; en 2019, avec l’enquête menée par la police finlandaise suite aux tentatives d’assassinat contre Albert Kangasharju, un vieillard de 98 ans bien inoffensif.
Ce roman a été pour moi une belle découverte et je remercie net Galley et les éditions de La Martinière pour cette lecture.
Découverte d’un auteur pourtant réputé, mais dont je n’avais encore rien lu. Et découverte d’un pan de l’histoire de la Finlande dont j’ignorais le rôle qu’elle avait joué pendant la seconde guerre mondiale. Ainsi, je me suis documentée et j’ai pu en apprendre davantage pour comprendre cette histoire.
J’ai trouvé ce roman très bien construit avec des retours en arrière judicieux qui viennent éclairer le présent. L’auteur sait maintenir le lecteur en haleine et à aucun moment mon intérêt n’a faibli. Le rythme est soutenu, les lieux et situations bien décrits, ainsi que les personnages avec leurs complexités et leurs contradictions. On aborde les questions de culpabilité et de pardon, de châtiment et de résilience. Que penser d’Albert que dans les flash-back on voyait en opposition avec Klaus qui faisait preuve de cynisme et de cruauté et qui semblait tellement plus humain et que, pourtant, plus tard des témoins de ses actes avaient surnommé Le Diable au vu des atrocités qu’il avait commises ?
Pourtant, après la guerre il avait changé de nom et s’était construit une image tellement plus positive !
La vérité est complexe. À quoi sert la vengeance ou la punition ?
Ce livre ne laisse pas indifférent et pose bien des questions. Vraiment, je vous encourage à le lire.
Ils s’assoient sur un banc, Albert prend la main de Leena dans la sienne et la presse.
« Ta main est si petite. Comme la patte d’un moineau.
— Ne part pas, chuchote Leena en s’appuyant plus étroitement encore sur lui.
— Je reviendrai.
— Mais ça va être la guerre.
— Ça se peut, mais elle sera différente de la dernière. Ça sera fini en quelques mois, et on donnera de la terre prise à la Russie à tous les soldats de la SS. Hitler l’a promis.
— Mon père dit que Hitler est fou. Les nazis ont détruit toutes les synagogues d’Allemagne et volé aux Juifs tout ce qu’ils possédaient. Les Allemands nous haïssent et ils veulent détruire tout notre peuple. On nous maltraite déjà.
Albert retire sa main : « Il ne faut pas croire tout ce qu’on dit. Hitler n’est pas mauvais, non. C’est le seul espoir de l’Europe contre le communisme qui se répand partout comme la peste. Tout le monde dit du mal d’Hitler parce qu’ils ont peur de sa puissance. Mais le peuple allemand le révère, car il a remis, à lui seul, le pays sur pied et foutu les Français et les Anglais à la mer.
— Hitler dit que les Juifs sont des rats. Tu trouves que j’ai l’air d’un rat ?
Albert regarde Leena, son visage rouge de colère et ses yeux tels des tisons ardents, et il se rend compte qu’il a un peu peur. Pas de la colère de la jeune fille, mais de ses paroles. Albert sait ce qu’on dit des Juifs. À propos de leur cupidité et de leur projet de destruction de l’économie mondiale. Un long article sur la question juive a été publié au printemps par le journal La direction du temps, l’organe du mouvement patriotique. Une moitié de son cerveau lui ordonne de se lever et de partir immédiatement, mais l’autre le rive sur place. Il reprend la main de Leena dans la sienne. « Je ne suis pas comme ça. Tu sais que ça m’est égal que tu sois chrétienne, juive ou autre chose. Je t’aime.
Albert se rend compte de la facilité avec laquelle les mots viennent à ses lèvres. Les yeux de Leena s’humectent un peu. « Ne pars pas. Reste », murmure-t-elle.

