A&L :: Lectures in the Mood #036

Février 2025

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Lectures in the Mood février 2025

12 février 2025

L’émission littéraire proposée par Josiane Guibert qui vous fait partager ses découvertes, ses points d’intérêts et ses coups de cœur.


 Au Sommaire :
Emission du 12 février 2025 :
1 – Le roman de la Rose, poème en plus de 20000vers, a été écrit au XIIIe siècle par Guillaume de Lorry et Jeans de Meung. En son temps ce fut un best seller même si le mot n’existait pas encore !
2 -Ballades et rondeaux furent écrit par Charles d’Orléans pendant les vingt cinq où il a été prisonnier des Anglais au cours de guerres de Cent ans.
3 – Les Amours de Ronsard font partie des pièces littéraires les plus connues de la Renaissance. Surnommée le Prince de poètes, Pierre de Ronsard a influencé ceux qui l’ont suivi.
4 – Peu soucieux des conventions, Marc papillon de Lasphrise, poète tourangeau , écrivit les Amours de Théophile et, un peu plus tard, l’amour passionnée de Noémie.
5 – Poète libertin, souvent présenté comme illusstre débauché, Jacques Vallée des Barreaux est l’auteur de nombreux poèmes souvent restés confidentiels dans lesquels ils parlent d’amour.

En cette veille de saint Valentin, j’ai choisi de vous parler d’oeuvres qui ont célébré l’amour, créées par quelques poètes de la région Centre-Val de Loire.

Le premier d’entre eux, le plus célèbre dans l’histoire de la littérature française, un best seller du Moyen Âge, le Roman de la Rose, le poème médiéval qui, par la suite, a inspiré ou influencé de nombreuses œuvres poétiques.

Ce long poème, écrit en octosyllabes (vers de huit pieds), a été composé au XIIIe siècle par deux auteurs : 4 058 vers écrits par Guillaume de Lorris, les 17 722 vers suivants par Jehan Clopinel, appelé Jehan de Meung, car il était originaire de Meung-sur-Loire.

Que dire de Guillaume de Lorris ? Était-il de Lorris, comme on l’a souvent affirmé, ou plutôt de Loury comme le laisseraient entendre les multiples éléments qui parsèment son œuvre et laisseraient entendre qu’il était de noble extraction ?

Des travaux ont été faits sur le sujet et ce n’est pas mon propos d’aujourd’hui : je vous laisse donc le soin de consulter par exemple en ligne (on peut le télécharger sur Gallica) le traité écrit en 1881 par Félix Guillon : Le Roman de la Rose par Félix Guillon, membre de l’Académie archéologie, sciences, lettres et arts de Seine-et-Marne.

Le poème commence par ces vers :

            Ci est le Roman de la Rose, 

            Où l’art d’amour est toute enclose.

            Maintes gens disent que les songes

            Ne sont que fables et mensonges ;

            Mais on peut tel songe songer,

            Qui ne soit certes mensonger

            Et par la suite vrai se treuve. 

Cette première partie est purement poétique, délicate et naïve. Le poète raconte un songe qu’il eut dans sa vingtième année. Il voit dans un verger une rose qu’il lui est interdit de cueillir. Cette rose est la femme aimée que l’on ne peut obtenir qu’après mille épreuves. Vingt abstractions personnifiées, telles que Danger (résistance), dame Chasteté, Male-bouche (médisance), Honte, Jalousie, Peur, Avarice… défendent la fleur. Le héros du poème a pour auxiliaires Bel-Accueil, Doux-Regard, Pitié, Franchise. C’est dame Oiseuse (oisiveté) qui lui ouvre le jardin de Déduit (plaisir) où il demeure extasié devant des rosiers chargés de roses, emblèmes de la beauté virginale. Il trouve là  Amour avec tout son cortège : Joliveté, Courtoisie, Franchise, Jeunesse.

Dans cette partie rédigée par Guillaume de Lorris, domine la tendance courtoise. Le roman, qui pourrait s’inspirer de L’Art d’aimer du poète latin Ovide, est un code de l’amour courtois. Les aventures du poète en quête de la Rose, la bien-aimée, sont un parcours initiatique, semé d’embûches, qui sont autant d’épreuves nécessaires à l’accomplissement du parfait amant. La grâce des vers idéalise la Dame.

Dans cette partie, on trouve peu de mentions de l’identité de l’auteur. On sait seulement de lui :

            Il était jeune damoiseaulx

            Son baudrier fut pautraict d’oiseaulx

            Qui tout estoit à or batu.

ce qui donne une idée de ses armoiries.

Ce qu’on peut affirmer, c’est que l’auteur était d’ascendance noble car le roi n’accordait un baiser qu’à un noble de rang et non à un noble de fief.

En effet, on lit dans le Roman où le dieu d’amour parle à l’amant poète :

            Or je veux pour ton advantage

            Qu’orendroit me fasse hommage

            Et me baise emmi la bouche

            A qui nul vilain homme ne touche.

Guillaume suivit le comte de Poitiers (le frère de Saint-Louis) à la croisade et arriva à Damiette en octobre 1249 après sa prise par saint Louis. En 1250, il revint en France avec Alfonse de Poitiers. Dans son testament (1270), deux ou trois ans après la mort de Guillaume, Alfonse légua une rente annuelle de dix livres tournois aux hoirs de feu Guillaume de Lorriz.

Cela ne suffit pas à parler de la vie de ce poète. Mais son œuvre est magnifique et encore très compréhensible par l’homme moderne.

Guillaume s’était arrêté au milieu d’une plainte amoureuse, après ces deux vers :

            Et si l’ai-ge perdu, espoir,

            A peu que ne m’en desespoir.

Jean de Meung reprend :

            Desespoir ? las ! je non ferai,

            Ja ne m’en desespererai ;

            Car s’esperance m’est faillans,

Je ne serais pas vaillant,

En lui me dois reconforter.

À l’endroit de la reprise du livre, on trouve les vers :

            Cy endroit trespassa Guillaume

            de Loris, et n’en fist plus pseaulme ;

            Mais après plus de quarente ans

            Maistre Jeahn de Meung ce romans

            Parfist, ainsi que je treuve

            Et icy commence son œuvre.

Ce qui laisse entendre que l’oeuvre fut complétée quarante ans après la mort de Guillaume.

La deuxième partie est moins poétique, plus violente et plus satirique, plus misogyne aussi. Elle fut largement critiquée par la suite, notamment au XVe siècle par la poétesse Christine de Pisan. Mais il n’en reste pas moins que Le Roman de la Rose est un monument important de notre littérature.          

[remonter]

Autre poésie qui évoque l’amour, celle de Charles d’Orléans, poète qui naquit à Paris le 24 novembre 1394 et mourut à Amboise (Indre-et-Loire) dans la nuit du 4 au 5 janvier 1465.

Petit-fils de roi (Charles V est son grand-père) et père de roi (Louis XII), Charles d’Orléans, fils de Louis d’Orléans et de Valentine Visconti, a connu un destin de contrastes. Son père est assassiné en 1407 sur ordre du duc de Bourgogne, Jean sans Peur. Sur le champ de bataille d’Azincourt en 1415, il est fait prisonnier et reste vingt-cinq ans en Angleterre dans l’attente de sa libération, contre une rançon difficile à réunir.

Prince et poète, Charles d’Orléans commence à écrire dès sa jeunesse. Bien éduqué par une mère sensible aux arts et aux lettres, il occupe le temps de la prison à l’écriture :

            De balader j’ay beau loisir,

            Autres deduis me sont cassez

            J’ai bien le loisir de faire des ballades

            Les autres plaisirs me sont interdits.

Le recueil qu’il rapporte d’Angleterre en 1440 comporte essentiellement des ballades que le poète a encadrées de deux textes narratifs en vers, « La retenue d’Amour » et « La departie d’Amour » ; sur le modèle du Roman de la Rose de Guillaume de Lorris. Il évoque l’amour, de sa naissance « un bien matin », « le jour saint Valentin », où les yeux, la vue de la beauté jouent un rôle capital, à la mort de l’objet d’amour, la mort de la dame.

La retenue d’amour est un long poème de 457 vers dont le début est :

            Ou temps passé, quand Nature me fist

            En ce monde venir, elle me mit

            Premierement tout en la gouvernance

            D’une Dame qu’on appelleroit Enfance,

            En lui faisant estroit commandement

            De me nourrir et garder tendrement,

            Sans point souffrir Soing ou Merencolie

            Aucunement me tenir compaignie ;

            Dont elle fit loyaument son devoir :

            Remercier l’en doy, pour dire voir.          

Voici un autre poème, évocateur de l’amour :

Le beau soleil, le jour saint Valentin in Ballades (février 1436)

            Le beau soleil, le jour saint Valentin,
            Qui apportoit sa chandelle alumee,
            N’a pas longtemps entra un bien matin
            Priveement en ma chambre fermee.
            Celle clarté qu’il avoit apportee,
            Si m’esveilla du somme de soussy
            Ou j’avoye toute la nuit dormy
            Sur le dur lit d’ennuieuse pensee.

            Ce jour aussi, pour partir leur butin
            Les biens d’Amours, faisoient assemblee
            Tous les oyseaulx qui, parlans leur latin,
            Crioyent fort, demandans la livree
            Que Nature leur avoit ordonnee
            C’estoit d’un per comme chascun choisy.
            Si ne me peu rendormir, pour leur cry,
            Sur le dur lit d’ennuieuse pensee.

            Lors en moillant de larmes mon coessin
            Je regrettay ma dure destinee,
            Disant : « Oyseaulx, je vous voy en chemin
            De tout plaisir et joye desiree.
            Chascun de vous a per qui lui agree,
            Et point n’en ay, car Mort, qui m’a trahy,
            A prins mon per dont en dueil je languy
            Sur le dur lit d’ennuieuse pensee. »

            ENVOI

            Saint Valentin choisissent ceste annee
            Ceulx et celles de l’amoureux party.
            Seul me tendray, de confort desgarny,
            Sur le dur lit d’ennuieuse pensee.

On pourrait également lire le poème Ma seule amour que tant désire in Chansons

            Ma seule amour que tant désire,
            Mon réconfort, mon doux penser,
            Belle nonpareille, sans per,
            Il me déplaît de vous écrire.

            Car j’aimasse mieux à le dire
            De bouche, sans le vous mander,
            Ma seule amour que tant désire,
            Mon réconfort, mon doux penser !

            Las ! or n’y puis-je contredire ;
            Mais Espoir me fait endurer,
            Qui m’a promis de retourner
            En liesse, mon grief martyre,
            Ma seule amour que tant désire !

Charles prend congé de l’amour, en datant sa « départie » de 1437, « le jour troisiesme, vers le soir, / En novembre ». Symétrie parfaite. Le poète est passé de la jeunesse à la vieillesse, son premier médecin donné par Amour, Espoir, devenu « le beau menteur plain de promesse », est remplacé par un second qui a les couleurs de l’âge, Nonchaloir, qui apporte avec lui la rouille de l’ennui :

            Autre chose n’escris, quant à présent

            Fors que je pry à Dieu, le tout puissant,

            Qu’il vous octriot honneur et longue vie,

            Et que puissiez toujours la compaignie

            De faulx Dangier surmonter, et deffaire,

            Qui en tous temps vous a esté contraire.

            Escript ce jour troisiesme vers le soir,

            En novembre ou lieu de Nonchaloir.

            Le Bien vostre Charles duc d’Orléans

            Qui jadis fut l’un de voz vrays servans.

De retour en France et après une tentative avortée de reconquête des possessions venues de sa mère, en Italie, à Asti, Charles partage son temps entre Blois, où il réside le plus souvent, et Orléans. C’est l’époque des rondeaux et des ballades. Il n’écrit pas moins de cent chansons, cent ballades et quatre cents rondeaux !


Redécouverte en 1740 par l’abbé Sallier, publiée plusieurs fois au XIXe siècle, la poésie de Charles d’Orléans vit dans les mémoires.

Nous avons récité enfants :

            Le temps a laissé son manteau

            De vent, de froidure et de pluie,

ou

            Hiver, vous n’êtes qu’un vilain

ces deux poésies faisant référence aux éléments traditionnels que sont les saisons.

On murmure, plus âgés, séduits par une poésie du temps qui passe, de la jeunesse perdue dans une immobilité contrainte, la prison, et qui rêve :

            Il n’est nul si beau passe temps

            Que se jouer a sa Pensée,

[remonter]

Parlons maintenant du plus connu de tous les poètes que je vais évoquer ce soir. En 1524, date de la défaite de Pavie, Pierre de Ronsard nait dans la forteresse de la Possonnière, près de Vendôme, que son père Louis, ancien combattant de guerre d’Italie sous Charles VIII, Louis XII, et François 1er vient de transformer en agréable résidence. Au contact de l’Italie, le militaire s’est fait humaniste et même poète, car faire des vers, pense-t-il avec ses contemporains, n’est pas « déroger à l’estat de noblesse ».

Vers 18 ans, Pierre, jeune page bien en cour, est atteint de surdité et décide de se remettre aux études ; Ronsard invente et imite : odes graves, odes légères, sonnets amoureux. Toujours ardent, mais tendant de plus en plus après le naturel, il corrige ses œuvres antérieures et en produit de nouvelles, infiniment variées, hymnes graves, discours, poésie officielle, pièces d’actualité, élégies amoureuses et invectives politiques. Pour plaire à Charles IX, il remet en chantier son épopée de la Franciade qu’il n’achève pas. Jusqu’à sa mort, il composera de nouvelles odes et de nouveaux sonnets, sonnets d’amour, puis adieux émouvants à l’amour et à la vie.

Sous les formes les plus variées de lyrisme personnel ou impersonnel, c’est toute la poésie française qui renaît avec lui à tel point que toutes les écoles qui suivront apparaissent ses tributaires. Ce n’est pas seulement à ses contemporains, c’est à tous les poètes français qui l’ont suivi qu’on peut appliquer sa constatation : « vous êtes tous issus de la grandeur de moi ».

            Tu ne peux le nier ; car de ma plénitude

            Vous êtes tous remplis, je suis seul votre étude ;

            Vous êtes tous issus de la grandeur de moi ;

            Vous êtes mes sujets, je suis seul votre loi.

            Vous êtes mes ruisseaux, je suis votre fontaine,

            Et plus vous m’épuisez, plus ma fertile veine

            Repoussant le sablon, jette une source d’eau,

            D’un surgeon éternel, pour vous autres ruisseaux.

                                   Réponse aux injures et calomnies de je ne sais quels prédicants

                                   et ministres de Genève (1563)


Mais revenons aux Amours.

1552, il publie un recueil de 182 sonnets. Alors qu’auparavant pour écrire ses Odes il s’était inspiré de Pindare, poète grec né en 518 av JC, il se met sous l’influence de Pétrarque, poète italien, plus précisément florentin (1304-1374) qui avait créé une variété nouvelle de poésie amoureuse. Il choisit une amante idéale, Cassandre, une femme bien réelle. En effet, il avait rencontré Cassandre Salviati, fille d’un banquier florentin, en 1545 à Blois, et l’avais courtisée sans espoir. Elle deviendra pour lui une figure parfaite, inaccessible, inspiratrice de toutes les vertus et de tous les sacrifices.

            Sonnet LVII, extrait des amours de 1552

            Ciel, air, et vents, plains et montz descouverts,

            Tertres fourchuz, et forestz verdoyantes,

            Rivages tortz, et sources ondoyantes,

            Taillis razez, et vous bocages verds,

            Antres moussus a demy front ouvers,

            Prez, boutons, fleurs et herbes roussoyanres,

            Coustaux vineux, et plages blondoyantes,

            Gastine, Loyr, et vous mes tristes vers :

            Puisqu’au partir, rongé de soing et d’ire,

            A ce bel œil l’adieu je n’ai sceu dire,

            Qui pres et loing me détient en esmoy :

            Je vous supply, Ciel, air ventz, montz, et plaines,

            Tailliz, forestz, rivages et fontaines,

            Antres, prez, fleurs, dictes le luy pour moy.

Puis des pièces furent ajoutées en 1553, comme

            Mignonne allons voir si la rose…

1555 : continuation des Amours.

La majorité des pièces est en faveur de Marie, l’Angevine.

            Je vous envoie un bouquet de ma main

            Que j’ai ourdy de ces fleurs epanies…

Marie va mourir et il lui dédiera une nouvelle série de sonnets.

1578 : sonnets pour Hélène, Hélène de Surgères, demoiselle d’honneur de la reine.

            Adieu, belle Cassandre, et vous, belle Marie,

            Pour qui je fus trois ans en servage à Bourgueil

Puis

            Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle,…

1586 : derniers vers

            Il faut laisser maison et vergers et jardin, 

            Vaisselles et vaisseaux que l’artisan burine, 

            Et chanter son obsèques en la façon du cygne 

            Qui chante son trépas sur les bords Méandrins.

            C’est fait j’ai décidé le cours de mes destins, 

            J’ai vécu, j’ai rendu mon nom assez insigne ;

            Ma plume vole au ciel, pour être quelque signe

            Loin des appas mondains qui trompent les plus fins. 

            Heureux qui ne fut onc, plus heureux qui retourne

            En rien comme il était, plus heureux qui séjourne, 

            D’homme fait nouvel ange, auprès de Jésus-Christ,

            Laissant pourrir là-bas sa dépouille de boue, 

            Dont le sort, la fortune et le destin se joue, 

            Franc des liens du corps, pour n’être qu’un esprit.

[remonter]

Né près d’Amboise vers 1555, issu d’une famille méridionale appauvrie par les guerres, orphelin de père, Marc Papillon est élevé par sa mère, Marie du Plessis-Prévost. Il s’engage très jeune dans les armées catholiques y acquérant le nom de capitaine Lasphrise et s’illustrant notamment à Dormans, La Rochelle, Lusignan, Fontenay… Il fait de nombreux séjours à la Cour, se rallie à Henri IV, avant de se retirer à Lasphrise, près de Tours, vers 1587 pour éduquer en son fief la jeune Marguerite de Papillon, sa fille. Souffrant de diverses affections, atteint par de nombreuses blessures dues à ses combats, il mourra en 1599.

Nous allons donc parler de Marc Papillon, capitaine de Lasphrise, poète.

A 20 ans cet homme tenait garnison au Mans, lorsqu’il entendit sortir de la chapelle d’un couvent de Bénédictines une voix dont il fut tout remué. Il sut que la chanteuse était une novice ; il parvint à la voir, à la connaître. Et pendant plusieurs années, passant au Mans le temps qu’il n’était pas à la guerre, il agit et il rima pour déterminer celle qu’il avait surnommée Théophile à quitter le cloître. Ses peines furent pedues. Théophile prononça ses vœux. Quelle déconvenue pour un cavalier qui, le premier regard jeté sur sa belle, se remémorait ainsi ses charmes :

            Cette petite bouche entournée d’œillet,

            Ce nez assez traitif, cette gorge de lait,

            Ces couteaux emboutis d’une fraise pourprine,

            Ce bras, ce pied, ce corps qui à Pallas ressemble,

            Ce petit mon mignon que sans voir j’imagine,

            Cela me fait languir, mourir et vivre ensemble.

Amoureux peu soucieux des tabous et des conventions, il écrit Les Amours de Théophile, en l’honneur de cette moniale.

Voici un poème extrait de ce recueil :

            Si les pleurs douloureux, si les tristes complaintes,
            Si les mortels sanglots, si les regrets cuisants,
            Si les fières fiertés, si les ennuis nuisants,
            Si les funestes cris, si les rigueurs non feintes,

            Si les maux outrageux, si les dures atteintes,
            Si les noires fureurs, si les gémissements,
            Si les soupirs profonds, si les âpres tourments,
            Si les afflictions, si les ardeurs contraintes,

            Si la sainte raison, si la douce amitié,

            Si l’honneur désireux doit mouvoir à pitié’,

            Vous devez (il est temps) de m’être favorable.

            Par vous à tous moments je meurs tout insensé,
            Trois fois maudit
            Amour, méchant, qui eût pensé
            Que ta puissance eût pu me rendre misérable ?

           

Plus tard, il composera sur un ton semblable le recueil L’Amour passionnée de Noémie, pour une cousine Noémie-la-Tourangelle, livrant à l’intérieur dudit recueil des pièces remarquables par leur aspect libertin. Il y montre un souci de recherches formelles, ainsi qu’un goût prononcé pour le jeu avec la langue.

            Ô belle Noémie, approche, embrasse-moi,

            Ô belle Noémie, approche, embrasse-moi,
            Et ne m’allègue plus ma sainte ardeur éprise,
            Disant que je m’en aille à Théophile exquise
            A qui j’offris mes voeux premièrement qu’à toi.

Dans ce même reueil, on peut lire le sonnet :

            Je l’oeilladais mi-nue, échevelée

            Je l’oeilladais mi-nue, échevelée,
            Par un pertuis dérobé finement,
            Mon coeur battait d’un tel débattement
            Qu’on m’eût jugé comme en peur déréglée.


            Or’ j’étais plein d’une ardeur enflammée,
            Ore de glace en ce frissonnement.
            Je fus ravi d’un doux contentement,
            Tant que ma vie en fut toute pâmée.


            Là follâtrait le beau soleil joyeux,
            Avec un vent, zéphyre gracieux,
            Parmi l’or blond de sa tresse ondoyante,


            Qui haut volante ombrageait ses genoux.
            Que de beautés ! mais le destin jaloux
            Ne me permit de voir ma chère attente.

[remonter]


Né en 1599 à Châteauneuf-sur-Loire, Jacques Vallée des Barreaux passa son enfance à Latingy et à Chenailles et fut éduqué chez les Jésuites au collège de La Flèche, où il devint le condisciple de René Descartes et de Denis Sanguin de Saint-Pavin, dont il devait devenir l’amant. « Il vint à Paris où son père le présenta à Hironimus Lhuillier, procureur général de la Chambre des comptes, dont le fils François était lié à Théophile de Viau et formait le noyau de la société la plus dissolue de son temps » (Bulletin de la société historique d’Orléans, n°201, année 1911). Théophile de Viau lui adressa son poème Plainte à un sien ami, qui ne laisse guère de doutes sur les sentiments qu’il nourrissait envers lui. Pourvu en 1625 d’une charge de conseiller au parlement de Paris, il s’en démit plus tard pour se livrer plus librement à son goût pour la bonne chère et le plaisir.
« Un jour, étant las de travailler à un procès dont il était rapporteur, il fit venir les parties chez lui, paya au demandeur la somme qu’il demandait, jeta les papiers dans le feu, et envoya les plaideurs au Diable ».

N’être ni magistrat, ni marié, ni prêtre,
Avoir peu de bien, l’appliquer tout à soi
Et sans affecter d’être un docteur de la loi
S’étudier bien plus à jouir qu’à connaître.

Pour son repos n’avoir ni maîtresse, ni maître,
Ne voir que par rencontre ou la Cour ou le Roi ;
Ne savoir point mentir, mais bien garder sa foi,
Ne vouloir être plus que ce qu’on voit être. A*

Avoir l’esprit purgé des erreurs populaires
Porter tout le respect que l’on doit au mystère,
N’avoir aucun remors, vivre moralement ;

En 1633-1634, il dévergonda la toute jeune Marion de Lorme, avant de se la faire ravir par Cinq-Mars puis par monsieur de la Meilleraye.
Disciple de Théophile de Viau, avec ou sans lui, il fut le héros de plusieurs scandales et fut appelé “l’illustre débauché”. En 1640, il entreprit, en compagnie de bons vivants de son espèce, « d’aller écumer toutes les délices de la France ; c’est-à-dire de se rendre en chaque lieu, dans la saison de ce qu’il produit de meilleur ».
Sa vie fut marquée par sa passion pour Marion de l’Orme, à laquelle il consacra de nombreuses élégies. Il écrit dans l’une d’elles :
« Je la vis sans la voir, je l’ouis sans parole, Je la suis, je la tiens, son image s’envole ».

Élégie à Marion

Amour, ce puissant Roy des hommes et des Dieux,
Ce démon qui gouverne et la terre et les Cieux, 
Qui décide pas l'horreur de la masse première, 
Qui tira du chaos l'éclat de la lumière, 
Qui fait voir le soleil de la terre amoureux, 
Qui nous rendit son sein fécondement heureux, 
Qui peut non seulement sur tout ce qui respire 
Mais qui ne connoist point de bornes à son empire, 
Qui brûle dans les eaux, et qui donne à l'aimant 
La vertu d'attirer son insensible aimant. 
Mon Ange, c'est ce Dieu, c'est luy qui donne aux âmes 
Des désirs si brûlants, qu'on les nomme des flâmes 
C'est luy qui s'est rendu le maître de ton cœur, 
Mon Ange, suis la loy d'un si puissant vainqueur.

Stances
sur ce que l’auteur estoit mieux auprès de sa maistresse
que Monsieur le cardinal de Richelieu qui estoit son rival 

J'aime une beauté sans seconde, 
À qui même les immortels, 
Ont soin de dresser des autels,
Laissant pour la servir, la conduite du monde ; 
J’ai de puissants rivaux, mais je dis devant tous,
Je n'en suis point jaloux : 
Tout ce qu'elle soumet, teant d'illustres victoires, 
Sont autant de trophées élevés à ma gloire.

Rival heureux du cardinal de Richelieu qui tenta en vain de le soudoyer, il chante la fidélité de l’aimée :
Sa bouche me l’a dit, cette bouche fidèle,
Qu’elle mourrait plutôt que de m’être infidèle.
Mais cette fidélité ne devait pas résister au charme de Cinq-Mars.
Trois mois après la trahison de Marion, Des Barreaux, qui ne peut l’oublier, écrit une élégie de 62 alexandrins dont le premier vers “Traîtresse, est-il donc vrai que ton âme perfide…”. Dans un sonnet, il affirme qu’il ne lui reste plus “Que chercher du repos dans le sein de la mort”. Cette mort n’est pas une figure : il lui consacre plusieurs sonnets. Il écrit dans l’un d’eux : “Contre cet ennemy, je ne voy rien qui m’aide”. Le premier vers de « La Vie est un songe” traduit son scepticisme : “Tout n’est plein ici-bas que de vaine apparence”, et le dernier définit la vie : “C’est un songe qui dure un peu plus qu’une nuit”.

Le poème le plus célèbre de Des Barreaux n’est pas inspiré par le libertinage, mais par la foi la plus humble. C’est le sonnet du Pénitent (1666) :
Grand Dieu, tes jugements sont remplis d’équité ;
 Toujours tu prends plaisir à nous être propice ;
 Mais j’ai tant fait de mal, que jamais ta bonté
 Ne me peut pardonner sans choquer ta justice.
 
 Oui, mon Dieu, la grandeur de mon impiété
 Ne laisse à ton pouvoir que le choix du supplice ;
 Ton intérêt s’oppose à ma félicité,
 Et ta clémence même attend que je périsse.


[remonter]