Mars 2025

12 février 2025

L’émission littéraire proposée par Josiane Guibert qui vous fait partager ses découvertes, ses points d’intérêts et ses coups de cœur.
Au Sommaire : Emission de mars 2025 : 1-En moi le ciel et la terre de Fabrice Colin aux éditions du Seuil, un roman qui retrace le parcours d’une pionnière des airs. 2-Hurlements d’Alma Katsu aux éditions Sonatine, un roman d’aventure à la suite de pionniers qui vont vers l’ouest américain. Et trois romans qui évoquent la seconde guerre mondiale, un sujet auquel, vous le savez, je m’intéresse particulièrement. 3-Le Barman du Ritz de Philippe Collin aux éditions Albin Michel, un roman qui restitue parfaitement la vie et l’atmosphère de l’occupation allemande dès 1940. 4-Puis sont venus les jours sombres d’Alain Léonard aux éditions De Borée, les événements historiques sont le décor et l’objet est de mettre en scène l’opposition entre les choix de vie de deux frères jumeaux. 5-Le Jazz band de Goebbels de Demian Lienhard aux éditions J-C Lattès, une histoire étonnante de la propagande nazie. |

En moi le ciel et la terre de Fabrice Colin aux éditions du Seuil
Présentation de l’éditeur :
Dans En moi le ciel et la terre publié aux éditions du Seuil, Fabrice Colin nous offre une plongée dans la vie d’une pionnière des airs. Ce roman biographique retrace son parcours audacieux, mêlant records et quête de liberté dans un univers dominé par les hommes.
Élisa Deroche, aussi connue sous les noms de Raymonde de Laroche ou La Baronne, est une figure multiple et énigmatique que peu connaissent réellement. Née en 1882 dans une famille bourgeoise du Marais, elle débute comme actrice et mannequin, tout en pilotant motos et voitures. Elle se marie sans conviction, aime sans trop réfléchir.
Mais c’est en devenant la première femme pilote de l’histoire qu’elle prend véritablement son envol. Tandis que les hommes s’efforcent de dompter le ciel au péril de leur vie, elle s’y abandonne, battant des records, trouvant dans les hauteurs la paix dont son âme a besoin.
Un jeune peintre de Montmartre, qu’elle croise par hasard, la voit comme un ange. Ce roman, richement documenté, retrace l’histoire fascinante d’une femme qui a refusé les limites du monde terrestre.
C’est une belle découverte de la vie d’une pionnière de l’aviation ; merci à Net Galley et aux éditions du Seuil de me l’avoir permise.
Mais avant d’évoquer cette carrière, exceptionnelle pour l’époque, on assiste au récit de la vie et de l’émancipation d’une jeune femme au caractère très affirmé et qui fait fi des tabous et des codes sociaux de son époque. On est ainsi entraîné dans les milieux de la photo, de la mode, de la peinture et cela représente une belle chronique du Paris des arts de cette époque un peu folle.
J’ai aimé que des parties du livre portent un titre évocateur comme : Qu’il plane sur les monts, qu’il traverse les mers ou Qu’il aille regarder le soleil comme Icare…
J’ai trouvé très intéressant que ce récit soit écrit à la première personne comme s’il s’agissait du journal intime de l’héroïne.
En résumé, un livre très vivant, parfaitement documenté et qui est presque le film du parcours dune femme qui a voulu être libre et accomplir ses rêves.
p. 72 :
Au cours de l’automne 1902, alors que je viens de fêter mes 20 ans en ma seule compagnie, je me fais prendre en photo, dans son atelier du boulevard Saint-Germain, par mon ami Eugène Pirou. J’ai quitté l’habit du deuil ; il n’y a plus rien ; la mort a tout pris, emportant même la peur avec elle. Caresse mon ventre arrondi, ô main tranquille. Accepte les artefacts du bonheur.
Raymonde Delaroche est donc devenu mon nouveau pseudonyme. Sur l’un des clichés, poing sur la hanche, je me donne un semblant d’air avec un éventail : impatiente de quoi ?
p. 84 :
Nos deux histoires ne se rejoindront qu’un an plus tard. Paris est une fourmilière : la plupart de ses enfants se frôlent sans jamais s’accorder un regard. Et puis, parfois, le destin aux yeux brillants s’en mêle, approchant son visage replet de la scène, pointant son doigt sur tel ou tel.
p. 141 :
Au sujet des avions je ne lui parle de rien : ni des livres qui s’empilent ni des articles de l’Auto que je découpe avec minutie avant de les glisser dans un grand album à couverture de cuir acheté à dessein. Dans le vacarme et la fumée des cabarets enfouis, il me questionne sur mes amants. Vous êtes bien indiscret, mon petit monsieur.Qu’ai-je à raconter ? Nous jouons. Les hommes et moi, nous jouons à un grand jeu. Je me régale de leurs promesses, de leur sérieux, de leur grandeur d’oiseau. Gémir pour qu’ils se sentent plus forts, pleurer pour qu’ils se sentent moins faibles.
Hurlements d’Alma Katsu aux éditions Sonatine
Un convoi de pionniers traverse l`Utah en direction de la Californie, malgré les nombreuses mises en garde sur les dangers d`un tel périple. À sa tête, George Donner et James Reed, représentants des familles les plus éminentes du groupe, se disputent la gestion des ressources et du bétail. Tandis que le convoi s`enfonce dans un territoire de plus en plus sauvage, les personnalités s`affirment, les alliances se créent et le passé que les uns et les autres ont cherché à fuir ne cesse de revenir les hanter. Une nuit, un des enfants du convoi disparaît. On ne retrouve de lui que ses ossements, parfaitement nettoyés. Est-ce l`œuvre des Indiens ? Une meute de loups est-elle sur leurs traces ? À moins que cette mort brutale soit l`œuvre de l`un d`entre eux… Dans ce cas, comment expliquer cette sensation d`être observés constamment, et les murmures qu`ils entendent sur leur passage ? À mesure que les réserves s`amenuisent, la tension monte au sein du convoi. C`est alors qu`une deuxième attaque a lieu. Pour les pionniers, il est désormais impossible de nier que quelque chose est bien à leurs trousses. Et que cette chose a visiblement encore plus faim qu`eux.
Connaissez-vous l`expédition Donner ? C`est le nom donné aux 87 pionniers américains qui ont réellement traversé la Sierra Nevada pendant la fièvre de l`Ouest. À leur arrivée, ils n`étaient plus que 47. Comment la moitié du groupe a-t-elle été décimée ? Plus important encore, comment la moitié restante a-t-elle survécu ? En s`emparant de cette histoire vraie, Alma Katsu délivre un récit d`horreur jubilatoire, où l`appréhension infuse peu à peu le réel jusqu`à basculer dans l`angoisse la plus parfaite.
Inspiré d’une histoire vraie, ce roman d’aventure mêle à la fois le suspense, l’épouvante voire l’horreur, avec une composante surnaturelle.
Au fil de l’aventure de ces pionniers, dans une sorte de huis clos qui voit se développer la tension au sein d’une communauté hétérogène où les individus fragiles ou perturbés ne manquent pas, les problèmes de survie surgissent avec les conditions hivernales et le manque de nourriture. La faim contribue progressivement à faire de certains de ces humains de véritables monstres.
La tension est palpable tout au long du récit, l’atmosphère devient de plus en plus terrifiante, la peur et le désespoir habitent les personnages petit à petit. La plupart d’entre eux sont très finement décrits, par leurs comportements mais aussi par de fréquents retours en arrière qui apportent un éclairage sur leur parcours donc qui permettent de mieux les connaître et de comprendre leur attitude actuelle ; c’est notammant le cas de Tamsen Donner, qu’on voit comme une sorcière, de Mary Graves, de Charles Stanton qui, au premier abord paraît solide, honnête et intègre.
Un livre passionnant qu’on ne lâche pas et qui maintient en haleine jusqu’au bout.
p. 26 :
Elle avait pris l’habitude de s’échapper rien que pour le plaisir d’un moment de silence, de n’écouter que le doux bruissement des hautes herbes dans la brise. Mais ce soir-là, le rappel constant de la présence des chariots ne la gênait guère. La disparition du petit garçon avait semé le trouble et la crainte ; même elle en avait été affectée. Pauvre Willem Nystrom. Sa famille faisait partie du groupe originel, et comme nouveaux et anciens ne se mélangeaient que très peu, Mary ne l’avait aperçu que de loin. Il semblait être un gentil petit garçon – six ans, des cheveux si blonds qu’ils en étaient presque blancs. Les frères de Mary, Jonathan et Franklin Junior, avaient à peu près le même âge, et son cœur se serrait à l’idée que l’un d’eux pourrait tout simplement s’évaporer au beau milieu du campement. C’était comme l’un de ces vieux contes de fées, une de ces histoires d’enfants enlevés et emmenés dans les ténèbres, emportés par des esprits furieux.
Voir les feux au loin la rassurait. Les hommes emmenaient le bétail brouter dans l’herbe haute, attachaient les chevaux pour ne pas les perdre ; ils inspectaient les essieux et les roues des chariots pour repérer des signes d’usure et vérifier les attelages pour que tout soit prêt le lendemain matin. Les enfants revenaient au campement en transportant des brassées de bois. Quand Marie avait laissé ses petits frères, ils dessinaient un cercle dans la terre pour jouer au renard et aux oies. Les membres de l’expédition tentaient de retrouver leur routine quotidienne.


Le barman du Ritz de Philippe Collin aux éditions Albin Michel
Résumé éditeur :
Juin 1940. Les Allemands entrent dans Paris. Partout, le couvre-feu est de rigueur, sauf au grand hôtel Ritz. Avides de découvrir l’art de vivre à la française, les occupants y côtoient l’élite parisienne, tandis que derrière le bar oeuvre Frank Meier, le plus grand barman du monde.
S’adapter est une question de survie. Frank Meier se révèle habile diplomate, gagne la sympathie des officiers allemands, achète sa tranquillité, mais aussi celle de Luciano, son apprenti, et de la troublante et énigmatique Blanche Auzello. Pendant quatre ans, les hommes de la Gestapo vont trinquer avec Coco Chanel, la terrible veuve Ritz, ou encore Sacha Guitry. Ces hommes et ces femmes, collabos ou résistants, héros ou profiteurs de guerre, vont s’aimer, se trahir, lutter aussi pour une certaine idée de la civilisation.
La plupart d’entre eux ignorent que Meier, émigré autrichien, ancien combattant de 1914, chef d’orchestre de cet étrange ballet cache un lourd secret. Le barman du Ritz est juif.
Philippe Collin restitue avec virtuosité et une méticuleuse précision historique une époque troublée. À travers le destin de cet homme méconnu, il se fait l’oeil et l’oreille d’une France occupée, et raconte l’éternel affrontement entre la peur et le courage.
Quel talent que celui de Philippe Collin qui restitue de façon précise et minutieuse l’atmosphère de cette époque ! On reconnaît bien là le regard du cinéaste qui, de quelques traits de plume, décrit chaque élément, personnage ou décor, dans les moindres détails en suivant un scénario construit savamment qui rend le roman addictif et passionnant.
En mêlant personnages réels et personnages inventés, événements historiques et fiction, l’auteur brosse un tableau impressionnant de justesse de Paris pendant l’Occupation.
Tout se déroule autour de la personne de « Frank Meier, chef barman du Ritz, ancien combattant à Verdun et juif ashkénaze » tiraillé entre la peur et le courage, la honte et la fierté, un personnage auquel on s’attache d’emblée et dont on suit les tourments et les questionnements. Autour de lui, une galerie de portraits de citoyens honnêtes et sincères, mais aussi de collabos, de militaires allemands… et une peinture sans concession d’une société vénale, opportuniste ou corrompue, mais sans jamais aucun jugement ni parti pris de la part de l’auteur.
Ce roman est un tour de force sans doute mon plus gros coup de coeur depuis longtemps.
p. 61 :
Journal de Frank Meier
Nous avons vu les corps mutilés, brûlés, nous avons eu les naseaux infestés par les chairs rôties et l’odeur du sang séché. Nous avons vu la souffrance des hommes, et après nous nous sommes tus. Depuis, nous vivons comme nous pouvons. Voilà la vérité. Je suis sorti de là sans une égratignure. Rien. Et pourtant, je n’étais pas un tire-au-flanc. C’est un miracle, comme si la vie avait décidé de m’épargner, histoire que je puisse poursuivre mon chemin. Seule la percée sur la crête de Vimy avec Pétain reste accrochée à mon cœur. Une vraie raclée infligée aux Boches. Une fierté. Le sentiment d’avoir été brave.
p. 150 :
Au bar du Ritz, Franck est le patron. Mais dès qu’il quitte son comptoir, réapparaît le fils du tisserand juif de Lodz, l’enfant des montagnes du Tyrol et l’adolescent miséreux perdu dans la Vienne de la belle époque. Un pied dans chaque monde, plus jamais là-bas, mais jamais totalement ici. Qui est-il cet après-midi, dans cette antichambre d’ambassade où il patiente depuis près d’un quart d’heure ? Le jeune homme intimidé ou l’homme du monde qu’il est devenu ? Le barman renommé et envié ou le chevalier servant de la femme d’un autre ? Tout à la fois, bien sûr.
p. 389 :
25 août 1944
Midi vient de sonner. Frank est là, à son poste. Il se l’était promis en juin 1940 : il serait là pour le retour de la liberté et du grand monde — de la civilisation, en somme. Mais se rappelle-t-il encore ce qu’il était alors ? Sur le mur de son bar, Fitzgerald et les autres témoignent encore du monde d’hier ; à vrai dire, les souvenirs du début de l’Occupation se sont comme dissous. Personne, alors, n’aurait pu imaginer que tout ça allait durer plus de quatre années. Personne n’aurait pensé perdre autant d’amis, de voisins, de proches. Personne n’aurait pu anticiper les rafles, les restrictions, la faim, le désespoir, autant de fléaux qu’on pressentait ; mais qui aurait pu concevoir qu’on puisse aller si loin ? Même lui qui avait connu le pire au moulin de Laffaux en mai 1917 ne se doutait pas qu’on puisse tomber si bas, loin de toute ligne de front.

Puis sont venus les jours sombres d’Alain Léonard aux éditions De Borée
Texte de quatrième de couverture :
Frères jumeaux, Julien et François n’en sont pas moins très différents. Si le premier est calme et réfléchi, le second se montre souvent impulsif. Alors que la guerre vient d’éclater et qu’ils sont envoyés aux Chantiers de la jeunesse, les deux frères, complices et inséparables, continuent de veiller l’un sur l’autre. Mais quand, à leur retour, ils apprennent l’instauration du STO, tous deux vont tenter d’y échapper, en prenant, pour la première fois, des chemins opposés…
Après une carrière militaire en France et à l’étranger, Alain Léonard exerce le métier d’infirmier dans un hôpital clermontois. En 2017, il se lance dans l’écriture. Chacun de ses textes mêle étroitement le romanesque à la grande histoire.
Je ne connaissais pas cet auteur et j’ai choisi ce livre, emprunté à la bibliothèque de Châteauneuf-sur-Loire, parce que le cadre historique en est la seconde guerre mondiale, sujet auquel, vous le savez, je m’intéresse.
Si, en effet, l’action de ce roman se situe de 1937 à 1944, dans un environnement social et historique bien dépeint et s’appuyant sur un excellent travail de documentation, l’objet essentiel du livre n’est pas de raconter des événements historiques, mais de mettre en scène l’opposition entre les choix de deux frères jumeaux. Tout au long du livre, on comprend l’attachement, la complicité entre ces deux frères, tellement différents par leur physique et leur personnalité. Leurs émotions, leurs réactions sont bien décrites ; on comprend leurs doutes et la douleur que leur occasionne leur choix de vie. Le cadre de la Résistance et de la Collaboration se prête parfaitement à cette situation.
Est également bien décrite la relation filiale avec Madeleine, leur mère, l’élément central de la famille, qui les aime tous les deux et qui a bien compris que « Quel que soit le vainqueur, un de ses fils avait choisi le mauvais camp » (p. 216).
J’ai également apprécié la précision des descriptions des lieux. Alain Léonard aime l’Auvergne, il connaît bien les endroits dont il parle et qu’il décrit sobrement, mais avec justesse.
Un beau roman que je ne qualifierais pas, comme je l’ai lu ailleurs, de « roman du terroir », mais plutôt comme une belle aventure humaine. Alain Léonard, avec lequel j’ai échangé par téléphone, connaît bien l’histoire militaire et il est normal qu’il l’utilise ; mais avant tout, il s’intéresse aux relations humaines, aux valeurs qui subsistent malgré des situations de conflits.
Un auteur à suivre, une lecture que je vous recommande.
Les journées d’hiver étaient courtes. Les jeunes rentraient plus tôt de la coupe de bois, quand le soleil commençait à décliner derrière les arbres. Frigorifiés, ils se pressaient autour du poêle pour tenter de se réchauffer. Leurs habits humides séchaient péniblement sur des fils tirés d’une cloison à l’autre. Quelques-uns toussaient, la saison était aux rhumes et aux maux de gorge. François ouvrit le journal prêté par Arnaud, daté du 31 janvier 1943. « Le président Laval a annoncé la création de la Milice française », lut-il en première page. Cette nouvelle institution, découvrit-il, était l’héritière du Service d’ordre légionnaire, dont il avait croisé des membres à Billom quelques mois plus tôt. Il se rappela les paroles de l’un d’eux : « On va se battre contre les anarchistes, les Juifs, les bolcheviques, et tous ceux qui nous tondent la laine sur le dos depuis des années ». Il continua à parcourir le reste de l’article avec attention.
p. 123
Julien, lui, appréciait beaucoup le jeune séminariste. Pascal était celui qui parlait toujours à bon escient. Peut-être son futur rôle de guide des âmes lui donnait-il une sorte d’autorité calme et naturelle. Avait-il reçu une révélation qui l’avait poussé, un matin, à remiser sa soutane et remettre à plus tard son diaconat et sa prêtrise ? Une sorte de Jeanne d’Arc des temps modernes qui avait reçu pour mission sacrée de bouter le Teuton hors de France ? Sans doute, son érudition et le charisme qui émanait de sa personne furent les raisons pour qu’il prît naturellement, sans vote ni élection, la tête de ce groupe hétéroclite de jeunes gens. Julien le suivait, avec confiance, comme quand il obéissait à son frère, plus grand, plus fort, et sans nul doute plus aventureux. Julien se saisit d’une musette dont il passa la courroie autour du cou et de son fusil de chasse, qu’il pendit à son épaule, quand Pascal donna l’ordre de départ.[remonter]

Le jazz band de Goebbels de Demian Lienhard aux éditions J-C Lattès

Résumé éditeur
Berlin, 1940. Pour saper le moral des Alliés, la radio allemande « Germany calling » diffuse quotidiennement des nouvelles du front et… des morceaux de jazz. L’ambition ? Transformer les plus grands tubes de l’époque en pamphlets cinglants contre Churchill. Et tandis que Goebbels jubile et qu’un fasciste britannique reconverti journaliste radio nazi se créé une gloire internationale sous le pseudonyme de Lord Haw-Haw, les musiciens, dont certains étrangers, juifs, ou homosexuels, jouent littéralement leur vie.
Une histoire incroyable — et pourtant vraie — qui dévoile la perfidie de la propagande nazie dans ce qu’elle a de plus cruelle.
Je m’intéresse beaucoup à l’histoire de la seconde guerre mondiale ; en particulier, je me suis investie dans un projet mémoriel et pédagogique autour de la propagande à partir des images et des films (tirailleurs-loire.fr) au travers de travail des Propaganda kompanien créées par Goebbels. En revanche, je n’avais jamais entendu parler de ce groupe de jazz. Les émissions de radio Germany calling animées par William Joyce, Lord Haw-Haw, diffusaient également des airs de jazz dont les paroles étaient réécrites pour critiquer et humilier Churchill. J’ai beaucoup appris grâce à cette lecture et j’ai pu trouver sur Internet des compléments d’information en rapport avec cette histoire étonnante.
La première partie du livre est le journal de cette aventure musicale et humaine autour de William Joyce. Je n’en ai pas beaucoup apprécié le style, mais je me suis efforcée de faire abstraction de cette impression pour m’attacher au contenu de la narration, véritable témoignage non seulement du service de propagande allemand, mais aussi du fonctionnement de la société allemande dans les milieux proches du pouvoir, ou tout au moins, des instances dirigeantes de l’époque.
Je recommande vivement cette lecture aux amateurs d’histoire de cette période et je remercie Net Galley et les éditions J-C Lattès de m’en avoir donné l’occasion.
Si, après un quatrième verre de vermouth, on regarde un plan des quartiers ouest de Berlin, on y découvre aisément d’ouest en est, grâce à une imagination fouettée par l’alcool, l’image d’un petit bonhomme en train de danser.
Quiconque se donne alors la peine de consulter l’annuaire téléphonique constate qu’une grande partie des bars, des brasseries et des débits de boissons sont intégrés dans ce personnage. Il est dès lors logique que les établissements les plus coûteux, comme le Carlton ou le Ciro bar, se situent exactement là où on s’attendrait à trouver le portefeuille de ce bonhomme imaginaire, et l’observateur enivré par le vermouth ne considérera certainement pas comme une coïncidence le fait qu’à l’emplacement du cœur on tombe sur le palpitant Delphi où chaque table est pourvue d’un téléphone, où les lumières du plafond font un ciel étoilé et où le swing endiablé des musiciens de jazz tire les spectateurs de leur torpeur.

