A&L :: Lectures in the Mood #038

Avril 2025

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Lectures in The Mood #38 – Avril 2025

10 avril 2025

L’émission littéraire proposée par Josiane Guibert qui vous fait partager ses découvertes, ses points d’intérêts et ses coups de cœur.


 Au Sommaire :
Emission d’avril 2025 :
1-Œil pour œil de M.J. Arlidge aux éditions Les Escales
 
2-Les lendemains qui chantent d’Arnaldur Indridason aux éditions Métaillé
 
3-À l’ombre de Winnicot de Ludovic Manchette et Christian Niemec aux éditions Le Cherche-midi
 
4-Wallace de Colin Niel aux éditions du Rouergue
 
5-La Ballerine de Kiev de Stéphanie Perez aux éditions Récamier

Œil pour œil de M.J. Arlidge aux éditions Les Escales

Présentation éditeur :

Le nouveau thriller complètement addictif de M. J. Arlidge. Emily est une mère célibataire dévouée. Jack commence un nouveau travail, dans une nouvelle ville. Leur point commun ? Ils font partie des neuf criminels auxquels le Royaume-Uni a offert une seconde chance et accordé l’anonymat à vie. Le système semble bien rodé et leur garantir une parfaite sécurité, jusqu`à ce qu`une mystérieuse taupe se mette à révéler leur véritable identité aux familles des victimes…
Alors que la frontière entre le bien et le mal apparaît comme des plus ténues, la contrôleuse de probation Olivia Campbell aura fort à faire pour tenter de rétablir le calme, démasquer la taupe et traquer les justiciers en quête de vengeance.
Un roman hors série de M. J. Arlidge, best-seller dès sa publication en Angleterre.

L’action de ce roman se déroule sur cinq jours. Cinq jours au cours desquels on va suivre des criminels libérés et anonymés, des familles de leurs victimes à l’affût de vengeance, des officiers de probation qui sont là pour les protéger, et des policiers à la recherche de la taupe qui a dévoilé la nouvelle identité des criminels et les a donc donnés en pâture aux éventuels justiciers.

Dans la préface, l’auteur écrit : « À l’heure actuelle au Royaume-Uni, seuls neuf criminels condamnés bénéficient depuis leur sortie de prison du programme d’anonymat permanent, une décision de justice exceptionnelle motivée par la notoriété retentissante de leurs crimes et l’importante couverture médiatique dont ils ont fait – et font encore – l’objet. Le risque de représailles envers eux étant particulièrement élevé, la justice britannique a décidé de leur donner une nouvelle identité, une nouvelle vie. Une seconde chance leur est offerte. Ce dispositif spécial d’accompagnement est mis en œuvre et supervisé par le service de probation . »

Je n’ai pas trouvé sur Internet d’information pouvant confirmer ou infirmer cela. J’ai simplement lu que, pour désengorger les prisons britanniques, le gouvernement avait décidé de libérer de nombreux prisonniers.

Sur une durée de cinq jours et au long de 141 chapitres, on va donc suivre ces différents personnages. J’avoue m’y être un peu perdue au début. Puis, lorsque j’ai bien identifié les différents protagonistes, cela est devenu plus facile. Écrit en chapitres courts, ce roman est rythmé et très addictif. Le suspense est permanent et j’avoue avoir été très surprise par le dénouement auquel je n’avais jamais pensé !

L’écriture est fluide, les personnages bien décrits, les scènes parfois violentes jusqu’à l’insoutenable. Âmes sensibles s’abstenir !

Mais on plonge dans une réalité dure. On aborde bien sûr la question de la réinsertion des criminels, mais aussi celle de la résilience, du pardon et de l’honnêteté. Car, en parallèle, se déroule l’histoire humaine, les relations entre ces individus, leurs sentiments, leurs émotions.

Un livre difficile à résumer en quelques phrases, mais qui vaut vraiment la peine d’être lu.

p. 128 :

Il avait fait un choix dans sa vie. Maintenant il devait l’assumer.

Partout où il allait, il semblait entouré d’imbéciles qui croyaient encore que le bonheur était possible, qui s’accrochaient à l’idée obsolète que le mariage, les enfants, les produits de consommation et un abonnement à Netflix étaient les composants indispensables d’une existence réussie. Il le voyait sur le visage des passants qui se pressaient pour effectuer leurs achats de Noël, sur celui des couples d’amoureux qui rapportaient leur premier sapin chez eux. Et même dans l’expression des autres clients de ce café internet minable, des immigrés qui contactaient leurs proches restés au pays pour leur promettre d’envoyer de l’argent pour les fêtes, leur assurer que leur grande aventure au Royaume-Uni se déroulait à merveille. Autrefois, il se serait réjoui pour eux, il aurait partagé leur enthousiasme. Aujourd’hui, il savait qu’ils se mentaient à eux-mêmes.

p. 199 :

Il contempla la photo sans y croire. C’était bien elle. Elle avait atteint un statut presque mythique au sein de la communauté des justiciers en parvenant à rester introuvable pendant plus de vingt ans. Et voilà qu’elle réapparaissait. La photo était d’une banalité incroyable, un instant volé à la sortie d’un supermarché, mais sa portée en était d’autant plus percutante. Cette tueuse d’enfants, ce fantôme, qui avait réussi le tour de force de rester cachée et d’échapper à sa famille avide de vengeance pendant deux décennies, avait enfin été repérée. Elle ne pourrait plus se cacher maintenant.

[remonter]

Les lendemains qui chantent d’Arnaldur Indridason aux éditions Métaillé.

Présentation de l’éditeur :

Pourquoi ce teinturier sans histoire, père célibataire, a-t-il disparu un soir en laissant son fils sans famille et sans protection ? Comment ce conducteur habile a-t-il pu s’engager sur ce glacier et disparaître ? N’y a-t-il personne pour trouver cela bizarre à l’exception de Konrad ?
Un roman très noir dans lequel Konrad nous révèle l’existence des réseaux d’espionnage russes en Islande dans les années 60 et la façon dont les militants de gauche se sont trouvés enlevés ou tués au nom de la révolution soviétique.

Haletant et troublant, un très bon Indridason.

Arnaldur Indridason est né à Reykjavík en 1961. Diplômé en histoire, il est d’abord journaliste et critique de films puis il se consacre à l’écriture à partir de 1997. Il est l’un des écrivains de romans noirs les plus connus en Islande et dans les 37 pays où ses livres sont traduits.

J’ai lu avec grand intérêt ce roman à l’intrigue complexe où se rejoignent le passé et le présent, l’histoire de l’Islande et les histoires individuelles.

Tout commence pendant la guerre froide et s’achève de nos jours. Ainsi drames passés, enquêtes classées et enquêtes d’aujourd’hui s’entremêlent, et le lecteur peut prendre conscience des répercussions du passé sur le présent. Il faut rester concentré pour ne pas perdre le fil, car plusieurs affaires s’imbriquent.

Mais, écrit en chapitres courts qui, alternativement, mettent en scène les différents protagonistes, le roman reste clair. 

J’ai trouvé intéressante la façon de construire les personnages dont on comprend la complexité et la psychologie.

Par ailleurs, ce livre fait référence à l’histoire de l’Islande après la seconde guerre mondiale et donne à comprendre la mentalité des habitants, sous une occupation américaine contraignante, et qui vont se tourner vers le communisme en espérant qu’il leur apporte des lendemains qui chantent.

Un roman bien construit, très addictif que je recommande.

Merci à Net Galley et aux éditions Métaillé pour cette lecture.


p. 60

— Le pauvre garçon faisait de son mieux pour garder la tête haute, reprit Édith. Il voulait absolument venir travailler avec nous pour remplacer son père. Il n’avait personne, les parents de Pétur étaient morts et il n’avait pas beaucoup de contact avec les grands-parents maternels. Pétur m’a dit un jour qu’ils étaient alcooliques et habitaient loin de Reykjavik. J’ai conseillé au petit de rester chez lui en lui disant qu’on allait s’occuper de tout, mais il a tenu à venir au pressing. Il considérait que c’était son devoir. Je crois qu’il a quitté le lycée et qu’il n’a jamais passé son bac.

— Oui, la perte de son père l’a mis à rude épreuve.

p. 74 :

L’ancien camarade de handball de Pétur, gérant d’une salle de sport dans le quartier est de la ville, invita aussitôt Konrad à le suivre dans son bureau. Il était comme tout le monde au courant de la découverte du corps et lui posa une foule de questions. Il se souvenait bien de Franklin. Konrad lui répondit qu’il n’en savait pas plus que n’importe qui, il enquêtait sur cette histoire pour son compte personnel parce qu’il n’avait pas mieux à faire, étant désormais à la retraite. L’ex-handballeur le comprit parfaitement, lui-même avait la chance d’avoir la force de continuer à travailler.

[remonter]

À l’ombre de Winnicot de Ludovic Manchette et Christian Niemec aux éditions Le Cherche-midi.

Sussex, Angleterre, 1934. Alors qu’ils viennent d’emménager dans le manoir de Winnicott Hall, Archibald et Lucille Montgomery confient à Viviane Lombard, une Française à l’attitude et au franc-parler peu ordinaires, l’éducation de George, leur jeune fils aveugle. Tandis que la préceptrice et l’enfant apprennent à s’apprivoiser, un doute s’instille peu à peu chez eux comme chez tous les habitants de la vaste demeure, maîtres des lieux et personnel confondus : une présence invisible ne rôderait-elle pas entre les murs de la vieille bâtisse ?

Avec ce troisième roman, Manchette-Niemec se posent en maîtres de la narration, faisant coïncider la force d’une histoire avec la puissance des images. Leur façon de mêler la grammaire cinématographique au langage romanesque impressionne. Prenez George, cet enfant aveugle aux prises avec les cauchemars ou les fantômes : Henry James ou Steven Spielberg auraient adoré l’inventer.

Ludovic Manchette et Christian Niemec sont également traducteurs pour le cinéma : ils adaptent en français les dialogues de films tels que Jane Eyre, Scream ou Dune. Après Alabama 1963 et America(s), À l’ombre de Winnicott est leur troisième roman.

Je ne connaissais pas ces deux auteurs et je suis enchantée de cette découverte. Certes, ce n’est pas un livre de philosophie, mais il procure un agréable moment de lecture. Ce roman, bien anglais par les décors et par l’humour, restitue merveilleusement l’atmosphère provinciale telle qu’on peut l’imaginer en l’Angleterre au début du XXe siècle. Les références littéraires et cinématographiques rappellent les talents des auteurs et leurs centres d’intérêt. Ce récit, abondamment parsemé de dialogues se lit rapidement et avec le sourire ; les personnages et les relations entre eux sont bien décrits, souvent avec humour et dérision ; le contexte historique est cohérent ; j’ai bien souvent ri à la lecture d’anecdotes ou de reparties drôles et fort à propos.

Voilà un livre distrayant, non dénué de profondeur, mais qui fait passer un agréable moment ; je vous le recommande vivement.


p. 90 :

Il s’approcha et s’assit à ses côtés sur le banc. Il appuya sa canne blanche contre le piano à queue, puis posa une main timide sur l’épaule de sa mère. Pendant quelques instants, ils goûtèrent le silence, ensemble. Machinalement, George commença à caresser les touches d’Ivoire. Elles semblaient bien grandes pour ses petits doigts, mais n’en ayant pas conscience, il attaqua avec assurance une œuvre à quatre mains qu’ils avaient travaillée quelques semaines auparavant : la « Fantaisie en fa mineur » de Schubert. Lucille se joignit à lui, sans autre ambition que de tromper son chagrin, et unir leurs solitudes quelques minutes durant. Jusqu’à ce qu’une horloge les rappelât à l’ordre : il était temps pour George de retrouver sa nouvelle préceptrice.

p. 151 :

Ce dimanche, George obtint de sa mère l’autorisation de se rendre à l’église sans elle, avec le personnel du manoir. Lorsqu’il entendit le rire de Rosie résonner dans la nef, il entraîna Mr Talbot et le reste du personnel sur le banc qui se trouvait juste derrière elle, et s’assit là où sa voix était la plus forte et l’odeur de violette la plus prégnante. La petite fille était en grande conversation avec son amie de la dernière fois, qui s’avéra être sa cousine et s’appelait Gemma. George apprit également que leur grand-mère commune piquait lorsqu’on l’embrassait, mais aussi que Rosie faisait de la danse, qu’elle avait une chienne nommée Nana, qu’elle aimait la bicyclette et la guimauve et, incidemment, qu’elle était blonde.

C’est ainsi qu’il découvrit qu’il aimait les blondes.

[remonter]

Wallace de Colin Niel aux éditions du Rouergue

Mathurine travaille pour la protection de l’enfance. Mère célibataire de Wallace, un garçon de neuf ans, elle vit en Guyane, aux portes de l’Amazonie. Alors que Wallace grandit, les relations se tendent entre la mère et le fils. Elle rêvait d’un enfant qui aimerait la forêt, lui peut passer des heures sur sa Switch. Fragilisée par la mort dramatique d’une adolescente placée en famille d’accueil, Mathurine est bouleversée lorsque le père de celle-ci, Tiburce, lui confie avoir vécu une étrange expérience en forêt. Quelque chose qui s’apparente à une apparition. Quelque chose qui fait ressurgir le souvenir d’un enfant qu’elle a croisé autrefois et dont elle n’a jamais pu admettre la perte.
Avec ce nouveau roman qui nous immerge dans l’extraordinaire forêt primaire de la France d’Outre-Mer, Colin Niel tisse une toile fascinante sur le thème de la parentalité. Dans la jungle des peurs et des enchantements, père et fille, mère et fils sont soumis à de terribles épreuves lorsque l’autre vient à manquer. Mais l’amour n’est- il pas la force qui peut nous conduire à dépasser nos plus profonds cauchemars ?

Auteur de huit romans récompensés par des prix littéraires de premier plan, Colin Niel a conquis un très large public par une oeuvée que sa dimension naturaliste et son ancrage puissant dans des territoires singuliers placent tout à fait à part parmi ses contemporains. Son roman seules les bêtes (2017) a été adapté au cinéma par Dominik Moll.

Quelle belle découverte des sens, des émotions, d’une nature immense, inconnue, effrayante et  fascinante. Ce roman ne peut se résumer à la seule mise en évidence de l’amour parent-enfant ou mère-enfant, certes très présents tout au long du texte. C’est aussi un hommage à la nature, à sa préservation, mais aussi à ses mystères et ses aspects inconnus.

L’aspect fantastique de ce merveilleux roman peut faire peur. Pour ma part je me suis laissée embarquer dans cette aventure incroyable et magnifique. De belles découvertes de faune et de flore dont j’ignorais l’existence et qui m’ont amenée à consulter fréquemment une encyclopédie, une belle présentation de l’amour et de l’attachement filiaux. Un roman poétique, dérangeant et qui sort de l’ordinaire.

p. 80 :

Il y a quelques années encore, elle y venait plus souvent, avec Wallace. Elle l’emmenait sur des sentiers larges et bien balisés, jamais rien de difficile, il traînait derrière elle mais avançait tout de même, il s’intéressait un peu. Elle-même émerveillée depuis l’enfance par ce foisonnement de vies qui s’offrait si près de chez elle, elle avait envie de tout lui montrer, de s’arrêter tous les mètres pour lui parler de ce monde gigantesque, de lui dire au pied de chaque nouvel arbre Regarde, Écoute, Sens. Mais elle se retenait. Lui faisait voir seulement ce que l’Amazonie recèle de plus visible. Quelques oiseaux suffisamment colorés pour retenir l’attention, les aras, les toucans, les caciques ; des mammifères assez proches de l’humain pour susciter l’émotion. Wallace ouvrait plus grand les yeux quand au-dessus de leur tête débarquaient les primates, tamarins, capucins plus rarement. Mathurine se disait Ça viendra, laisse-lui du temps. Qu’en grandissant il pourrait partager plus de choses avec elle.

Mais ça ne s’est pas passé comme ça.

p. 250 :

Alors, à cette heure où le plus souvent les humains dorment, Tiburce a dénoué son hamac, a replié sa bâche, a refait son sac. Et, fusil dans une main, machette dans l’autre, il s’est remis en route dans le sous-bois noir. Éclairé par sa seule frontale, à peine sur quelques mètres.Rivé aux cris ou aux cliquetis comme à une piste sonore, comme à l’appel de quelque enchanteur retranché au fond de ces bois. Et il a marché ainsi toute la nuit, et quand le jour est revenu il a continué. Avançant à l’oreille, puisqu’il n’y avait rien à voir ni à sentir. Et plus le temps passait plus Tiburce était persuadé d’être à ses trousses, plus il lui semblait reconnaître le gamin dans la moindre nuance de ses vocalisations. Et ainsi qu’il l’avait fait pour tant d’autres gibiers, il a commencé à se mettre à sa hauteur, à l’inventer en train d’évoluer à travers la forêt. À se dire que le Maskilili était passé par ce coin de sous-bois sans pour autant laisser de traces, qu’il avait contourné tel ou tel obstacle en se hissant en hauteur, qu’il s’était glissé sous ce tronc pour éviter ce chablis. il a commencé à s’imaginer lui, métamorphose mentale en ce monstre qu’il traquait. Et ces idées-là lui faisaient du bien, réveillaient le chasseur. Lui donnaient la direction dont il avait manqué depuis la mort de Méryane croyait-il.

[remonter]


La Ballerine de Kiev de Stéphanie Perez aux éditions Récamier

Texte de quatrième de couverture :

Les crises servent de révélateurs. Il y a les courageux et les lâches, les forts et les faibles, ceux qui basculent du bon côté de l’Histoire, et les traîtres. Rien n’est écrit d’avance.

Dès les premiers jours de février 2022, à l’image de l’Ukraine toute entière, les danseurs du ballet de l’Opéra national de Kiev sont happés par la guerre. Ceux-là mêmes qui menaient une existence centrée sur leur corps et leur art découvrent la solidarité, la résistance, mais aussi la peur et la mort. Les corps parfaits sont mutilés, certaines amitiés brisées par la trahison. La guerre bouleverse les certitudes et pousse à faire des choix impossibles. Comment imaginer remonter un jour sur scène ? Danser a-t-il encore du sens face à la barbarie ? L’art est-il un moyen de résister et de défendre son identité ?

En racontant l’histoire de Svitlana et de Dmytro, un couple d’étoiles amoureux à la ville comme à la scène, Stéphanie Perez rend grâce au parcours de ces civils qui n’ont pas choisi la guerre mais ce sont découvert patriotes, prêts à tous les sacrifices pour sauver leur nation. Autant d’hommes et de femmes qu’elle a croisés lors de ses deux années de reportage sur le sol ukrainien.

Après Le Gardien de Téhéran, Stéphanie Perez confirme avec La Ballerine de Kiev son talent d’écrivain-monde en abordant le conflit russo-ukrainien à travers le prisme de l’art et de la danse.

Depuis février 2022, nous voyons régulièrement des reportages sur le conflit russo-ukrainien. mais lire ce roman, bouleversant et magnifique, c’est vraiment autre chose.

Grâce à la plume de Stéphanie Perez, le lecteur vit les émotions et le ressenti des personnages, je devrais dire des personnes au centre de ce récit. Car ce ne sont pas des personnages créés par l’auteur mais bien de véritables êtres dont on est amené à partager les angoisses, les engagements, les interrogations. À travers eux, c’est la vie de tout un peuple qui prend forme devant nous, et il n’est pas possible d’y rester indifférent. Plus d’une fois, j’ai pleuré à la lecture de ce récit qui m’a réellement bouleversée.

Et ce qui, aujourd’hui plus que jamais, me bouleverse, c’est de savoir que ce conflit n’est pas terminé et que l’issue ne sera pas forcément celle qu’on pourrait souhaiter.

Bravo au talent de Stéphanie Perez qui, grâce à une écriture précise et à la fois fluide et percutante, a su donner corps à ces héros qui par leur art, parviennent à transcender la souffrance et à donner un message de grandeur et d’espoir.


p. 75

Face au visage terrifié de ces hommes et de ces femmes qu’il ne connaissait pas il y a à peine une heure, Yaroslav n’hésite pas longtemps. Il ne lui reste qu’une seule arme. Il se lève et saisit l’étui de son violon qu’il a pris soin d’emporter. Sous le regard surpris de Svitlana, il sort l’instrument avec délicatesse, le positionne à la base de son cou et prend sa respiration. Les habitants soudain silencieux font instinctivement cercle autour de lui, leurs mains se rapprochent dans le noir, comme leurs solitudes. les notes, lentes et tristes, commencent à résonner dans la cave. 

Les soupirs de l’instrument se mêlent à la respiration de l’assemblée. Ils ne font plus qu’un, une seule voix, celle de la vie qui résiste.

p. 246

…les alignements sont splendides, les arabesques coordonnées à la perfection. Dans ce ballet où la mort rôde dans chacun des gestes des danseurs, le public n’a vu que la vigueur des représentants d’un peuple toujours en vie. Lorsque le rideau tombe, le théâtre résonne d’une même voix, les applaudissements vigoureux et frénétiques font vibrer le parterre, montent jusqu’au balcon, s’enroulent autour des Loges, se répandent en écho sous les ors de la coupole. Une immense haie d’honneur et d’amitié qui renverse tout sur son passage. Sous les lumières crues des projecteurs, Svitlana salue avec des gestes lents, éblouie par le halo blanc et par l’émotion. Les spectateurs saluent le courage de la compagnie, et par-delà la scène, leur Ukraine en résistance.

Les danseurs pleurent, les larmes creusent des ruisseaux sur leur peau maquillée, leurs yeux coulent du noir de leur tristesse et de leur cœur déchiré. L’orchestre entonne l’hymne ukrainien.

[remonter]