Octobre 2025

Octobre 2025

L’émission littéraire proposée par Josiane Guibert qui vous fait partager ses découvertes, ses points d’intérêts et ses coups de cœur.
| Emission d’Octobre 2025. Au cours de cette émission d’octobre, je vais vous parler de quelques polars islandais. Le polar islandais se caractérise tout d’abord par une atmosphère souvent oppressante dûe en partie à la nature sauvage avec fjords, champs de lave, villages isolés et aussi un climat rude, des jours d’hiver qui n’en finissent pas ou, au contraire, des jours d’été où la lumière est toujours présente ; les enquêteurs sont souvent plutôt solitaires, tourmentés et confrontés à leurs propres faiblesses ; tout cela dans une société où tout le monde se connaît, où les enfants sont hyperprotégés et où l’alcoolisme et la dépression ne sont pas rares. En voici quelques exemples. 1-Eva Björg Ægisdottir et son roman Elma aux éditions de la Martinière 2-Arnaldur Indriðason et son roman Les Parias aux éditions Métaillé 3-Stéfan Mani et son roman Présages aux éditions Gallimard 4-Lilja Sigurdardottir et son roman Froid comme l’enfer aux éditions Métaillé 5-Arni Thorarinsson et son roman Treize jours aux éditions Métaillé |
Elma de Eva Björg Ægisdottir aux éditions de la Martinière
Présentation de l’éditeur :
Elma ne pensait pas revenir un jour habiter sa ville natale. Akranes, ce petit bourg islandais à l’atmosphère oppressante, où les amitiés d’enfance portent les stigmates de terribles secrets…
Affectée au poste de police local, cette ancienne inspectrice de la brigade criminelle de Reykjavík n’a pourtant pas le choix. Elle fuit une histoire d’amour qui l’a laissée en miettes. L’épaule de son nouveau collègue Sævar semble bien réconfortante.
Quand le cadavre d’une femme est retrouvé gisant au pied d’un phare…
Une femme qui avait quitté Akranes – comme Elma.
Une femme dont le passé murmure aux oreilles de toute la ville, ronge le cœur des habitants les moins soupçonnables…
J’ai lu ce roman au cours de mon voyage en Islande. J’ai pu ainsi me familiariser avec les lieux nommés dans le roman, et surtout je me suis imprégnée de la culture islandaise et du mode de vie des Islandais.
Depuis, j’ai lu d’autres romans de l’autrice. A fin du roman Le clan Snæberg, l’arrivée de la policière Elma au commissariat d’Akranes était annoncée. Le roman Elma est le premier d’une série poursuivie par Les filles qui mentent, Les garçons qui brûlent, puis Les enfants qui blessent. Tout au long de ces romans, on va retrouver la policière Elma et ses collègues Sævar et Hördur et, au fur et à mesure, on verra évoluer la personnalité d’Elma.
Précisons tout d’abord que la criminalité en Islande existe surtout dans les romans : l’Islande est un pays très sûr et la police y est peu présente, on s’y sent vraiment en sécurité.
Précisons également que la protection des enfants est une valeur importante de la société. Les familles nombreuses ne sont pas rares, le bien-être et l’amour pour les enfants sont très importants.
Ce roman est intéressant à bien des égards. Tout d’abord, il est parfaitement construit, le suspense et l’intérêt ne faiblissent jamais, les fausses pistes sont nombreuses et on connaît seulement à la fin le nom des criminels. L’action se passe en 2017, en alternance avec de nombreux passages situés en 1990 – écrits en italiques – dans lesquels on apprend peu à peu à connaître et comprendre Elisabet, la victime, et à dénouer une intrigue savamment organisée.
Le livre met en lumière le traumatisme dû à des abus sexuels sur des enfants, mais aussi la difficulté à vivre avec un sentiment de culpabilité et le rôle des secrets et des non-dits dans une relation humaine, qu’elle soit ou non familiale.
Les protagonistes sont complexes et leurs personnalités bien décrites. Elma, l’enquêtrice, est elle-même une personne tourmentée, revenue dans sa ville natale suite à un chagrin d’amour.
Un excellent polar, le premier des enquêtes de la policière Elma, une réussite que je vous recommande vivement.
Passage écrit en italiques qui donne la parole à Elisabet.
Akranes, 1990
Son papa lui racontait des histoires. Elle savait qu’il n’y avait pas grand-chose de vrai c’était ce qui les rendait amusantes. Dans les histoires de son papa il pouvait arriver n’importe quoi. Il inventait de folles péripéties et se mettait dans des situations incroyables. Il lui racontait toutes les bêtises qu’il faisait, petit. Il avait grandi dans une ferme au milieu des moutons, des vaches, des chevaux et des poules. Elle l’écoutait, fascinée. Elle aurait tellement aimé être entourée d’animaux, elle aussi. Il lui jura de l’emmener un jour visiter la ferme. Encore une promesse qu’il ne sera jamais en mesure de tenir.


Les parias d’Arnaldur Indriðason aux éditions Métaillé
Une veuve trouve un vieux revolver dans les affaires de son mari et l’apporte à la police. Une vérification démontre qu’il a été utilisé pour un meurtre non résolu depuis de nombreuses années. Kónrad, détective à la retraite, s’y intéresse car son père a eu un revolver similaire…
Kónrad apparaît dans toute son ambiguïté morale, la soif de vengeance le domine, mais il résout les crimes restés sans réponses claires dans ses romans précédents, et nous révèle la dureté de la société islandaise à l’égard de ceux qui en dévient. Il découvre peut-être, enfin, qui est l’assassin de son père. De beaux personnages, de vrais méchants.
Un véritable roman noir en pleine tempête hivernale.
Le titre de l’ouvrage en islandais est Kyrrþey, ce qui signifie Tranquillement. Pourquoi ce titre Les Parias ? On le comprend vers la fin du roman, quand le tailleur homosexuel Junius fait référence à sa jeunesse et à l’époque où les homosexuels étaient appelés Invertis et considérés comme des parias. Pourtant, en 1940, à l’occasion de l’adoption d’un nouveau code pénal, les relations sexuelles consenties entre hommes et entre femmes sont décriminalisées. À ce moment-là, l’Islande s’aligne sur la législation danoise, qui l’avait fait en 1933. Aujourd’hui, l’intégration au sein de la société des LGBT ne semble pas poser de problème et, dans certaines villes, on voit même des passages pour piétons aux couleurs LGBT (Flateiry), dans des bibliothèques publiques sont mis en valeur des livres en rapport avec la cause LGBT (Akureyri).
Le roman fait référence à différentes époques de la vie de Konrad : sa jeunesse, ses années dans la Police, ses années actuelles où il est retiré de la Police. Cela m’a paru rendre parfois la narration un peu confuse car rien n’annonce ni ne laisse prévoir ces changements d’époque.
Cependant, le livre est intéressant, bien rythmé, et il met en valeur des personnages complexes et tourmentés. Au cours de la lecture, on prend conscience du rôle des bases américaines après la seconde guerre mondiale et des trafics constants dans ce pays où l’alcool était interdit. En effet, à la fin de la seconde guerre mondiale, la base américaine de Keflavik était devenue un point de transit aérien de l’armée américaine qui en assurait la gestion en 1960, une des époques du roman, en pleine guerre froide.
Par ailleurs, il faut savoir également que, de 1915 à 1930, l’alcool fut interdit en Islande ; la bière de plus de 2,25° a été interdite jusqu’en 1989. Aujourd’hui encore, dans les magasins on ne trouve pas de boissons titrant plus de 2,25° ; les plus fortes se trouvent dans les magasins d’état, les Vínbúðin, disséminés dans le pays et ouverts à des horaires variables. Les boissons alcoolisées y sont vendues assez cher ; même le Brennivin, l’alcool de pomme de terre local qui titre 40°, est vendu environ 10 000 couronnes soit 70 € la bouteille de 70 cl. Les Islandais boivent surtout le weekend ; mais attention, pas de vente d’alcool aux moins de 20 ans et 0° d’alcool au volant !
Le roman aborde d’autres problèmes de société comme l’inceste, les abus sexuels, la corruption, les traumatismes subis dans l’enfance.
Et quant aux lieux, ils sont nommés et on peut suivre les mouvements de Konrad dans les rues ou les quartiers de Reykjavik.
Un roman parfois un peu confus (à cause des changements constants de temporalité), mais qui n’en reste pas moins un roman complet avec une intrigue parfaitement maîtrisée et des personnages consistants et crédibles. La série Konrad n’a rien à envier à la série Erlendur et Arnaldur Indridason démontre encore une fois sa maîtrise du polar !
p. 77
Les journaux ne tardèrent pas à reparler du crime en publiant des photos et des descriptions circonstanciées incluant d’anciens clichés de presse. L’un d’eux retraça l’histoire du quartier de Mulahverfi et l’accompagna d’un plan précis des lieux. L’arme elle-même suscita aussitôt la curiosité. Plusieurs personnes avaient hérité de leur père ou de leur grand-père un luger de la seconde guerre mondiale. On interrogea un collectionneur qui relata l’histoire de l’arme, il en possédait trois exemplaires dont il décrivit les différences. Selon lui, le 9 millimètres de Mulahverfi était le modèle le plus répandu et un grand nombre avait été apporté en Islande par les soldats américains.
p. 141
Léo semblait avoir tout calculé, il s’était redressé sur sa chaise en lui expliquant tout ça. Les véhicules qui sortaient de la base n’étaient jamais réellement fouillés. On n’y verrait que du feu, personne ne regarderait ce qu’il transportait et personne ne ferait la moindre remarque parce qu’ils étaient de la police et qu’il connaissaient tous ceux qui gardaient ce poste de contrôle, avait-il répété, comme si Kónrad n’avait pas compris la première fois.
p. 250
Les sentiments de Kónrad envers son père avaient toujours été contrastés. Cette ambiguïté ne s’était jamais manifestée aussi clairement que lorsqu’on l’avait retrouvé poignardé. Kónrad avait très mal réagi lorsque la police était venue lui annoncer la nouvelle, même s’il avait souhaité sa mort plus tôt dans la journée après avoir appris par sa mère ce qu’il avait fait subir à sa sœur. Tout comme Seppi disait parfois à son fils qu’il était fier de lui, même s’il ne le montrait que rarement, Kónrad éprouvait lui aussi pour son père une forme de tendresse. Cette tendresse était parfois en sommeil pendant de longues périodes, mais ce soir-là elle s’était manifestée lorsqu’il avait appris ce qui lui était arrivé. Il s’était senti aussi malheureux que soulagé. Il avait porté son chagrin en silence sans faire état de son soulagement. la culpabilité qui s’était ensuivie le tenaillait encore aujourd’hui.

Présages de Stéfan Mani aux éditions Gallimard
Hrafn vit dans le village de Súdavík, au fin fond des fjords de l’Ouest islandais. Une nuit, sa famille est décimée par une avalanche. Hrafn vit une relation tendue avec Maria. Mais bientôt, elle le quitte pour Símon Orn, un caïd venu de la capitale. Devenu flic à Reykjavik, Hrafn suspecte Símon d’être au cœur d’un trafic de stupéfiants. Quelques mois plus tard, à la fin d’une soirée bien arrosée en ville, Hrafn aperçoit Símon et se lance à sa poursuite. S’ensuit une joute en pleine nature, trouble et violente, qui finit mal. Hrafn décide alors de quitter la police. Il repart vivre à Súdavík, jusqu’au jour où son ancienne collègue lui rend visite et le replonge dans cette affaire.
Dans ce roman, l’auteur construit son intrigue avec une parfaite maîtrise du style et du contenu. Il déroule une histoire étrange où on ne pressent jamais ce qui se trame dans la vie de ce flic dépressif qui s’inscrit dans la lignée d’un Erlendur ou d’un Wallander.
Voilà un roman noir très représentatif de l’Islande. Tout d’abord parce que les lieux sont nommés, on peut se représenter le décor, le paysage, cet environnement de fjords de l’Ouest où de nombreux villages de pêcheurs sont installés. On peut également se rendre compte de la rudesse du climat dans cette île constamment balayée par les vents. Dans le décor également, une population réduite au sein de laquelle tout le monde se connaît, une population aux habitudes simples, basées sur l’essentiel.
Dans ce milieu, on va suivre l’aventure de Hrafn, d’abord adolescent dans la première partie du roman, puis policier dans la deuxième partie, puis retiré de la police dans la troisième partie. On n’est pas là dans un roman d’enquête, mais plutôt dans un roman noir. Hrafn, le personnage central est tourmenté, impulsif jusqu’à l’imprudence, c’est un grand maladroit, « un éléphant dans un magasin de porcelaine » comme cela est écrit plusieurs fois. Mais, sous un aspect balourd et mutique, se cache un homme sensible et généreux pour lequel j’ai ressenti de l’empathie. Ses tourments intérieurs le perturbent au point qu’il a de l’asthme et que cela déclenche des crises de psoriasis et de rhumatisme psoriasique (les symptômes sont parfaitement décrits). L’histoire finit bien, peut-être trop bien, mais, au fil de ce récit, pour ma part je ne me suis jamais ennuyée.
Pourtant, le lecteur pourrait être surpris par un récit absolument linéaire où tout est écrit dans l’ordre chronologique. Les lieux, les attitudes sont décrits avec une précision étonnante, et j’ai parfois cru lire un scénario dans lequel la place des objets, les couleurs, les vêtements et les expressions étaient dépeints dans le moindre détail.
Pour moi cela n’a pas été une gêne, et j’ai apprécié la description des lieux et de la géographie de cette île que j’ai découverte il y a quelques semaines et qui m’a émerveillée.
Pour conclure et en résumé, un très bon roman, une peinture intéressante d’un pays peu connu qui a été soumis à des bouleversements climatiques, environnementaux et politiques, même si ce dernier aspect n’est pas traité ici.
p. 40
Le salon de Grimur le mécanicien est petit, tout comme sa maison, baptisée Avenir. Construite en 1930, c’est une maison en bois surmontée d’un toit noir de tôle ondulée dont le soubassement en ciment est peint en bleu. Les fenêtres sont noires. Elle longe Ađalgata, la rue principale de Súđavik, un peu en surplomb du vieux port et de la petite baie dont le village tire son nom. Un escalier en ciment muni d’une rampe en bois mène à la porte d’entrée, et à l’arrière, il y a le jardinet avec sa corde à linge, son arbre solitaire et son parterre de rhubarbe. C’est là, au-dessus de la baie, que s’élèvent les plus vieilles maisons du village, construites avant l’époque des plans d’urbanisme, ce qui explique la configuration quelque peu originale et désordonnée des lieux. Plus loin vers l’embouchure du fjord et plus haut sur le versant, en contrebas des sommets de Sauratindir et des flancs de Súđavikurhliđ, de nouvelles routes ont été percées, On a bâti un quartier récent où les demeures modernes et en ciment sont bien alignées.
Au rez-de-chaussée, la neige lui monte jusqu’aux genoux. Le vent qui s’infiltre entre le dormant et le battant continue d’emplir le hall d’entrée de flocons. La cave étant envahie de poudreuse, il ne peut passer par là pour quitter l’immeuble. Il attrape la poignée et ouvre. La tempête arrache presque le battant et Hrafn l’évite de peu, le vent hurle et la neige aveuglante s’infiltre dans son col, sous sa parka, Elle remonte le long de ses manches et lui entre dans les narines. L’immeuble craque affreusement, on dirait que les fenêtres de la cage d’escalier vont exploser sous la pression. Il s’arc-boute, attrape à deux mains le montant de la porte et tante une sortie. Le souffle court, il envisage un instant de renoncer quand quelque chose se produit : la pression à l’intérieur de l’immeuble atteint son point culminant et tout à coup c’est le calme, un calme trompeur qui lui permet de sortir juste avant que la porte ne claque avec furie et que chaque fenêtre n’explose dans la cage d’escalier. Les éclats de verre pleuvent de toutes parts, la terre vibre et la tempête semble atteindre de nouveaux sommets.
Le tunnel le plus ancien d’Islande traverse un énorme rocher noir dénommé Arnardalshamar qui avance dans la mer entre le fjord de Skutulsfjörđur et celui d’Alfrafjörđur. D’une longueur de trente mètres, percé en 1948, il permet de relier la ville d’Isafjörđur au village de Súdavik et tout le monde l’appelle le Trou.
Une voiture de tourisme jaune le traverse. L’espace d’un instant, elle plonge dans l’obscurité fraîche, aussi noire que la paroi rocheuse, puis le soleil frappe à nouveau le pare-brise quand elle débouche sur l’Alfrafjörđur. La conductrice est une femme blonde, bien en chair et aux cheveux bouclés. Assis à la place du passager, Hrafn regarde le paysage par la vitre latérale, muet et maussade.

Froid comme l’enfer de Lilja Sigurdardottir aux éditions Métaillé
Aurora vit en Angleterre et sa sœur Isafold en Islande, elles sont très différentes et ont des relations compliquées.
Isafold disparaît et leur mère, ne faisant pas la différence entre enquêtrice financière et enquêtrice policière, supplie Aurora d’aller chercher sa sœur. Aurora ne peut pas s’empêcher de pratiquer ce qu’elle fait de mieux, démasquer les fraudeurs et les faire payer. Elle va donc profiter de ce voyage pour examiner de près certains investissements financiers douteux, et analyser la corruption islandaise tout en testant ses capacités de séduction sur deux hommes.
Elle découvrira surtout la violence domestique à laquelle était soumise Isafold et qu’elle niait farouchement subir ; au cours des témoignages qu’elle reçoit, elle voit évoluer les nuances de ses sentiments pour sa sœur. En même temps, des personnages inquiétants émergent peu à peu.
Nous suivons son enquête au fil des détails qu’elle nous donne sur les façons de vivre et de se parler, et par ce travail de dentelière elle nous fait entrer dans un monde plus complexe que ce dont il a l’air.
Un thriller islandais, mais aussi un roman dérangeant et un peu surprenant à quelques égards.
Tout d’abord, à propos du décor. L’autrice ne cherche pas à séduire le lecteur pour qu’il vienne en Islande ; l’action se déroule au début de l’été, les jours sont longs, ou plutôt il ne fait jamais nuit, mais il ne fait jamais chaud, polaire ou doudoune de rigueur ! On le sait, moins de 400 000 habitants en Islande. Alors, chacun connaît tout le monde, on ne peut pas passer inaperçu.
Arrivée d’un voyage en Islande fin juin, je n’ai pas été dépaysée à la lecture de cet excellent thriller, bien construit et aux protagonistes crédibles qui ont des personnalités consistantes et bien décrites.
La recherche d’Isafold est le fil directeur, mais d’autres problématiques se rattachent à l’histoire, comme la politique migratoire du pays, la sécurité, la protection des femmes maltraitées, l’amour filial et l’adaptation au deuil, les escroqueries et malversations financières…
Un roman parfaitement maîtrisé, écrit en chapitre très courts, ce qui donne du rythme et permet d’alterner les points de vue, donc les éclairages sur toutes ces questions. Ce n’est qu’à la toute fin qu’on connaît vraiment ce qui c’est passé. Justice n’est pas rendue. Mais, malgré tout, la morale est sauve…
p. 56
Voilà l’une des choses qui lui avaient manqué de l’Islande, enfant, après que sa famille s’était installée en Angleterre. Ces matins d’été porteurs d’une promesse. Le soleil déjà haut dans le ciel et le vent marin encore à peine perceptible permettant aux petites maisons recouvertes de tôle ondulée bigarrée d’absorber la chaleur des rayons lumineux. Ce pourrait être une belle journée. Elle se rappelait combien ses compatriotes étaient heureux quand le temps s’annonçait clément. Partout en ville, on sortait les barbecues, les enfants couraient au port avec leur canne à pêche, les parents emportaient des chaises de jardin aux entraînements de foot de leurs gamins et les encourageaient depuis le bord du terrain, installés au soleil plutôt que dans leur voiture sous le crachin glacial, le chauffage à fond. Aurora se souvenait bien de tout ça, et elle se rappelait aussi combien, dès l’enfance, elle avait eu pitié de sa famille islandaise pour le peu de beaux jours qu’ils avaient, elle leur avait même souvent demandé pourquoi ils ne déménageaient pas dans un pays plus agréable. Malgré tout, elle aussi se faisait happer par l’enthousiasme généralisé, la joie face au moindre rayon de soleil et, contemplant son environnement, elle sentit de nouveau poindre en elle cette exaltation.
La peine maximale pour un meurtre dépassait rarement les seize ans Et c’était la plus grande injustice du système islandais. Seize ans seulement, et la plupart des coupables ressortaient au bout de dix. Une toute petite décennie contre une vie humaine. Voilà quelle était la raison de son plan.
p. 287
Daniel et Héléna leur avaient expliqué qu’une grande partie des gens qui disparaissaient en Islande n’étaient jamais retrouvés. Le territoire était trop grand, pas assez peuplé. Majoritairement impraticable. Des champs de lave taillés à la serpe, des crevasses insondables et de profonds ravins. Des lacs si glacials que les corps ne remontent pas à la surface. Une mer déchaînée tout autour.

Treize jours de Arni Thorarinsson aux éditions Métaillé
Treize jours, c’est le délai que sa dernière petite amie, banquière recherchée par la police, a donné à Einar pour la rejoindre à l’étranger.
Treize jours, c’est le temps qu’il va lui falloir pour décider s’il veut accepter la direction du grand journal dans lequel il a toujours travaillé.
Treize jours, c’est le temps qui sera nécessaire pour trouver qui a tué la lycéenne dont le corps profané a été retrouvé dans le parc. Quelque chose dans son visage rappelle à Einar sa propre fille, Gunnsa, quand elle était un peu plus jeune et encore innocente. Mais aujourd’hui Gunnsa est devenue photographe et travaille dans le même journal que son père ; elle s’intéresse de près à ces adolescents paumés et ultra connectés qui fuguent ou disparaissent, elle a plus de ressources et d’audace pour faire avancer l’enquête – et moins de désillusions.
Arni Thorarinsson a écrit un thriller haletant situé dans l’Islande actuelle qui décrit avec sensibilité le monde troublant et troublé des adolescents, et la corruption qui affleure à la surface de cette société.
Arni Thorarinsson est né en 1950 à Rekjavik où il vit actuellement. Après un diplôme de littérature comparée, il a été organisateur du festival de cinéma de Reykjavik de 1989 à 1991. Ses romans sont traduits notamment en Allemagne et au Danemark.
C’est le premier livre que je lis de cet auteur. Il plonge le lecteur dans l’univers du journaliste d’investigation Einar, qui écrit pour le Journal du soir et qui raconte ce récit à la première personne.
Dans ce roman, peu de mention à l’Islande si ce n’est le nom de quelques rue de Reykjavik dont la principale rue commerçante, toujours animée, la Laugavegur – ce qui signifie en français « la route des sources chaudes » – et de la vallée d’Ellidaárdalur, une oasis naturelle au sein de la capitale, traversée par la rivière Ellidaár, site important pour la diversité et où se situe également le musée ethnographique en plein air.
De cela on ne parle pas dans le livre qui évoque le meurtre qui a été commis et les addictions des jeunes désœuvrés : drogue, alcool, prostitution, attachement aux réseaux sociaux…
Le résumé de présentation du livre parle de lui-même. On est ici dans une enquête menée d’un côté par la police dirigée par le commissaire Jonas Palsson et celle d’Einar, journaliste, assisté de sa collègue Sigurbjörg, et de sa fille Gunnsa, future photographe de presse. Les deux enquêtes s’imbriquent, se complètent, chacune faisant avancer l’autre. Se pose également la question de l’indépendance et de la liberté de la presse, les journaux étant souvent soumis au souhait de leurs actionnaires.
Le récit d’Einar est entrecoupé de passages en italiques dont on comprend assez vite qu’il s’agit des interrogatoires de Gunnsa par Jonas après que l’enquête ait été résolue.
Le rythme du roman est soutenu, les personnages bien décrits et, pour ma part, j’ai ressenti de l’empathie pour Einar, personnage tourmenté mais réaliste, et animé d’un profond attachement à sa fille. Le suspense persiste jusqu’au dénouement auquel je ne m’attendais vraiment pas.
Un roman puissant qui brosse un tableau assez noir de l’Islande d’aujourd’hui. À lire absolument.
p. 67
Quand la délégation du journal du soir, constitué d’un seul membre appartenant à la jeune génération, arrive au bureau du directeur du collège, on lui demande d’attendre. Gunnsa en profite pour se balader dans les couloirs silencieux avec son appareil photo, silencieux parce que les élèves sont en cours. Elle n’a pas oublié combien ses années de collège ont été un chapitre ennuyeux, troublé et frustrant de son existence. Elle a trouvé son équilibre en rencontrant Raggi, le seul élève noir de l’établissement. Ce dernier a dû supporter un certain nombre de choses, mais il s’en est tiré grâce à son caractère extrêmement calme et à son sens de l’humour ravageur, capable de clouer le bec de tous les crétins. Lui et ma fille sont devenus si forts ensemble que les autres se sont mis à les considérer comme leurs chefs.
p. 182
Jonas s’adresse à Einar et à sa collègue.
— La justice ? Qu’est-ce que tu sais de la justice ? Tu n’es qu’un bien-pensant qui tremblote à l’abri de son journal ! La justice, tu dis ? Aujourd’hui, on s’en fiche éperdument de savoir qui dit la vérité. Tout ce qui compte, c’est d’être capable de la présenter de manière suffisamment convaincante, de dissimuler les faits derrière des tours de passe-passe légaux pour défendre l’indéfendable. Tout ce qui compte, c’est d’avoir assez de fric et de disposer des technologies de pointe pour acheter ce que tu appelles la justice. C’est contre ça que la police, en tant qu’alliée de la sacro-sainte justice, doit lutter jour après jour, année après année. Alors, foutez-moi la paix avec vos suppositions !

