A&L :: Lectures in the Mood #041

Septembre 2025

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Lectures in The mood #41 – Septembre 2025

Septembre 2025

L’émission littéraire proposée par Josiane Guibert qui vous fait partager ses découvertes, ses points d’intérêts et ses coups de cœur.

Bonjour à toutes et à tous, 
Après cette interruption estivale, je suis très heureuse de vous retrouver pour une nouvelle saison au cours de laquelle j’aurai le plaisir de vous parler de mes lectures préférées.
Au début de l’été, j’ai eu le bonheur de découvrir l’Islande au cours d’un circuit culturel. J’en suis revenue émerveillée et je me suis plongée dans la littérature islandaise. Aujourd’hui, je vais vous en donner un aperçu ; le mois prochain, je vous parlerai des polars islandais.
 
Au sommaire de cette émission :
1 – Les sagas islandaises, recueillies et traduites par Régis Boyer et publiées aux éditions de la Pléiade. Ces sagas ont été écrites du Xe au XIVe siècle, chacune est un récit qui raconte la vie d’un personnage important à divers titres.
2 – La Cloche d’Islande aux éditions Flammarion, roman écrit dans l’esprit des sagas par Halldór Kiljan Laxness, auteur islandais qui a reçu le prix Nobel de littérature en 1955.
3 – Dans un genre différent, Éden de Auður Ava Ólafsdóttir aux éditions Zulma, un roman poétique qui parle de la nature et des arbres.
4 –Ton absence n’est que ténébres de Jón Kalman Stefánsson aux éditions Grasset, un livre déroutant et inclassable qui a reçu en France le prix du roman étranger en 2022.
5 – Et pour terminer, un roman qui n’a pas été écrit par un Islandais, mais qui fait référence à ces marins français partis de Paimpol de 1850 à 1914 pour aller pêcher la morue au large des côtes islandaises, À Islande de Ian Manook aux éditions Paulsen.
  

Les sagas islandaises, recueillies et traduites par Régis Boyer et publiées aux éditions de la Pléiade.

Les Norvégiens colonisèrent l’île à partir de 874. Ce sont les Vikings qui vont par la suite aller au Groenland puis sans doute vers l’Amérique.

Sur place, dès 930, ils se sont donné un système politique qui respectait leur idéal de liberté et d’honneur, et dont l’expression fut ce parlement en plein air appelé Althing installé dans le cadre grandiose et sauvage de Thingvellir.

Dès que l’Église s’installe, autour de l’an mil, les Islandais entreprennent de mettre par écrit les anciennes traditions et légendes de leur patrimoine et élaborent poèmes et sagas. 

Les sagas islandaises de Régis Boyer aux éditions La Pléïade. 

Le substantif saga (pluriel sögur) dérive du verbe segja, « dire, raconter, rédiger de l’histoire ». Une saga est un récit, ou plutôt une certaine façon de composer un récit, en langue vernaculaire et en prose, éventuellement agrémentée de strophes en vers qui ne font pas partie intégrante du propos, mais figurent à titre décoratif ; ce récit raconte la vie d’un personnage important à divers titres, de sa naissance à sa mort, en insistant sur les temps forts et, surtout, en ne le dégageant pas d’un contexte familial qui concerne aussi bien ses antécédents que ses descendants. Dans ces récits, il importe tout d’abord que le personnage central se soit rendu capable de gestes söguligir, dignes de donner matière à saga. Il n’est pas nécessairement question d’héroïsme, c’est l’Homme, avec une majuscule, dressé en face de son Destin et dont il triomphe, qui intéresse les auteurs ou sagnamenn.

Njall le Brûlé, Gunnlaugr Langue-de-serpent, Hervör et le roi Heidrekr, gens du Val-au-Saumon, Orcadiens, Féroïens, Vikings de Jomsborg, ces hommes, face à leur destin, furent reconnus söguligir, « dignes de donner matière à saga » et devinrent les héros de ces textes mal connus, sauf des Islandais, qui les lisent encore dans la langue même où ils furent écrits, du Xe au milieu du XIVe siècle.

J’ai choisi aujourd’hui de vous présenter La saga de Glúmr le Meurtrier (Víga-Glúms Saga) une des plus courtes, mais qui est représentative de ce genre littéraire médiéval.

La saga de Glúmr le Meurtrier raconte l’histoire d’un héros, Glúmr, fils d’Eyjölfr, fils d’Ingialdr, fils de Helgi le Maigre, colonisateur de la vallée de l’Eyjafjördr, située dans le nord de l’Islande. Comme tous les textes de ce genre, elle raconte l’histoire des ancêtres de Glúmr, puis le parcours du héros : comment il parvient à la première place dans son district et maintient sa puissance durant vingt années, comment il perd son rang suite à ses injustices répétées et son caractère tyrannique et orgueilleux, puis tente de retrouver sa prédominance, enfin comment il meurt décrépit et aveugle, mais ayant conservé au cœur l’indomptable énergie grâce à laquelle il a pu se hisser au premier plan. L’histoire d’un homme exceptionnel, mais aussi celle de tout un district, car ses adversaires sont nombreux, celle d’une civilisation et d’une conception de l’homme et du destin. 

Pour donner une idée du style, en voici quelques extraits.

Tout d’abord, les premières lignes, p. 1053 :

Ici commence La saga de Glúmr le Meurtrier

Il y avait un homme qui s’appelait Ingjaldr, fils de Helgi le Maigre ; il habitait à Thverá dans l’Eyjafjödr. C’était un chef de godord de l’ancienne espèce, et un grand chef, fort âgé à l’époque où se déroula cette saga. Il était marié et avait deux fils…

p. 1063, chapitre VI

On parlera à présent du voyage de Glúmr à l’étranger. Dès qu’il eut touché terre, il s’en alla à Vörs, chez Vigfúss. Et quand il arriva à la ferme, il vit alors une grande foule d’hommes et de femmes en train de se divertir et de s’amuser. Et tout ce qu’il put voir lui sembla magnifique. Il vit là tant d’hommes imposants qu’il ne savait lequel devait être Vigfúss, son parent. Voici comment il le reconnut : il vit un homme grand et noble, à la place d’honneur, vêtu d’un grand manteau noir, en train de s’amuser avec une lance incrustée d’or. Il monta vers lui, le salua, et Vigfúss reçut bien ses salutations. Vigfúss demanda quelle sorte d’homme il était, et il dit être Islandais, et de l’Eyjafjördr. Alors,Vigfúss demanda à Glúmr des nouvelles de son gendre et d’Ástridr, sa fille. Glúmr dit qu’il était mort, « mais Ástridr vit ». Vigfúss demanda s’ils avaient des enfants vivants, et Glúmr parla de ses frères et de sa sœur. Il lui dit ensuite qu’un de leurs fils était là, devant lui. Et quand il eut dit cela, la conversation s’arrêta là. Glúmr demanda qu’on lui assignât un siège, mais Vigfúss dit qu’il ne savait pas quelle part de vérité contenait ce qu’il avait dit. Il lui dit de s’asseoir sur le banc le plus bas, près de la porte, et lui manifesta peu d’attention. Glúmr se montra taciturne et peu liant. Là où les autres hommes buvaient et s’amusaient, il s’étendit sur le sol, et mit [le capuchon de] son manteau sur sa tête. On le tint pour un imbécile. 

p. 1083, chapitre XV

À présent, Ingólfr revient en Islande, et va à Thverá. Glúmr l’accueillit et l’invita chez lui. Il accepta. Un jour, Ingólfr dit : « Maintenant, Glúmr, je voudrais que tu examines mes marchandises ». C’est ce que fit Glúmr et il lui parut qu’il avait fait de bonnes affaires. Alors Ingólfr dit : « Tu m’as donné des marchandises pour faire face aux dépenses de mon voyage ; à présent, je t’invite à prendre ces richesses ». Glúmr dit : « Ces richesses t’appartiennent, et je ne veux pas les prendre. — Voici pourtant des tapisseries que j’ai achetées pour toi : tu dois les prendre, et voici une tunique ». Glúmr répond : « J’accepterai tes présents ». Un jour, Glúmr demanda si Ingólfr voulait rester à la maison avec lui. Ingólfr répond : « J’ai dans l’idée de ne pas me séparer de toi, si jamais l’occasion s’en présente ; je veux te donner mon étalon ». Glúmr dit : « J’accepte le cheval ; et maintenant, nous devons aller voir Thorkell de Hamarr aujourd’hui ». C’est ce qu’ils font. Thorkell souhaite la bienvenue à Glúmr. Alors Glúmr dit : « Tu t’es rendu coupable envers Ingólfr, mais tu peux racheter cela maintenant en lui donnant ta fille en mariage. Il le mérite. Je le doterai. Je l’ai mis à l’épreuve et [je sais que] c’est un brave homme ; et si tu ne fais pas cela, tu t’en repentiras ». Il accepta. Ingólfr épousa cette femme, il devint bóndi (un homme libre) et ce fut un homme de valeur. 

p. 1113, chapitre XXVIII et fin de la saga

Quand le christianisme arriva ici en Islande, Glúmr accepta le baptême et vécut encore trois hivers. Il fut confirmé en état de maladie mortelle par l’évêque Kolr, et mourut revêtu de l’habit des confirmants. Alors, Már Glumsson habita à Fornhagi et y fit construire une église. Glúmr y fut enterré, de même que Már quand il mourut, et que beaucoup d’autres hommes, car il n’y eut aucune église dans le Hörgárdalr, hormis celle-là, pendant longtemps. On dit que, pendant vingt hivers, Glúmr avait été le plus grand chef de l’Eyjafjördr, et que pendant vingt hivers encore, nul n’avait été son égal. On raconte aussi que Glúmr avait été le plus vaillant de tous les hommes belliqueux, ici dans le pays.

Et ici se termine la saga de Glúmr. 

Mais on ne peut pas passer sous silence la plus célèbre des sagas, celle que l’on considère comme le chef d’oeuvre de la littérature islandaise du XIIIe siècle, La saga de Njáll le Brûlé. Elle compte plus de deux cents personnages importants ; elle utilise une matière narrative tantôt comique tantôt tragique, mais toujours dramatique, un théâtre dont les limites seraient celles du monde connu au XIIIe siècle puisqu’il s’étend de l’Islande à l’Estonie, des Orcades ou des Féroé à Byzance en passant par Rome, avec des conflits, des passions, une conception de la gloire personnelle, une vision de l’homme et de la vie. Ce sont trois cents pages de haine et d’amitié, de meurtres, d’errances et de prouesses, de jalousie et de pardon, ce qui en fait une œuvre où chaque détail est pensé par l’auteur. C’est le plus grand ouvrage classique de l’Islande médiévale, qu’un inconnu écrivit il y a environ sept cents ans et dont on peut dire qu’elle est un monument de la littérature occidentale. 

En voici un court résumé : Njáll est un homme sage, marié à Bergthora et père de trois fils et deux filles. Bon connaisseur des lois,  il aide souvent son ami, Gunnar de Hlidarendi, dans ses procès et lui prodigue de bons conseils.

Ce dernier épouse la belle et orgueilleuse Hallgerd, qui a déjà fait assassiner ses deux précédents maris. Très vite, les épouses des deux amis vont se disputer à cause d’une simple remarque. Pour se venger, Hallgerd fait tuer un esclave de Bergthora. Celle-ci se venge en faisant à son tour exécuter le coupable, un serviteur de Hallgerd.

C’est alors que meurtres, provocations et vengeances se succèdent en impliquant de plus en plus de parents proches. Malgré tout, l’amitié de Njáll et Gunnar résiste. Gunnar paie compensation pour les meurtres et méfaits commandités par sa femme et Njáll fait de même.

Mais les ennemis de Gunnar se multiplient et finissent par attaquer un jour la ferme de Hlidarendi. Bon archer, Gunnar arrive à les tenir en respect jusqu’à ce que la corde de son arc casse. Rancunière, sa femme, Hallgerd,  refuse de lui donner une mèche de cheveux pour réparer son arc et il meurt sous les coups de ses assaillants.

L’histoire ne s’arrête pas là. Les fils de Njáll vengeront Gunnar mais seront à leur tour brûlés vifs dans l’incendie de la ferme de Njáll. Celui-ci périra dans les flammes ainsi que sa femme, ses fils et son petit fils préféré. Seul Kári, son gendre, réchappera de l’incendie volontaire et poursuivra à son tour les incendiaires jusqu’à une réconciliation finale.

[remonter]

La Cloche d’Islande  de Halldór Kiljan Laxness aux éditions Garnier Flammarion

De son nom de naissance Halldór Guðjónsson, cet auteur islandais né à Reykjavik le 23 avril 1902 et mort dans la même ville le 8 février 1998 est un symbole de la littérature islandaise. À trois années d’intervalle, il a reçu le prix international de la paix en 1952 et le prix Nobel de littérature en 1955

Dans l’esprit des sagas dont je viens de vous parler, il a écrit La Cloche d’Islande en 1943 ; ce roman historique dont l’action se déroule au XVIIIe siècle, en Islande et au Danemark, est aujourd’hui publié sous ce titre dans un recueil qui comprend trois récits : La Cloche d’IslandeLa Vierge claire écrit en 1944 et L’Incendie de Copenhage écrit en 1946.

Nous évoquerons la première partie qui figure dans le livre La Cloche d’Islande aux éditions Garnier Flammarion, publié en 2022. Le livre est traduit de l’islandais par Régis Boyer, un spécialiste de la culture islandaise. 

Au début du XVIIIᵉ siècle en Islande, l’envoyé du roi de Danemark vient se saisir de la vieille cloche de Thingvellir, symbole national de l’indépendance islandaise, pour en faire des canons. Dans un geste de révolte qui est celui de tout un peuple, il est assassiné par un pauvre paysan déjà condamné à mort pour le vol d’une corde. Le roman raconte l’histoire de ce paysan Jón Hreggviðsson et son combat avec les autorités islandaises. Jón est condamné à mort pour le meurtre du bourreau, un fonctionnaire du roi du Danemark. Il parvient à s’enfuir au Danemark, où il espère obtenir une entrevue avec le roi afin de le convaincre d’accorder son pardon. 

L’auteur décrit la brutalité de cette époque où le pouvoir danois impose arbitrairement sa volonté au mépris de la dignité et des droits du peuple islandais, et de l’intégrité de leurs coutumes et de leur culture.

Dans ce pays très peu peuplé, soumis aux aléas d’un climat rude et changeant, aux alertes imprévisibles des éruptions volcaniques, disposant de ressources pauvres et très limitées, les Danois se comportaient en véritables oppresseurs. Ce roman prend alors la valeur d’un cri de révolte et d’une affirmation de l’honneur et de la dignité des Islandais. Le récit fourmille de détails – ce qui peut souvent paraître un peu long – et compte aussi des passages qui prêtent à sourire devant l’incohérence, l’excès ou le ridicule de certaines situations qui pourraient sembler se dérouler au Moyen-Âge plutôt qu’au XVIIIe siècle. 

p. 99 et 100 ; conversation entre le gouverneur et sa fille.

— Bien qu’un Islandais estime que ce soit beaucoup que de posséder un lopin de terre, de telles propriétés n’ont pas grande valeur à l’étranger, mon enfant, dit le gouverneur. La pierre précieuse qu’un puissant comte de Copenhague porte au doigt vaut plus cher que toute une province d’Islande. Mon manteau neuf coûte plus d’argent que ne m’en rapportent mes fermages en bien des années. Nous autres islandais, nous ne pouvons ni faire de commerce ni naviguer, aussi n’avons-nous pas d’argent. Nous ne sommes pas seulement un peuple opprimé, mais aussi un peuple en danger de mort.

— Arnas a donné tout ce qu’il possède pour rassembler des livres anciens, afin que le nom de l’Islande soit sauvé même si nous périssons. Faut-il qu’ensuite nous le contemplions dans sa prison pour dette, où il aura été jeté en pays étranger pour l’amour du nom de l’Islande ?

— L’amour pour le prochain est une belle doctrine, mon enfant. Et juste. Mais en cas de danger de mort, la seule loi qui vaille est que chacun s’aide soi-même.

p. 150

— Mon maître a lu dans des livres renommés que les Islandais sentent tellement mauvais qu’il faut se mettre du côté du vent quand on leur adresse la parole.

Jon Hreggvidsson ne dit mot.

L’ordonnance dit : 

— Mon maître a lu dans des livres renommés que la demeure des réprouvés et des démons se trouve en Islande, dans la montagne qui s’appelle Hekkenfeld. Est-ce juste ?

Jon Hreggvidsson dit qu’il ne le niait pas.

— Ceci encore : mon maître a lu dans des livres renommés, primo qu’il y a en Islande plus de revenants, de monstres et de démons que d’hommes ; secondo, que les Islandais enterrent du requin sous le fumier et le mangent ensuite ; tertio, que les Islandais enlèvent leurs chaussures quand ils ont faim et qu’ils les mangent ensuite sur le pouce, comme des crêpes ; quatro, que les Islandais vivent dans des trous dans la terre ; quinto, que les Islandais ne sont capables de rien faire ; sexto, que les Islandais prêtent leurs filles aux étrangers pour qu’ils couchent avec elles ; septimo, qu’une fille islandaise est réputée vierge jusqu’à ce qu’elle ait son septième enfant illégitime. Est-ce juste ?

Jon Hreggvidsson en resta bouche bée.

— Mon maître a lu dans des livres renommés que les islandais sont primo, des voleurs secondo, des menteurs, tertio, des vantards, quatro, des pouilleux, quinto, des ivrognes, sexto, des débauchés, septimo, des couards, bons à rien pour la guerre, Tout cela l’officier d’ordonnance le dit sans faire un geste, et le colonel continua de grincer des dents en regardant fixement Jon Hreggvidsson. Est-ce juste ?

[remonter]

Éden de Auður Ava Ólafsdóttir aux éditions Zulma

Résumé éditeur :

Alba rentre d’un colloque de linguistes à l’étranger. Passionnée par les langues minoritaires et par la puissance évocatrice des mots, elle est aussi relectrice-correctrice, et le manuscrit d’un jeune poète l’attend, un ancien étudiant avec lequel elle a eu une aventure. En atterrissant à Reykjavík, elle s’interroge sur tous ses voyages dans les coins les plus reculés du monde. Combien d’arbres lui faudrait-il planter chaque année pour compenser son empreinte carbone ? Des langues sont en voie d’extinction, mais en Islande les arbres ont déjà disparu.
Sur un coup de tête, elle achète un terrain de sable noir et de lave, au fin fond de l’Islande aride et désertique, avec une maison délabrée. Rien n’est censé pousser là, mais Alba décide de passer à l’action. Elle change de vie, quitte la ville et les cercles littéraires pour planter des bouleaux, cultiver un potager. Elle se lie aux villageois et accueille Danyel, un jeune réfugié.
Ode à la langue islandaise et au retour à la nature, Éden est un roman plein de fraîcheur, tout en simplicité et en délicatesse.

Ce qui frappe quand on visite l’Islande, c’est qu’on ne voit quasiment pas d’arbres. Les paysages sont constitués essentiellement de landes et d’étendues de roches volcaniques couvertes de mousse et de lichen. Avant l’arrivée des Vikings venus de Norvège au Xe siècle, l’île comportait des forêts, surtout composées de bouleaux – le bouleau pubescent – mais aussi de trembles, de sorbiers, de genévriers, de saules. Les colons ont déboisé l’île et ont utilisé le bois pour construire des bateaux, des maisons, pour fabriquer du charbon, et les étendues déboisées ont servi aux cultures. Depuis, l’activité volcanique a contribué à brûler la végétation, l’élevage des moutons qui dévorent les nouvelles pousses, le vent puissant qui souffle constamment, sont des causes à la difficulté de reboisement, celui-ci étant une priorité des gouvernements depuis les années cinquante. Pourtant, sur cette île dénuée de forêts, le thème de l’arbre se retrouve fréquemment dans les productions littéraires. Cela explique sans doute en partie le choix de l’héroïne de ce roman écrit presque comme un journal et qui permet au lecteur de suivre le cheminement d’Alba, linguiste. Sa profession a de l’importance et joue un rôle dans l’écriture de ce texte poétique qui comporte de nombreuses variations autour des mots. Alba joue avec la langue, elle laisse son esprit vagabonder, imaginer. Cela fait de ce livre un document inclassable, ni vraiment un roman, ni vraiment un ouvrage de linguistique, ni vraiment un poème, mais tout cela à la fois. Alba s’interroge sur le rôle du silence, sur la respiration dans la phrase, sur la musique de la langue.

Le traducteur, Éric Boury, a su rendre toutes les nuances de l’écriture. Comme Régis Boyer qui avait notamment traduit les sagas islandaises et les livres de Laxness, prix Nobel de littérature en 1955 dont je viens de vous parler, il fait preuve d’une grande finesse dans la traduction et d’une formidable connaissance de cette langue nordique peu utilisée, méconnue et assez mineure au regard d’autres langages. Ce thème est aussi un des thèmes principaux de ce merveilleux petit ouvrage, porteur de la poésie d’une île fascinante.


p. 41

Nous ne tardons pas à quitter l’axe principal, traversant d’abord des terrains herbeux, puis la route se divise en deux branches dont l’une conduit à une ferme. Nous empruntons l’autre, un chemin de terre étroit et caillouteux, et nous voilà bientôt dans un paysage aride et dénudé, peuplé de rochers, de lave et de sable. Je ralentis à la vue de deux perdrix des neiges immaculées sur l’accotement. Berangur est le premier mot qui me vient à l’esprit pour qualifier ce lieu désolé où l’on est à découvert, et comme la pensée fonctionne par associations, je pense aux adjectifs berskjadaður , vulnérable, et ber, nu. Tapi derrière une colline, le lieu de séjour apparaît enfin. La maison est nichée dans une cuvette verdoyante et malgré le paysage désolé, cette parcelle tapissée d’herbe et les poteaux de clôture témoignent du désir de cultiver la terre. À ma grande surprise, j’aperçois d’ailleurs à deux pas de la maison les vestiges d’une serre.

p.141-142

Il est souvent question de cétacés, et surtout de baleines échouées, dans les manuscrits que j’ai relus dernièrement. En y réfléchissant, on pourrait même dire que lorsque les écrivains islandais ne dissertent pas sur les arbres, ils parlent de cétacés. Il n’y a pas si longtemps, j’ai corrigé un manuscrit où, pour une raison ou une autre, un troupeau de baleines nageait vers le rivage et s’y échouait. Il était également question de la naissance des cétacés dans ce roman dont la narratrice était sage-femme.

p. 173

Dans mes relectures, je reste parfois bloquée sur une phrase, voire sur un mot. Je m’accorde alors une pause, je fais une croix à l’endroit où je me suis arrêtée, j’enfile mon bleu de travail et je me remets au mur en pierres que je suis en train de prolonger. C’est ce qui m’arrive quand je lis pour la troisième fois la phrase Et la nuit s’abattit dans le dernier roman de Sarah Z que je viens de recevoir. Ce qui me dérange ici, c’est que même si la nuit s’abat dans les romans traduits, l’expression ne correspond pas à la réalité de nos latitudes. Ici, le jour peut être long ou court en fonction de la saison, mais lorsqu’il se lève ou qu’il se couche, cela dure longtemps, c’est interminable. Je sais cependant d’expérience que même si je souligne la phrase dans le manuscrit, il y a de fortes chances pour que l’éditrice ne voie rien à redire à cette formulation.

[remonter]

Ton absence n’est que ténébres de Jón Kalman Stefánsson aux éditions Grasset

« Ce qu’il est advenu de votre ancienne vie, de vos amours et de vos trahisons, n’a  ici aucune importance. Ce qui compte, c’est de continuer les histoires que vous avez commencées. Je suppose que vous avez compris que vous ralentissez la course du temps lorsque vous écrivez. Il faut bien en échange que vous sacrifiez quelque chose. Ainsi fonctionne le pacte. Et dès que vous aurez commencé, n’hésitez pas à continuer. La mort, dit un antique poème, est la sœur de l’attente. »

Tout commence par la mémoire perdue d’un homme, égaré dans un village des fjords de l’ouest. Sous la plume de Jón Kalman Stefánsson, sa quête se transforme en un puzzle romanesque extraordinaire. Les récits se croisent, se perdent ou se répondent, nous chevauchons les époques, les lieux et les existences. Qui est-il, et qui sommes-nous ? Comment aimer, comment mourir ? Dans un roman fulgurant – sans doute son livre le plus audacieux à ce jour – le grand romancier islandais affronte la puissance des sentiments et la violence des destins.

Né en 1963, Jón Kalman Stefánsson est l’auteur d’une œuvre importante traduite dans le monde entier. Son roman Ásta, publié en 2018 a été un grand succès en France, et ses précédents romans, notamment Entre ciel et terre et D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds sont déjà des classiques.

Éric Boury est un des grands passeurs de la littérature islandaise. Il traduit notamment l’œuvre d’Arnaldur Indridason, d’Arni Thorarinsson et de Sjón. En 2016, il a été le lauréat du Grand Prix de traduction de la SGDL pour sa traduction de D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds.

Voilà un livre étrange, déroutant, à la structure étonnante, difficile à résumer en quelques phrases. L’histoire commence au bord d’un fjord de l’Ouest en Islande. Mais quelle histoire ? Car au fil de la lecture, on change de lieu, d’époque, de personnages. Les récits se mêlent, se succèdent apparemment sans logique. Les chapitres de longueur variable – certains sont très courts d’une page ou une demi-page, d’autres font plusieurs dizaines de pages – sont introduits par des phrases comme Même les défunts sourient, et moi je suis vivant ou Est-ce qu’on t’a déjà dit que tu as des yeux d’un bleu incroyable ? ou Une jeep remplie de chiens frétillants ou encore Personne n’a le droit d’assassiner l’amour. Tout au long du livre, le passé se mêle au présent, le rêve au réel, les morts aux vivants. Les idées sont parfois répétées, reformulées dans une écriture précise, riche et poétique. À la lecture de ce livre, j’ai repensé aux sagas, au talent de conteur des Islandais d’autrefois. J’ai parfois sauté des chapitres, je suis revenue en arrière, j’ai erré dans ce pavé de 600 pages et je me suis parfois laissée emporter. Une belle découverte. Ce livre a reçu le prix du livre étranger en 2022.

p. 67

La seconde ferme est manifestement plus productive. Des bottes de foin emballées dans des bâches de plastique blanc sont entassées le long du mur de la grange on dirait la muraille d’une forteresse bâtie pour affronter l’interminable hiver. La maison à deux niveaux, trois en comptant la cave, est blanche, surmontée d’un toit vert, et sa porte d’entrée entrouverte. C’est peut-être là un message au monde pour lui indiquer que la porte n’est jamais fermée, qu’il est toujours le bienvenu, que nous sommes tous frères et sœurs. Il y a encore de l’espoir, me suis-je dit avant de m’engager, juste après, sur le chemin d’accès à l’hôtel installé assez haut sur le flanc de la montagne.


p.102

Mais c’est ici que Pétur chevauche, avançant assez vite. Sa jument effarouche une bécassine des marais qui s’envole à tire d’ailes, l’instant d’après, il entend un pluvier doré et se sent tellement reconnaissant envers ces oiseaux voyageurs qu’il aurait presque envie de chanter. C’est merveilleux de les avoir ici, ils emplissent les cieux de leurs chants et de leur optimisme, et rendent la vie plus facile, nous devrions les remercier un peu mieux et plus souvent. C’est pourquoi Pétur arrête son cheval, pose pied à terre et leur rend grâce. Il les remercie de faire preuve envers nous d’une belle fidélité que nous ne méritons pas, de venir jusqu’ici année après année, quittant des régions plus chaudes et plus clémentes, merci à toi, pluvier doré endimanché, merci, barge à queue noire montée sur tes échasses, merci à toi, chevalier gambette bavard et à toi bécassine des marais qui ressemble à un poing fermé quand tu te caches entre les touffes d’herbe, dans les ajoncs, à l’abri des berges des rivières, tu prends ton envol à l’approche de l’homme et ton cri retentit dans les airs comme une note divine. Merci de ne pas nous abandonner et de revenir chaque année, armés de votre optimisme, persuadés que la vie triomphe toujours, que rien ne saurait la mettre à genoux, merci de nous convaincre que nulles ténèbres ne sauraient l’emporter sur la lumière du printemps.


p. 268

Jamais il n’avait vu un taureau aussi gros et impétueux. Beaucoup plus gros que la vache, l’animal tout en puissance et en muscles s’était arrêté en apercevant les hommes dans le coin de son œil. Il s’était tourné vers eux, avait frappé le sol du pied en grommelant si fort qu’on l’aurait cru arrivé droit de l’enfer tandis qu’il les toisait de ses petits yeux globuleux, semblant envisager de se ruer sur la clôture censée les protéger. La jeune fille avait alors sifflé, l’animal avait fait volte-face, il avait vu la vache, secoué sa grosse tête, soufflé, il s’était approché et mis à lécher l’arrière-train de la femelle tandis que son membre fin, long et rosé tremblait d’excitation sous son ventre. 

p. 344

Tout le monde vieillit, tout le monde meurt. Nous vivons des heures lumineuses, nous nageons dans le bonheur, puis tout cela s’évanouit, le temps ne s’arrête jamais, il n’a pour nous aucun égard, un tel périt, un autre est accablé par le malheur, la désillusion, l’alcoolisme, puis en fin de compte, tous s’en vont pour ne pas revenir. De la vie à la mort, telle est notre trajectoire. Venus de nulle part, nous sombrons dans le néant, puis tout s’efface. Nous vivons le bonheur, puis nous le perdons. Nous sommes face à un dilemme et nul ne sait avec certitude quel est le bon choix, peut-être les deux, peut-être aucun, et tout dépend du point de vue qu’on adopte.

p. 424

Elle s’était réveillée peu après son départ, elle avait trouvé le message, l’avait lu et avait souri, heureuse. Souri face à ces mots, à cette écriture désordonnée dans chaque trait portait en lui la présence et le caractère d’Eirikur, l’homme qu’elle aimait. Elle avait lu ce message trois fois puis s’était apprêtée à le ranger dans la boîte qu’elle emportait toujours avec elle, et qui contenait une kyrielle de bouts de papier du même genre, des petits mots, des messages joyeux, qu’Eirikur lui avait laissés ici ces dernières années. Autant de petites pilules de bonheur qu’elle ressortait quand elle avait besoin de consolation, quand elle voulait se réjouir, sourire, se gorger de sa présence.

[remonter]


À Islande de Ian Manook aux éditions Paulsen

1904. Marie Brouet, jeune infirmière paimpolaise, débarque dans le petit port de Fáskrúdsfjördur. Elle est envoyée comme infirmière en chef de l’hôpital français d’Islande. La France républicaine et laïque a décidé de reprendre aux associations religieuses le soin des cinq mille forçats de la mer qu’elle envoie chaque année à Islande pour la grande pêche à la morue.
Sur cette île aux paysages de premier matin ou de fin du monde, Marie va croiser les destins des naufragés Lequéré et Kerano, mais aussi d’Eilin, jeune institutrice islandaise et d’Élisabeth, religieuse danoise des Œuvres de Mer. Tous, sur cette terre sauvage, cherchent un sens au sacrifice que représente une vie à Islande. Ce roman est inspiré de faits réels.

Prix Compagnie des Pêches de Saint-Malo (2022).

Mon voyage en Islande m’a permis d’aller à Fáskrúdsfjördur ; le long de la côte, au-dessus du fjord, se trouve un petit cimetière où sont inhumés des marins français venus pêcher en Islande ; cette pêche a pris fin en 1914, donc dans une période pas si éloignée. Là, l’ancien hôpital où étaient soignés les marins français qui venaient faire escale dans le fjord a été déplacé et transformé en un petit musée qui raconte la vie de ces pêcheurs venus de Paimpol pour pêcher la morue. C’est un des rares endroits d’Islande où on a des explications en français ; et, dans cette petite ville, les noms des rues sont indiqués en islandais et en français.

Il n’en fallait pas plus pour me donner envie de lire ce passionnant roman écrit par Ian Malook, certes pas islandais, mais qui connaît bien l’Islande.

Le roman commence par le récit d’une campagne de pêche en 1904 sur la goélette La Catherine. Les conditions de vie sont terribles, sans confort, sans hygiène, la vie des marins est très dure. Là, on va rencontrer Corentin Léquéré, qui a déjà participé à plusieurs campagnes de pêche, qui connaît bien la mer et la navigation ; il sera un personnage essentiel du roman. Il prendra sous sa protection Kerano, ancien instituteur, qui avait été séduit par la lecture du livre de Pierre Loti, Pêcheur d’Islande. Et, plus tard, on va rencontrer Marie Brouet, infirmière bretonne, qui arrive là  pour seconder le docteur Gunnarsson, directeur du nouvel hôpital. 

J’ai apprécié ce livre très bien documenté et merveilleusement écrit. L’auteur connaît le milieu maritime – il emploie le vocabulaire des marins – il décrit les événements avec un talent extraordinaire. Il connaît également l’histoire de ces marins, les grandes catastrophes maritimes qui les ont concernés, la raison politique de la venue en Islande de Marie Bouret. Les personnages sont bien décrits et on éprouve de l’intérêt et de l’empathie à leur égard.

Vraiment, un excellent roman 

p. 33

Autour du navire, des masses d’eau veinées d’écume se dressent et s’affrontent, sumos furieux qui se ruent l’un contre l’autre. C’est plus qu’un combat. Le fracas des flots devient terrifiant. C’est une rixe, un pugilat. Des déferlantes jaillissent du ventre de la mer, chevaux d’écume cabrés jusqu’à la hauteur des huniers. Les premiers paquets de mer s’effondrent sur le pont et assomment les hommes détrempés. C’est une tempête de nord-est, l’ouragan boréal des sinistres légendes, et la peur tord les tripes des hommes dès qu’ils le comprennent. Le capitaine hurle pour rappeler l’équipage au grand complet sur le pont. Les hommes hébétés titubent hors des écoutilles. ils marchent en crabe, genoux fléchis, jambes et bras écartés pour garder l’équilibre. Par-delà le bastingage, ils regardent la mer et jaugent le vent pour tenter de se rassurer.


p. 135

Vous, les Frakkanir, je sais ce que vous pensez de nous, j’entends vos marins se moquer de nos maisons de tourbe au fond desquelles vous dites que nous nous terrons, à gobeloter des soupes infâmes et cuire des pains à la farine de lichen dans la terre chaude. Vous plissez le nez à nos viandes fumées sur les chiures de nos animaux, ou à nos poissons séchés sans sel au grand vent, à notre requin faisandé. Vos officiers vous préviennent que nous sommes de gentils sauvages, un peu rustres et taiseux, qui vous laissons piller les richesses de notre mer sans résistance contre trois biscuits et un verre de faux cognac. Je sais tout ça et bien d’autres choses cruelles que vous rapportez sur nous. Mais sache que chaque maison de tourbe abrite une bibliothèque plus riche sûrement que celle de ton école, et que chacun d’entre nous ridiculiserait n’importe lequel d’entre vous au jeu d’échec…

p. 251

Le vent froid et continu, qui chahute la crinière rebelle des chevaux immobiles, a raison de sa nostalgie aussi. Elle le devine et pousse leurs chevaux jusqu’au bord d’une falaise qui domine l’embouchure du fjord. La muraille dresse, face à la mer, un front de lave dont les piliers de basalte sont une armée de trolls pétrifiés, immobiles face à d’invisibles envahisseurs. Le plateau est couvert d’herbe rase qui se tasse et s’affaisse en trous de verdure. Ils descendent de leurs montures et s’assoient à l’abri du vent. À leur approche, des macareux s’engouffrent dans leurs terriers en poussant de curieux soupirs grognons de petits vieux bougons dérangés dans leurs habitudes. Puis, comme s’ils s’étaient faits rabrouer à l’intérieur, ils surgissent à nouveau de leurs trous et se dandinent en trébuchant dans le sens de la pente jusqu’à basculer de la falaise.

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