Novembre 2025

Novembre 2025

L’émission littéraire proposée par Josiane Guibert qui vous fait partager ses découvertes, ses points d’intérêts et ses coups de cœur.
| Emission de Novembre 2025. 1 – Grindadráp de Caryl Férey aux éditions Gallimard Série noire, un roman qui, avant d’être un thriller, est un plaidoyer pour la préservation des espèces marines. 2 – L’Or de la nuit d’Irène Frain aux éditions Julliard, une belle fresque historique et poétique. 3 – Un cri dans l’océan de Benoit d’Halluin aux éditions XO, un beau roman d’avantures et un cri d’alarme pour la préservation des océans. 4 – L’Orpheline du Temple de Victoria Mas aux éditions Albin Michel, un roman épistolaire passionnant et original. 5 – Sur leurs traces de Pétronille Rostagnat aux éditions Harper Collins noir, un thriller haletant riches en rebondissements. |
Grindadráp de Caryl Férey aux éditions Gallimard Série noire
Texte de quatrième de couverture :
« La baie entière est noire d’animaux, les bateaux qui les ont rabattus forment une masse compacte dans leur dos, infranchissable, et pour leurs sonars, effrayante ; les hommes tapent contre les coques dans un tintamarre de kermesse, s’époumonent dans des sifflets et des cornes de brume, poussant les cétacés vers le rivage, où les tueurs les attendent ».
Au milieu des cadavres de cette chasse rituelle à la baleine flotte le corps du vieux chef du Grindadráp, couvert d’étranges plaies. Les rumeurs les plus folles se propagent. Et que font sur l’île ces deux militants écologistes de Sea Shepherd, l’ennemi juré ? Se sont-ils vraiment échoués, jetés là par la tempête ?
C’est une course contre la montre qui s’engage pour Soren Barentsen, capitaine de police, s’il veut éviter que la violence des éléments ne contamine les hommes.
Un huis clos magistral au cœur de la nature déchaînée et des paysages magnifiques des îles Féroé.
Caryl Férey est écrivain, voyageur et scénariste – pour le cinéma et la BD. Multiprimé, il s’est imposé comme l’un des meilleurs auteurs de thrillers avec Zulu, puis Mapuche, Candor, Paz, Okavango et la série des Mc Cash, tous parus à la Série noire.
Ce livre a été pour moi une découverte. Tout d’abord, de cet auteur dont je n’avais encore rien lu. Puis de cette tradition barbare du Grindadrap. Une découverte aussi des îles Féroé, pas très loin de l’Islande où je suis allée dernièrement et à laquelle je m’intéresse. Enfin, les qualités étonnantes des orques et d’autres mammifères marins.
Ce roman est publié dans la série noire, il est donc classé comme un thriller. En effet il se produit des meurtres et une enquête est lancée. Mais, à mon avis, ce roman est essentiellement :
- un plaidoyer pour la préservation de la nature et des différentes espèces animales ;
- un message pour dénoncer les pratiques frauduleuses ou anti-écologiques de production d’aliments en provenance des animaux marins ;
- un manifeste pour dénoncer la surpêche et l’appauvrissement des océans.
L’auteur fait preuve d’un grand talent pour dépeindre les situations (on voit bien ainsi qu’il est scénariste ! ). L’écriture est rythmée, les images parfaitement décrites, les émotions ou les sentiments traduits avec finesse. Certains tableaux sont bouleversants et font adhérer instinctivement aux convictions des héros – ici de Sea Shepherd. On ne peut qu’éprouver de l’empathie pour Gab, Ayleen, Eirika et Soren. Un roman bouleversant qui ne peut que provoquer une prise de conscience.
Les chocs se succèdent, coque contre lit de béton. Les vagues passent par-dessus le pavois et balayent le pont. Rendus pratiquement sourds par le vacarme provoqué par les sifflements du vent, les grondements, le bruit des moteurs et les vibrations des hélices lancées à plein régime, nous sommes obligés de hurler pour nous faire comprendre. Aucune nouvelle de la salle des machines, où Julia et le reste de l’équipage doivent batailler avec les voies d’eau. Savent-ils que leur capitaine est toujours maître à bord ? Sans électricité, plongés dans un noir angoissant, craignent-ils qu’une lame ait fait voler en éclat les vitres de la timonerie, emportant Ayleen et son lieutenant de pont ? Mitch, le deuxième des ouragans les plus meurtriers répertoriés dans l’Atlantique, a fait souffler des vents à 290 km heure : celui qui nous tombe dessus semble du même calibre.
Mille milliards de poissons sont tués chaque année dans les océans. Il faut soixante-quinze poissons sauvages pour nourrir un saumon d’élevage. Gavé de granulés composés de farines issues de ses congénères (anchois, sardines, maquereaux moulus) mélangés à de l’huile de poisson, à des sous-produits animaux provenant des abattoirs tels que farine de sang, plumes de poulet moulues, soja, farine de volailles, à des vitamines et à des minéraux ; des granulés chargés d’antibiotiques et de colorants qui alimentent, à la place du zooplancton, la chair des saumons. Un poisson malade est un poisson lent qui, dans la nature, se fait manger. Dans les enclos d’élevage, serrés par centaines de milliers entre les filets, les malades se mêlent aux autres, maintenus en vie par les médicaments, mais tous finissent dans nos assiettes. Malgré quelques efforts consentis en gage de qualité, la pêcherie de Vestmanna ne déroge pas au business.
p.191
Les vagues défilent par série de sept, toujours plus puissantes ; si la lame qui a emporté Ayleen était la plus grosse, il me reste six vagues pour tenter de la sauver. Je fonce dans les rouleaux qui se retirent, aperçois le corps en ciré blanc écru roulé sur les galets par le courant. Je me précipite pour l’attraper par le col avant que la vague suivante nous fracasse. Je crie son nom, elle tente de se redresser, mais les courants contraires la font vaciller ; j’agrippe sa main et subit l’attaque de plein fouet. La vague me percute, si fort que je vole avec elle avant de me faire malmener face contre terre. L’eau m’aveugle, mais je n’ai pas lâché la main d’Ayleen.Je me redresse en jurant, la hisse de toutes mes forces. On patauge deux secondes dans les remous, chancelants, mais vivants.


L’Or de la nuit d’Irène Frain aux éditions Julliard
Présentation de l’éditeur :
Au tout début du XVIIIe siècle, le voyageur et orientaliste français Antoine Galland découvre le texte anonyme d’un conte arabe, « Sindbad le marin » puis plusieurs manuscrits de contes attribués, eux, à une inconnue nommée Schéhérazade. Il les traduit, les revisite, les réinvente et les publie sous le titre « Les Mille et Une Nuits ». À sa grande surprise, le succès est immense et le public ne cesse de lui en réclamer de nouveaux. D’autres contes existent mais leur manuscrit, semble-t-il, s’est perdu.
Ouverture d’une fresque où s’entrechoquent les intrigues de Versailles, la passion de l’Orient et celle des bibliothèques, dans un monde où la trahison est reine et la poursuite des merveilles, érigée en principe de gouvernement. Autour de ce manuscrit perdu, Irène Frain brosse une galerie de personnages dont la présence s’imprime d’emblée dans l’imaginaire. Un roman haletant, porté par la conviction que la vraie vie, c’est la littérature qui l’invente.
Comme beaucoup de personnes sans doute, je connaissais les contes des Mille et une nuits mais je n’avais jamais entendu parler d’Antoine Galland. Le traducteur et peut-on dire arrangeur de ces contes persans. Ce roman a donc été pour moi une découverte intéressante et j’ai cherché par la suite les différents traducteurs qui ont permis la lecture de ces merveilleux contes.
Et comme dans les récits de Schéhérazade, Irène Frain distille avec talent les différents épisodes de la quête et du travail d’Antoine Galland, jusqu’à introduire les chapitres par des locutions comme Aux premières heures de l’aube, ou bien Dans un coin de ciel étoilé, ou encore La vie en son absence.
Les péripéties et les rebondissements se succèdent et, comme dans les contes persans, à chaque fin de chapitre on attend le suivant, des chapitres écrits dans une langue riche, rythmée et à chaque instant appropriée à son sujet.
Par ailleurs, ce roman, très bien documenté sur le plan historique, permet de comprendre le fonctionnement de la Cour de Louis XIV à la fin de sa vie, un milieu régi par les complots et les intrigues, un monde tout en apparence et en actions sournoises. Le contexte est bien évoqué, que ce soit celui du climat avec notamment l’épisode de froid de l’hiver 1708-1709 ou celui de la société. D’ailleurs, tous les personnages principaux du roman ont existé et Irène Frain s’est bien inspirée de l’histoire de leur vie. Et cette histoire prend tout son sens quand on pense à l’engouement des puissants pour l’Orient ou l’exotisme. On se souvient combien Molière s’est moqué des turqueries alors à la mode dans sa comédie-ballet Le Bourgeois gentilhomme.
Pour ma part, en lisant ce livre j’ai passé un très agréable moment, certes divertissant mais aussi instructif puisqu’il m’a procuré l’occasion d’approfondir mes connaissances sur cette période et sur les traducteurs des contes des Mille et une nuits. Une très belle lecture que je recommande vivement.
Il a dû lire le texte en trois nuits, quatre peut-être. Puis il s’est mis à le traduire. Sauf que traduire n’était pas le mot exact. Il traduisait-brodait.Traduisait-ornementait. Traduisait-inventait. Coupait ici, allongeait là. Sans scrupule – il avait oublié ce qu’était le scrupule. Le rêveur en lui avait fait taire le savant. Et ce qu’il fut puissant, ce soir-là. Plus du tout timide, ni infirme. Il fallait voir à quelle vitesse sa plume noircissait les pages de son cahier.
Il en jubilait, car d’une certaine façon qu’il ne s’expliquait pas, l’enchantement premier était intact.
Lorsqu’il écrivait, son exaltation était telle qu’il en méprisait sa main lassée de tenir la plume. La poser sur la table, c’eût été briser l’enchantement. Il ne se couchait qu’à l’approche de l’aube.
À son regard, il l’a compris : dix phrases et la petite s’inventait des mondes. Comme lui, le jour où il s’était mis à lire le manuscrit de l’Arménien, elle voyait naître des îles, des bateaux, des monstres et toutes sortes de créatures et choses phénoménales. Des palais aux portes d’ébène, des puits remplis de cadavres des perles, des rubis, des balles de soie, des poissons aux mamelles de vache, des chameaux, des cyclopes, des éléphants, des îles baleines, la mer, bien sûr, et des plantes aux pouvoirs magiques, des ensorcellements inconnus.
Avec Hanna, il n’était pas tombé sur un livre mais sur un homme, un de ces passeurs qui, depuis le fond des temps, trouvaient leur bonheur à relayer des histoires prodigieuses et dont la voix, la simple voix, avait le pouvoir de les sauver du gouffre mortel de l’oubli.

Un cri dans l’océan de Benoit d’Halluin aux éditions XO
Présentation de l’éditeur.
Dans le silence de la mer, des hommes lancent un cri…
Thaïlande, un soir de décembre. Arun, trentenaire d’origine cambodgienne, trouve refuge dans un bar d’un petit port de pêche, après s’être disputé avec son ami Olivier. Un homme lui offre à boire. Quelques heures plus tard, il se réveille sur un matelas dans une pièce fermée à clef, privé de papiers et de téléphone portable. La cale d’un bateau de pêche, en pleine mer…
Le lendemain, Olivier, sans nouvelles, est convaincu qu’Arun a choisi de disparaître. Mais, de retour à Paris, il tombe sur un cahier laissé par son ami. Ce qu’il y lit remet en question toutes ses certitudes. Il doit absolument trouver Arun. Il se lance alors dans une folle odyssée. De la mer de Siam à la Méditerranée, de l’Atlantique à l’océan Indien, Olivier affronte l’impunité du grand large, là où la violence frappe les mers comme les hommes.
C’est une enquête inédite du New York Times qui a alerté Benoit d’Halluin sur le trafic d’êtres humains en mer. Son roman raconte une histoire tragique et magnifique, tout à la fois cri de détresse et d’amour pour l’océan.
Voilà un livre très fort, un livre « coup de poing ». Bien sûr, le lecteur est tout de suite embarqué dans les histoires entremêlées des trois personnages. C’est une véritable aventure, le suspense et la tension sont présents tout au long du roman.
Mais au-delà de l’histoire, au-delà de la vie de ces personnages, de leurs évolutions, c’est de la vie en général qu’il s’agit, ou plutôt de celle des océans qui ont une influence directe sur l’environnement.
Oui, ce livre est un cri, un cri d’alarme pour nous inciter à préserver ce milieu océanique menacé et dont il faut bien se rendre compte aujourd’hui que son équilibre est déjà rompu.
Pour écrire son livre, l’auteur s’est appuyé sur de nombreuses études et témoignages. Ses sources et ses recommandations figurent très explicitement en fin d’ouvrage.
À travers les destins d’Arun, d’Olivier et de Sophie, il dénonce les dégâts de la pêche industrielle, la pollution des mers, mais aussi le trafic d’êtres humains, avec des mots percutants, sans rien cacher ; j’avoue même avoir été bouleversée et presque traumatisée par la lecture de certaines situations et, depuis le début de ma lecture, je fais encore plus attention à la provenance lorsque j’achète du poisson et des crevettes.
Et pour terminer ce commentaire, je reprendrai une des dernières phrases : « L’océan est l’écho de notre existence : immense et fragile à la fois. Sans lui, nous ne sommes rien. »
Je vous invite vivement à acheter ce livre et à le faire connaître autour de vous.
p. 86
Sophie reste figée. Son père lui a expliqué l’importance des requins dans l’équilibre des océans et, en dépit de leur aspect terrifiant, elle les aime beaucoup. Même s’ils mesurent facilement jusqu’à trois mètres de long et ressemblent à s’y méprendre au grand requin blanc, elle sait que les requins-taupes sont inoffensifs pour l’homme.
Avec tous ses accès de violence, elle reconnaît de moins en moins son frère. Il s’emporte pour un rien : une porte qui est grince, un chat qui miaule ou un adulte qui l’aurait réprimandé. Il s’emporte contre tout. Elle se demande si, au fond, il ne s’emporte pas un peu contre sa propre vie.
p. 205
« Ce n’est pas parce qu’on se lève et qu’on respire qu’on est vivant pense-t-il, c’est bien plus complexe. »
Olivier soupire. Sa mère lui avait appris à gagner, à réussir, à accumuler, or la vie n’est qu’un périple. Chacun sait qu’on en profite mieux quand on voyage léger. Il a toujours cru qu’en faisant énormément de choses, de réunions, de déplacements, en multipliant les sorties et les obligations mondaines, il serait vivant. Il a cru en la fureur de vivre. Sophie lui prouve le contraire. On vit mieux loin de la fureur du monde.
p. 238
Il découvre un monde tout à fait autre, serein, indifférent à ce qui se passe à la surface.
Des récifs sombres s’étendent depuis le rivage et s’évanouissent dans les profondeurs, avec des tombants ourlés de gorgones bleues et rouges. Un banc de castagnoles virevolte devant eux, criblant le bleu de leurs silhouettes noires presque immobiles. Plus loin, là où la pente s’apaise, des bancs de sars et de saupes survolent un vaste herbier de posidonies. Entre deux relevés, Rafaël lui indique les poissons à regarder, tels ces barracudas élancés qui se faufilent sous la surface pour se dissimuler dans les reflets.
Tous les poissons s’enfuient à son approche, certes, se réfugiant sous les roches ou se tapissant dans les herbes, mais chacun avec un mouvement et un comportement unique à son espèce. Il n’y avait jamais prêté attention. D’un tempérament peu craintif, les castagnoles, par exemple, ne s’éloignent qu’au dernier moment.
À défaut d’être d’une grande aide pour les relevés, il se laisse absorber par l’observation des poissons et le silence. Un silence d’une autre planète. Rien de grave ne pourrait se passer sous l’eau, aucune dispute, aucun licenciement, aucune rupture.

L’Orpheline du Temple de Victoria Mas aux éditions Albin Michel
En janvier 1794, Joseph Herbelin, dix-neuf ans, fervent révolutionnaire, est nommé gardien de la sinistre tour du Temple. Là, il s’éprend de la dernière prisonnière royale qui n’est autre que la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Recluse dans la plus grande solitude jusqu’à en perdre l’usage de la parole, Marie-Thérèse se révèle sous le regard du jeune homme dans toute sa grâce et sa fragilité.
Témoin intime des épreuves infligées à l’adolescente, Joseph Herbelin, tiraillé entre son idéal et ses sentiments, voit ses convictions voler une à une en éclat, tout comme une partie du peuple français, ébranlée par la violence d’un siècle révolutionnaire.
C’est une femme admirable de patience et de renoncement que saisit la plume de Victoria Mas. Renouant avec l’esprit du Bal des folles, L’Orpheline du Temple nous permet de redécouvrir les multiples visages d’un être sacrifié sur l’autel de l’Histoire.
C’est avec beaucoup de plaisir que je me suis plongée dans ce roman, lu en une soirée. Je me suis laissée emporter par la plume alerte de Victoria Mas. Depuis, j’ai lu des critiques négatives sur Babelio. Aimer un livre est lié à l’intime, à l’émotion, au ressenti, à l’état d’esprit et aux attentes préalables. En ouvrant ce livre, je n’attendais pas un livre d’histoire. Ce n’en est pas un, bien que, autour de personnages ayant réellement existé, l’autrice a cité des protagonistes comme Joseph Herbelin, le personnage central. D’ailleurs, dans l’histoire, il devient horloger ; et la maison d’horlogerie Herbelin, créée en 1947, existe bien. C’est un clin d’œil à une histoire qui se déroule pendant la Terreur. Bien des historiens ont travaillé sur ce sujet, de nombreuses hypothèses ont été émises quant au devenir de Marie-Thérèse, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Qu’importe la précision historique, nous sommes ici dans un roman, une fiction N’en attendons pas autre chose.
Pour ma part, j’ai beaucoup aimé ce livre et l’idée que le personnage principal s’exprime par le biais de lettres plutôt que par un récit chronologique m’a beaucoup intéressée. Cela donne du rythme et aère le récit. Les réponses et les réactions de sa tante, la destinataire, ne sont pas citées. À aucun moment cela ne m’a gênée : l’essentiel est de faire part du cheminement intérieur, des émotions de Joseph.
En refermant le livre, j’ai eu envie d’en savoir plus, non seulement sur le sort des différents personnages qui ont vécu à cette époque, mais aussi sur les contradictions d’une période politique agitée qui n’a pas eu que des aspects positifs. Pour cela, il va falloir s’appuyer sur les travaux documentés et objectifs des historiens.
Alors pour moi ce livre est merveilleux dans la mesure où il me pousse à ouvrir de nouvelles portes vers la connaissance.
Vous l’aurez compris, la désolation au sein du Temple était sans pareille. Ni la Convention ni la Commune ne savaient que faire des derniers descendants de la monarchie. Le bannissement était certes moins cruel que la guillotine, mais laissait le fils de Louis XVI libre de revenir un jour et réclamer le trône de France. D’un autre côté, l’exécution de deux enfants pouvait sévèrement entacher l’image de notre nouvelle République. Quant à moi, malgré mes efforts, je commençais à sombrer dans la plus accablante déréliction, me persuadant que je ne verrais plus ni la ville ni la campagne, que je ne connaîtrais jamais de femmes, que cette tour serait mon caveau.
p. 111-112
Car la vérité est un deuil, ma tante. Le mensonge, au fond, est inoffensif. La vérité est dévastatrice. Comme l’incendie ravage un foyer, elle peut nous anéantir complètement, réduire l’ensemble de ce que nous avons bâti, nos espérances, nos fables, nos dénis, à un gigantesque tapis de cendres. Ce drame, néanmoins, nous est nécessaire. Oui, il nous faut brûler pour devenir entiers, passer par les flammes pour atteindre le salut ! Ma tante, comprenez-moi. Je vous demande le bûcher plutôt que le néant, le supplice par le feu plutôt que l’ignorance ! Accordez-moi la même faveur que la princesse. Accordez-moi ce deuil. Le Ciel ne vous punira point de trahir votre époux. Vous avez suffisamment protégé mon secret, daignez à présent exaucer mon souhait !

Sur leurs traces de Pétronille Rostagnat aux éditions Harper Collins noir
Jérémy Bouscarat est infirmier à l’hôpital Lariboisière. Une nuit, alors qu’il fume devant les urgences, une voiture pile face à lui. Au volant, une femme en état de choc ; à l’arrière, deux enfants blessés par balle.
Lorsque le commandant Alexane Laroche arrive sur place, la mère est introuvable. Pourquoi s’est-elle évaporée dans la nuit ?
Pour la flic démarre une course contre la montre ; pour l’infirmier, une quête obsessionnelle qui le transformera à jamais.
Qui des deux aura le fin mot de l’histoire ?
En huit romans, Pétronille Rostagnat s’est imposée comme une des révélations du polar français. Récompensée par le Prix Cognac 2022 pour J’aurais aimé le tuer et par le Grand Prix Iris noir Bruxelles 2023 pour Quand tu ouvriras les yeux, elle participe à l’adaptation audiovisuelle de ces deux romans.
Dans ce roman, on suit en parallèle l’histoire de Jérémy Bouscarat, infirmier urgentiste, et l’enquête de la commandante Alexandre Laroche. Écrit en chapitres courts qui font alterner les événements ou les points de vue des différents protagonistes, ce roman très bien construit entraîne le lecteur dans une intrigue complexe au dénouement inattendu.
Les personnages sont parfaitement décrits, et on peut suivre leurs doutes, leurs interrogations, leurs angoisses même.
Les rebondissements sont savamment répartis tout au long d’un récit parfaitement orchestré. Vraiment, une réussite et une lecture que je recommande aux amateurs de thrillers.
p. 84
Jérémy ouvrit la fenêtre du salon, alluma une cigarette. Dehors, la lune disparaissait sous l’amas de nuages qui s’agglutinent au-dessus de la capitale. L’infirmier se massa les paupières.Il allait devenir fou. Pourquoi se torturait-il ainsi avec cette supposition qui dépassait l’entendement ? il devait se raisonner et accepter que son enfant ne soit plus de ce monde. Il avait enterré les deux femmes de sa vie sept ans auparavant. Elles reposaient dans le caveau familial au cimetière de Pantin. Mais son esprit ne cessait de revenir au fait qu’il n’avait pas vu les corps avant leur mise en bière. Le médecin légiste ainsi que les hommes des pompes funèbres l’en avaient dissuadé. Le père d’Hélène s’était chargé de l’identification après l’accident pour lui éviter un traumatisme supplémentaire. Alors pourquoi s’acharner ? Mais son instinct lui dictait de continuer à creuser dans cette direction.
p. 195
La nuit n’arrêtait pas de se déplier. Les minutes s’étiraient en longueur, se traînaient, d’une lenteur désespérante. Le silence inondait la chambre. La lampe de chevet caressait de sa lumière artificielle la chevelure de Mila, dépassant de la couette. Mélanie s’était réfugiée dans l’unique fauteuil que comprenait la pièce. Elle attendait que le soleil se lève. Le passage des voitures dans la rue en contrebas balayait par intermittence le plafond d’un faisceau pâle. Si son corps restait immobile, son esprit était en ébullition. Mélanie tentait de faire le point sur ce qui la guettait dans les heures à venir. Un brouillard obstruait ses pensées. Son cerveau était embourbé, elle n’arrivait pas à réfléchir. Quelle heure pouvait-il être ? Elle se contorsionna pour lire l’heure sur le réveil numérique, situé sur une petite table non loin de là. 4h52. Depuis qu’elle s’était débarrassée de son portable dans une poubelle le soir du drame à quelques mètres de l’hôpital, elle n’avait plus accès à ses contacts, ni à l’heure. Elle n’avait jamais porté de montres au poignet et le regrettait aujourd’hui.

