A&L :: Lectures in the Mood #044

Décembre 2025

Accueil > Arts & littérature

Lectures in the mood #044 – Décembre 2025

Décembre 2025

L’émission littéraire proposée par Josiane Guibert qui vous fait partager ses découvertes, ses points d’intérêts et ses coups de cœur.

Emission de Décembre 2025.
1 –La Terre des égorgés d’Armand Cléry aux éditions Héloïse d’Ormesson
2- Nourrices de Séverine Cressan aux éditions Dalva
3 – Danse avec tes chaînes d’Anaëlle Jonah aux éditions Fayard
4 – Les promesses orphelines de Gilles Marchand aux éditions des Forges de Vulcain
5 – L’Enseveli de Valérie Paturaud aux éditions Les Escales

La Terre des égorgés d’Armand Cléry aux éditions Héloïse d’Ormesson

Pays d’Orléans, fin 1814. Les complots et les procès en sorcellerie règnent sur cette époque sombre. Sur les rives de la Loire gelées par l’hiver, on retrouve des corps lacérés : la légende de la Bête d’Orléans, un loup monstrueux qui rôderait, s’empare des esprits…
Fin du Premier Empire. Entre les rives de Loire et la plaine de Beauce, des cadavres sont retrouvés, le corps atrocement entaillé. Médecins et survivants sont formels : le temps des loups, des loups monstrueux semble bien revenu.
La mort rôde, la terreur gagne les campagnes et les villes, les pouvoirs publics nouvellement rétablis au service des Bourbons doivent agir. Pourtant on raconte d’autres légendes, plus sombres, plus fantastiques, et les autorités surveillent les agitateurs de tous bords. Le doute s’empare d’Adelphe de Mézières, jeune apprenti naturaliste qui, à mesure de ses interrogations, va tenter d’intéresser ses proches aux incohérences de la situation en s’appuyant notamment sur les connaissances d’un vieux savant misanthrope et de sa nièce, Carolange, dont il est amoureux.
Il n’est cependant qu’au début de ses frayeurs et ses surprises.
La Terre des égorgés livre le récit d’un monde où les complots, les accusations de sorcellerie, le fanatisme religieux et la violence illustrent les inquiétudes d’une nation vaincue, ballotée entre les changements de régimes politiques et meurtrie par l’invasion des armées étrangères.
Cette fresque flamboyante raconte aussi la destinée de femmes prises dans la tourmente des événements, qui essaient de survivre à la vindicte populaire ou veulent pleinement apporter leur contribution à l’Histoire en train de s’écrire.

J’avais lu avec bonheur le précédent roman de cet auteur, Camille 1815

Voici donc le nouveau roman historique d’Armand Cléry qui, une nouvelle fois, montre son talent d’écrivain et d’historien. Car on est plongé dans l’atmosphère d’Orléans en 1814 d’une part par les références historiques, d’autre part par une écriture riche et au vocabulaire conforme à celui de cette époque. Le lecteur est entraîné dans une suite d’aventures qui se succèdent sans temps mort, avec son lot de fausses pistes et un suspense permanent. Si, assez vite, j’avais deviné la nature de l’animal féroce, auteur de tous ces carnages, je n’avais pas imaginé quel en était l’instigateur !

L’atmosphère est celle des feuilletons du 19e siècle, et, dans ce roman, on pourrait trouver des points communs avec la plume d’un Eugène Sue, d’un Balzac ou d’un Ponson du Terrail. Et la morale est sauve puisqu’à la fin les coupables sont punis par le destin !

Un roman captivant qui se déroule dans les villages proches d’Orléans à l’aube du retour de Napoléon en 1815.

p. 77 

Autour d’eux, les rues sont désertes et obscures. On est quelque part sous le quartier Saint-Euverte où les vieux murs de l’enceinte effondrée abritent des oiseaux de ténèbres qui remplissent l’air de leur hululement. Il est maintenant une ou deux heures du matin et, dans une ville comme Orléans, tout est calme après minuit. Il n’y a personne ; plus aucun habitué ne viendra dans un bousin ou dans l’autre, et peu d’hommes en sortiront avant le jour car ce sont des maisons où l’on passe ordinairement la nuit. Même les espionnes préfèrent remettre à demain les révélations qu’elles ont soutirées dans les soupirs de l’amour et les commissaires de police dorment à poings fermés. Tout est calme. Les deux soldats s’ennuient en se répétant les mêmes mots confus, en serrant contre eux la lame de leur poignard et la bouche de leur pistolet qui seront leur unique maîtresse de ce soir.


p.188 

Cette sorcière, c’était autre chose que l’histoire d’un musicien apeuré jouant pour des créatures impossibles. Elle vivait dans un lieu sans nom derrière une gravière que tout le monde savait habitée du malin non sous sa forme animale, mais invisible comme l’esprit du mal qui gangrène le monde. On la disait veuve d’un bourreau, sans savoir lequel. On la disait bourrelle elle-même, assassine, bouchère au point d’accrocher des peaux d’enfants suppliciés aux branches des arbres et de se faire des colliers de bouts de seins desséchés des femmes qu’elle avait attirées jusqu’à elle. Des fils de laine teints du sang de ses victimes lui poussaient en guise de cheveux ; sa peau était faite de la même cire  que celle avec laquelle elle façonnait des poupées pour jeter ensuite ses sorts. C’était une vraie sorcière, répétait le vétéran, loin des rondes du diable, capable de se muer non en chèvre ou en chatte, mais en serpent les nuits de pleine lune où elle venait vous arracher les dents dans votre sommeil ou vous gober les yeux.

[remonter]

Nourrices de Séverine Cressan aux éditions Dalva

Dans ce village, c’est du corps des femmes qu’on tire l’argent qui fait vivre les familles. Car ici, on vend une denrée précieuse : le lait maternel. Sylvaine, son propre enfant à peine sevré, accueille chez elle comme tant d’autres une « petite de la ville ». Mais une nuit, en pleine forêt, elle découvre un bébé abandonné dans une clairière et à ses côtés un carnet qui raconte son histoire. Elle recueille ce nourrisson avec lequel elle tisse immédiatement un lien fusionnel. Quand la petite dont elle a la garde meurt, Sylvaine décide d’échanger les bébés. L’enfant mystérieuse se substitue à Gladie, l’enfant de la ville qui lui a été confiée…
Avec ce premier roman sensuel et bouleversant, Séverine Cressan révèle les rouages troublants d’une industrie méconnue. Dans ces pages inoubliables, elle nous entraîne dans un univers où la nature et l’enchantement ne sont jamais loin et réinvente l’histoire de ces mères invisibles.

Ce roman a été pour moi une belle découverte. Tout d’abord par la couverture, sobre, esthétique et porteuse de sens avec pudeur et discrétion ; puis, d’emblée, par la qualité de l’écriture, sensible dès les premières lignes qui m’ont séduite par leur qualité littéraire et linguistique.

Dans ce premier roman, Séverine Cressan révèle un grand talent d’écrivaine et de narratrice. L’écriture est précise, le vocabulaire riche, la langue évocatrice ; la construction du roman est très aboutie. Cela annonce, je l’espère, une belle carrière d’écrivaine pour  Séverine Cressan.

En décrivant des pratiques de commerce de la misère et de la précarité, cela aurait pu être un plaidoyer social. Il n’en est rien, l’autrice a choisi l’aspect humain dans un récit qui, parfois, s’apparente au conte.

On ne sait pas où ni quand se déroule cette histoire. Elle aurait été possible depuis la fin du Moyen Âge jusqu’à la fin du XIXe siècle. Je dirais que le plus vraisemblable est XVIIIe-XIXe. Au fond, cela n’a pas d’importance. Il ne s’agit pas d’un livre d’histoire, mais d’un roman dont l’action se déroule à une époque où les croyances et les superstitions priment sur la connaissance, où les femmes sont sous la domination des hommes, où la misère est exploitée.

Mais ce n’est pas l’essentiel. Ce que j’ai aimé dans ce roman, un roman sensuel écrit par une femme qui fait parler des femmes, c’est cette évocation de l’attachement filial, du lien entre la nourrice et l’enfant qu’elle allaite. C’est également cette façon à la fois libre et pudique de parler du corps féminin, des plaisirs et des souffrances, notamment celles dues à l’enfantement. Et, en plus, l’attachement à la nature et aux éléments, les passages poétiques et oniriques.

Une belle réussite littéraire, un livre lu en une journée et avec un intérêt constant, un roman de richesse et de plénitude que je recommande vivement.

Les premières lignes du livre ;

C’est nuit de lune pleine. 

Roux, colossal, aussi rond qu’un ventre sur le point d’enfanter, l’astre flotte bas dans le ciel couleur d’ardoise. Une brume épaisse recouvre la plaine comme un châle, se masse dans les replis du relief, s’effiloche à l’orée de la forêt. Dans le creux de la vallée se niche le village endormi, masqué par le voile blanchâtre, nébuleux. Seule la ramure imposante d’un chêne centenaire émerge du brouillard, île de verdure entourée par la ronde des toits qui se serrent. 

À l’abri des hommes, dans la profondeur des bois, les mille voix de la nuit chuchotent, murmurent, conversent à voix basse. Les stridulations des grillons répondent aux battements d’ailes, les craquements aux hululements. Au cœur de ce monde palpitant, frémissant, l’oiseau vole, plane jusqu’à la chaumière solitaire, toque à la fenêtre. De petits coups brefs, répétés, insistants. Un cliquettement incessant qui réveille, appelle Sylvaine.

p. 108

Un bruit de feuillage se détache du fond sonore de la forêt. Sylvaine se redresse, scrute les buissons, cherche la provenance de ce chuintement. S’agit-il d’un loup affamé et squelettique qui l’observe, embusqué derrière un bosquet ? Ou simplement d’un écureuil agile qui saute de branches en branches ? Elle se figure la fillette tétanisée, assaillie par les mêmes doutes, ou plutôt en proie à une peur bien plus immense, ancestrale, celle d’être dévorée par une bête féroce, engloutie par une racine mouvante. 

Cette pensée met en branle la jeune femme, agit comme un ressort qui banderait ses muscles, aiguiserait toutes ses facultés sensorielles. Elle inspire profondément, hume, flaire les senteurs boisées, sent sous ses pieds la terre meuble, la vie souterraine habitée de milliers d’insectes et de vers. Elle regarde Jehan grimaçant de frayeur, essuie la morve qui lui coule du nez, choisit de devenir louve, ourse, de renoncer à l’humain en elle, de retrouver sa nature première et sauvage, pour affronter la forêt. « Vite ! Vite ! Il faut faire ! » s’intime-t-elle.

[remonter]

Danse avec tes chaînes d’Anaëlle Jonah aux éditions Fayard

Ils s’appellent Michel, Patricia, Marie-Thérèse et Joseph. Arrachés brutalement à la douceur de l’enfance, les voici loin de chez eux, désemparés. Ils ont froid. Un adulte plein de sérieux leur avait parlé de Notre-Dame de Paris, mais très vite ils se retrouvent en pleine campagne, dans une ferme. Le même adulte avait aussi parlé d’école, cependant il s’agira surtout de soigner les bêtes, entretenir la maison, faire le ménage. Est-ce une nouvelle forme d’esclavage ? Qui a permis cela dans cette glorieuse République française dont on leur a naguère chanté les vertus ?
Il n’est pas temps pour eux de chercher des réponses à ces questions. Il faut vivre. Tenir bon. Jusqu’à ce qu’un jour l’opportunité se présente de forger leur destin.
Plongée au coeur d’un épisode sinistre et méconnu de l’histoire de France, au cours duquel des milliers d’enfants furent enlevés à leurs familles pour repeupler certaines régions en proie à la dénatalité et à l’exode rural, ce premier roman ambitieux et poétique est surtout une ode à la réinvention de soi et à la liberté. Celle-là même dont Nietzsche disait qu’elle consiste à danser avec ses chaînes.
Prix Poulet-Malassis 2025.
Anaëlle Jonah est journaliste. Danse avec tes chaînes est son premier roman.

Cette histoire est vue et racontée par une enfant, Marie-Thérèse, qui, comme d’autres enfants pauvres de la Réunion, a été enlevée à sa famille « pour lui donner de l’instruction et lui assurer un bel avenir ». Le roman alterne le récit de ce qu’elle vit dans son enfance et de son retour à La Réunion à l’occasion de la commémoration du cinquantenaire de cette horreur qu’aujourd’hui on appellerait déportation. Ces éléments de récit sont entrecoupés par quelques poèmes de Joseph Gosse, réunionnais qui a subi le même sort que notre héroïne, et dont le titre du recueil de poésie, paru en 1995, à donné le titre de ce roman. 

Le texte est merveilleusement servi par le talent de conteuse d’ Anaëlle Jonah dont l’écriture précise donne vie aux personnages pour lesquels j’ai immédiatement éprouvé de l’empathie. On ne peut qu’être indigné par ces mesures gouvernementales scandaleuses et mensongères. Ce pan de notre histoire, souvent méconnu, est une honte pour les gouvernements d’alors.

Un premier roman très réussi qui dévoile une machination honteuse et qui pose encore bien des questions.


p. 117

Nos prénoms changèrent soudainement. Un jour Joseph et Marie-Thérèse, l’autre Florent et Marie. Nous avions subi tant de bouleversements que ce n’en était même plus surprenant. Une énième partie de moi s’évanouissait. Et donc ? Mon identité, à la manière d’un oignon, avait été épluchée, éraflée couche après couche au point qu’il ne me restait plus qu’un fragment de mon être, et ce fragment était Joseph. Tant qu’il était là, je savais que cette autre vie n’avait pas été rêvée. Tant qu’il était là, je savais la personne que j’avais été.

p. 258

Le chemin demeure le même.  Bordé de roses et de buissons, il mène à cette bâtisse que mes frères, ma sœur et moi avons habitée avant la tempête. À première vue, peu de choses ont changé : ce sont les mêmes plantes qui décorent l’allée, les mêmes volets bruns qui adornent les fenêtres. Cette porte que nous approchons, Joseph l’a aussi poussée, quarante ans plus tôt, pour essayer de retrouver notre mère, porté par un élan de courage ou de désespoir. Et de cette cloche couverte de rouille émanait un tintement clair et serein comme le chant d’un oiseau. Tu l’as fait sonner, mais ce geste n’éveille qu’un sinistre carillon. L’âme du bâtiment s’est dissipée. Il ne reste plus que cette carcasse de métal et de briques, dans laquelle des religieuses déambulent de jours comme de nuit. Les enfants, eux, ont disparu sans laisser de traces. Après les derniers déplacements en 1982, la pouponnière est redevenue couvent.

Et, pour finir, un poème de Joseph Gosse cité à la page 84 :

            Dans ma bouche se mêlent les voix

            de mes ancêtres et de tous ces êtres

            jugés trop discrets, trop modestes

            que la société a recrachés

            encore et encore

            personnellement

            je ne parle que pour les vaincus

            pour les pions de l’échiquier

            sacrifiés au nom du bien-être

            collectif et de la bienséance

            Danse avec tes chaînes, Joseph Gosse, éditions Fresnel, 1995

[remonter]

Les promesses orphelines de Gilles Marchand aux éditions des Forges de Vulcain

Texte de quatrième de couverture :

On racontait qu’on allait marcher sur la Lune, on disait qu’en l’an 2000 on se déplacerait en voiture volante. On parlait d’un Aérotrain capable de battre tous les records de vitesse.
Mais comment participer à tout ça quand on vit, comme Gino, au fin fond d’un village de l’Orléanais, quand le bulletin scolaire est en berne, quand on se demande comment séduire Roxane, la fille entrevue au bal du village des années plus tôt ?
Gilles Marchand, fidèle à ses personnages toujours en décalage, nous offre une traversée poétique des Trente glorieuses par un jeune idéaliste, la tête pleine de rêves plus grands que lui, acteur à sa manière d’un monde en accélération où le bonheur pour tous semblait à portée de main.

Du même auteur, je vous avais présenté Le soldat désaccordé un roman que j’avais beaucoup aimé et qui faisait référence à la Grande Guerre.

L’action du livre Les promesses orphelines se situe pendant les Trente Glorieuses. Ce fut certes une période faste et d’expansion technique et sociale extraordinaire, mais elle ne fut pas vécue par tous de la même façon et avec le même sentiment de réussite. 

On va y suivre la vie de Gino, fils d’un immigré italien, qui va vivre dans la campagne orléanaise ; tout commence par son achat d’une boule à neige, un espace de rêve, un espace qui renferme des silhouettes à peine entrevues. C’est l’ouverture vers le rêve et vers la poésie qui, malgré les circonstances, ne quittera jamais ce roman. Roman inclassable, roman de souvenirs certes, roman d’espoir, de désillusion où chacun est toujours à la recherche de ce qu’il y a de meilleur. Le récit met en évidence la fragilité des hommes face à l’histoire et à la politique, le fossé qui existe entre les décideurs et les hommes du peuple. Au-delà de la nostalgie et du rêve apparaît l’espoir. Gino, qui va rester un élève médiocre à l’école et au lycée, va malgré tout réussir à exister en participant à l’essor technologique d’une autre façon, à son échelle. 

Dans ce livre apparaissent la fascination pour le progrès, j’en veux pour exemple l’histoire du métro aérien de Châteauneuf-sur-Loire et celle de l’aérotrain de Saran qui vont amener à des espoirs et à des rêves et dont Gino ne comprend pas l’échec dû à des considérations politiques bien loin des idées des personnages. 

J’ai beaucoup aimé ce livre ; je me suis retrouvée dans ce héros, puisque nous sommes nés au même moment, nous avons traversé les mêmes choses, bien que l’histoire de l’aérotrain et celle du métro aérien m’aient été révélées beaucoup plus tard puisque j’habite maintenant dans l’Orléanais. Roman de rêve, roman de tendresse, et je terminerai ce commentaire par la question d’un personnage récurrent, celui l’enquêtrice qui pose toujours la question : « êtes-vous très heureux, assez heureux, ou juste un peu heureux ? »

p. 77 

Mon enfance s’est achevée comme ça. Des été très longs, des hivers très longs. Les années 1950 se terminaient, les années 1960 s’apprêtaient à débouler, tapies dans un angle du calendrier. Le monde continuait de changer à toute allure. Je le contemplai depuis la fenêtre de ma chambre. J’ai eu 12 ans, j’ai eu 13 ans, j’ai eu 14 ans. Même champ, mêmes arbres, mêmes nuages paresseux dans le ciel. Et pourtant, partout ailleurs, c’était la course au progrès. On parlait d’acheter un téléviseur, un aspirateur, un lave-linge. 

On nous disait qu’il fallait être heureux. Alors, on tâchait de l’être pour ne pas fâcher la vie.

p. 93
Au moment où je m’y attendais le moins, le miracle a eu lieu. C’était l’été de mes 14 ans, l’année du métro aérien. Ils montaient leurs stands, dressaient un chapiteau, s’invectivaient, riaient et s’engueulaient. Au moment de descendre de mon vélo, je ne sais pas comment je m’étais débrouillé, mais je l’avais fait dérailler. J’étais sur le point de replacer la chaîne et je repensais, comme à chaque fois que les forains arrivaient, à la fille de la boule à neige.
Je regardais autour de moi.
Elle n’était pas là .
« Tu ne m’as pas l’air très doué avec ton vélo. »
Elle était là.


p. 135 

Et c’était reparti. Comme à chaque fois, je me mettais à rêver ma vie plutôt qu’à me donner les moyens de la vivre. Mais je n’ai pas fait semblant, J’ai essayé. Dès que j’avais une vache d’idée, je me la notais dans un carnet pour y penser le soir et pas avant. Et je me reconcentrais sur mes cours. Parfois ça marchait. Pas toujours. Parce que mes vaches d’idées étaient souvent plus intéressantes que Thalès, Pythagore et leurs histoires d’angles.

C’était comme s’il y avait trop de choses dans ma tête. Je pensais que ça finirait bien par sortir dans le bon ordre.

[remonter]

L’Enseveli de Valérie Paturaud aux éditions Les Escales

Après l’immense succès de La Cuisinière des Kennedy, le nouveau roman de Valérie Paturaud : une histoire d’amitié bouleversante pendant la Première Guerre mondiale.
Sur le champ de bataille, un obus éclate. Abel n’écoute que son courage et, au péril de sa vie, sauve un inconnu d’une mort certaine.
Alors qu’Abel est en convalescence dans un hôpital de fortune, un officier défiguré vient occuper le lit voisin. Abel est ouvrier, Adrien est médecin : un gouffre social les sépare et jamais ils ne se seraient rencontrés dans la vie civile. Mais ici, dans ce lieu hors du temps, ils ne sont plus que deux hommes en souffrance.
Adrien s’intéresse à la vie d’Abel. Privé de l’usage de la parole, il écrit sur un cahier d’écolier pour communiquer. Abel, peu instruit, lit avec difficulté. Entre paroles et écrits, l’officier et le soldat partagent au fil des jours ce qu’ils ont de plus intime, de plus enseveli… jusqu’à découvrir que leurs chemins, avant la guerre, se sont déjà croisés.  

J’avais beaucoup apprécié La Cuisinière des Kennedy, mais ce dernier livre m’a carrément bouleversée et je tiens à saluer le talent de Valérie Paturaud.

Les dégâts humains, physiques et psychologiques, dus aux guerres, notamment à la Grande Guerre, ont été abordés dans de nombreux romans. Le sujet n’est donc pas nouveau. Mais la façon dont il est traité ici, au travers de la construction d’une amitié, est d’une grande intensité.

À la lecture de ce roman très bien écrit, d’une plume fine, précise, parfois poétique, on perçoit les horreurs de la guerre en arrière-plan, au travers de l’évolution de l’amitié entre Abel et Adrien. Tout les oppose : leur milieu social, leur éducation, leur culture, leur personnalité. Dans ce milieu d’hommes traumatisés dans leur chair et dans leur esprit, ils sont « amis de douleur » et leur amitié va les aider à amorcer leur reconstruction. Car à l’époque, pas de chirurgie réparatrice, pas de prothèses évoluées, pas de soutien psychologique et la solidarité, l’entraide, l’écoute, le partage prennent toute leur place pour surmonter la difficulté à s’accepter et à espérer être accepté des autres. 

Dans ce merveilleux roman, pas de pathos ni de jugement et, pour ma part j’ai été émue et jusqu’aux larmes dans les dernières pages. 

Voilà un livre que je ne suis pas près d’oublier et que je recommande.

p. 69 

Cet homme allongé souffrira peut-être dès le sommeil dissipé. Adrien allait l’entendre geindre, hurler, appeler, comme il lui semble entendre l’humanité entière gémir depuis des jours. Il allait habiter désormais dans ce pays-là, celui dont les règles et les codes sont singuliers. Il vivait depuis tant d’années entre ses frontières, sans le connaître vraiment.  Adrien allait l’entendre geindre. Ce pays où l’on envie le moins blessé que soi, où l’on échangerait sa vie sans réfléchir et sans regret avec celle d’un autre qui peut encore sourire.

p. 103

Il faisait partie du monde sur lequel il avait gueulé dans la rue pendant des années avec les copains syndiqués. Il avait peut-être défilé sous ses fenêtres, sa femme avait alors probablement fermé les volets pour ne pas effrayer les enfants ou ne pas les gêner pendant leur cours de piano. Ils ne devaient pas lire le même canard ni écouter la même musique, ils n’avaient pas non plus le même tailleur ni le même cordonnier. Pourtant, ils étaient maintenant dans la même misère, et pour une fois le bourgeois était plus mal loti que lui.

Et puis voilà qu’Abel l’avait sauvé. il l’avait trouvé sur son chemin, le hasard de la vie, celui de la mort peut-être qui accueille tout le monde indifféremment ?

p. 156

Abel a entendu le bruit de la plume sur le papier pendant un bon moment. C’était rare qu’il écrive dans la journée. Depuis la veille, il s’interrogeait. « Lui, avec sa gueule, et moi, avec mes béquilles, nous avions vécu ensemble des moments inoubliables, nous avions aussi évoqué souvent nos vies parallèles… Comment se faisait-il que nous n’ayons pas su que nos chemins s’étaient à ce point croisés ? Nous avions des images communes dans nos têtes de gamins, pourquoi nos impressions étaient-elles si différentes pour un même événement, comme définitivement séparées par des barrières invisibles, mais semblables à celles du jour de l’inauguration ? »

[remonter]