Février 2026

Février 2026

L’émission littéraire proposée par Josiane Guibert qui vous fait partager ses découvertes, ses points d’intérêts et ses coups de cœur.
| Emission de Février 2026. 1-Ici s’arrête le monde de Barbara Abel aux éditions Récamier Noir, un récit catastrophe haletant qui pose bien des questions sur les comportements humains. 2-La fille du grand hiver d’Isabelle Autissier aux éditions Paulsen, un beau roman qui décrit la vie et la personnalité d’une Groenlandaise qui a accompagné Rasmussen dans ses explorations. 3-Je voulais vivre d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre aux éditions Grasset, un passionnant roman historique qui offre un autre regard sur Milady, le personnage créé par Alexandre Dumas dans Les trois mousquetaires. 4-La petite fasciste de Jérôme Leroy aux éditions La Manuf, un court roman savoureux, parfois jubilatoire mais plutôt provocateur. 5-La voix de l’arbre de Bernard Werber aux éditions Albin Michel, une belle histoire qui souligne la nécessité de préserver les forêts, de réviser notre lien avec la nature et d’être plus attentifs aux êtres vivants qui nous entourent. |
Ici s’arrête le monde de Barbara Abel aux éditions Récamier Noir
Un samedi de septembre. Les courses, un anniversaire à préparer, les frictions ordinaires d’une famille recomposée. Ici
Puis, soudain, les explosions.
Bruxelles bascule dans le noir.
Pour survivre, Hélène, Raphaël et leurs enfants doivent quitter la ville dévastée. Avancer comme un clan.
Pour échapper aux bombes, il faut rester unis. Mais quand les failles de chacun s’invitent au cœur de cette famille, l’ennemi n’est pas toujours au-dehors.
Avec sa maîtrise du suspense psychologique, Barbara Abel – pionnière du thriller domestique, traduite dans le monde entier et adaptée au cinéma jusqu’à Hollywood – signe un roman aussi haletant qu’intime où, face à l’effondrement, une vérité s’impose : ici s’arrête le monde… et commence ce qu’il reste d’humanité.
Si je devais classer ce livre je dirais que c’est plutôt un récit catastrophe, suite au bombardement de Bruxelles dont on ne connaît ni les causes ni l’origine. Le lecteur se trouve confronté aux conséquences de ce bombardement qui vont mener à des drames intimes et familiaux et à des conflits de voisinage. Dans ce roman, chacun est confronté à ses limites. La question essentielle : que serions-nous prêts à faire pour survivre ou pour sauver nos proches ? Jusqu’où serions-nous prêts à aller ?
Dans une atmosphère pesante et anxiogène, les épreuves se succèdent qui remettent tout en question, le rythme est haletant, le suspense persiste jusqu’au bout.
On peut dire que ce n’est pas un livre de tout repos, non seulement parce qu’il nous pose tout un tas de questions sur nos choix parfois impossibles dans des situations au cours desquelles les personnages sont confrontés à des problèmes insolubles, et sur sur notre vie, sur nos priorités, sur ce que nous sommes prêts à faire pour nous protéger et pour protéger ceux qui nous sont chers. Un livre déstabilisant qui, une fois qu’on a qu’on l’a refermé, continue à poser bien des questions. Qu’importe ici le décor, que ce soit Bruxelles ou une autre ville. La question reste la même : comment faire face à l’impossible ? Peut-on conserver ses valeurs, sa ligne de vie ? Quels choix sommes-nous prêts à faire ? Jusqu’où sommes-nous prêts à nous engager, à nous protéger ?
Un livre très fort qu’on ne lâche pas une seconde, mais qui ne laisse pas indemne.
p. 64 :
Le spectacle qui s’offre à eux est apocalyptique. La rue Saint-Bernard n’est plus qu’une artère éventrée à certains endroits, recouverte de maisons effondrées à d’autres, terrifiants décombres dont on n’ose imaginer ce qu’ils recouvrent. Des foyers d’incendie parsèment les bâtiments en ruine, d’où s’échappe une fumée dense et noirâtre. De nombreuses carcasses de voitures jonchent la chaussée, certaines en feu, ainsi que des lampadaires avachis. Une odeur indéfinissable flotte dans l’air, mélange d’essence et de brûlé, de plastique aussi, ça sent le drame. Quelques habitations tiennent debout, par grappes de quatre ou cinq. Sombres silhouettes, elles se découpent dans le jour qui se lève, on dirait qu’elles se serrent les unes contre les autres de peur de s’effondrer à leur tour. De chacune d’elles les gens commencent à sortir, effarés.
p. 106-107 :
Elle ne sait pas trop ce qu’elle vient chercher, sans doute rien de précis, juste répondre à un besoin, celui d’être à cet endroit, dire adieu à la vie qu’elle n’aura jamais plus. Comme une mue. Cette nuit, le destin a troqué son costume trois-pièces pour des haillons. C’est ainsi qu’elle voit la vie, désormais : une mendiante qui chemine pieds nus sur une route couverte de pierres. Hier, c’était son anniversaire, dix-sept ans, l’aube d’une vie. Au même moment, le monde autour d’elle a explosé. et soudain ce monde qu’elle aspirait à découvrir lui semble terrifiant.
p. 164 :
Le tableau est glaçant, ils sont trois, des grands, des forts. Ils se tiennent devant l’adolescente, acculée contre le mur du fond, les yeux dévastés par la peur. Elle les supplie de partir, elle les implore, laissez-moi tranquille. Ses plaintes les font rire, ils prennent leur temps, se gorgent de leur pouvoir. Ils jouent avec elle, prédateurs tout-puissants. L’un d’eux se tient au milieu de la pièce, armé d’une batte de baseball, comme pour surveiller la scène. Ou pour menacer. Posés sur le divan, un marteau et un cric de voiture. Les deux autres s’approchent de Laura, les mains libres qu’ils tendent vers elle. Ils l’encerclent. Elle est terrorisée. Elle pleure, elle balbutie.
Du bout du couloir, les cris de Pauline scandent le péril.
Marius est pétrifié, son corps et ses pensées paralysés par la peur, elle-même amplifiée par la conscience de sa propre faiblesse. Il ne peut rien faire pour aider sa sœur, il n’a aucune chance, face à eux. Il est en danger, lui aussi. Il doit se sauver, au propre comme au figuré. C’est la seule idée qui s’impose. Fuir.


La fille du grand hiver d’Isabelle Autissier aux éditions Paulsen
Elle a sept ans et connaît déjà la faim. Dans la nuit polaire, sa mère assouplit la corde qu’elle devra lui passer autour du cou. Une bouche de moins à nourrir sauvera peut-être le reste de la famille. Mais au dernier moment, son frère s’interpose. Arnarulunguaq vivra.
Des années plus tard, des Blancs se sont installés dans son village du Groenland. Le comptoir qu’ils ont ouvert modifie le mode de vie des Inuits. Mais la jeune femme aux yeux pétillants n’a qu’une envie : participer à leurs expéditions. En 1921, Arnarulunguaq ose, et part en traîneau à travers le Grand Nord avec le charismatique Knud Rasmussen, à la rencontre des peuples d’au-delà de la mer.
Isabelle Autissier retrace la vie de cette femme éprise de liberté, qui fut la première Inuite à porter un regard d’anthropologue sur les habitants de l’Arctique.
Je connaissais Isabelle Autissier, première femme à avoir réalisé un tour du monde en bateau en solitaire. Ce livre m’a vraiment révélé son immense talent d’une écrivaine qui nous emmène au Groenland, au début du XXe siècle et nous fait découvrir la personnalité attachante d’Arnarulunguaq, une Inuite qui a participé à l’expédition de Knud Rasmussen dans l’Arctique du Nord canadien.
Ce beau roman, dont l’autrice précise bien qu’il n’est pas une biographie, mettant lumière la vie et la personnalité d’Arnarulunguaq, est aussi l’occasion de dépeindre les coutumes et les modes de vie de ces Inuits qui ont dû s’adapter à la rigueur du climat et de leur environnement.
On prend conscience du fait que l’arrivée des blancs venus du Danemark va, non seulement provoquer un choc de civilisation, mais également le basculement futur d’une société archaïque, mais qui a trouvé son équilibre, vers un mode de vie plus consumériste.
Merveilleusement écrit, cet excellent roman, tout en apprenant au lecteur l’épopée des découvertes de Rasmussen et le rôle d’Arnarulunguaq, pose bien des questions sur les bienfaits du progrès et la perte d’identité culturelle.
p. 43
Ils sont comme la nature autour d’eux, impatients et conscients que leur survie de l’hiver prochain dépend de leur habileté actuelle. Les jours s’étirent et ne sont pas suffisants. Tirer, piéger, harponner, pêcher, découper, dépouiller, écharner, épiler, dégraisser, tanner, sécher. À lui le harpon et le fusil, à elle les petits pièges et l’apprêt des prises. À chaque espèce correspond un mode d’approche, un type de capture et un traitement. Plus qu’une science transmise de génération en génération, c’est une fusion avec la vie autour d’eux, une compréhension intime, un dialogue de vivant à vivant. Les animaux acceptent leur destin, comme ces légers mergules qui ferment déjà les yeux quand elle les sort du filet, avant de leur tordre sèchement le cou. Tant que les humains, par bêtise ou par inadvertance, n’offenseront pas les bêtes en transgressant un tabou, ce pacte durera.
p. 44
Quand l’interminable couchant se pare de mauve, elle cuisine une rapide soupe de viande pendant que son compagnon aiguise sa lance et graisse son fusil, jouissant à peine de la prairie qu’ils dominent, enflammée par le pavot arctique. Ailleurs sur Terre on parlerait de lune de miel. Eux se sentent juste heureux de découvrir qu’ils forment une belle paire, efficace, chacun à son poste. il n’est déjà plus besoin que de rares paroles ou d’un sourire affectueux pour qu’ils se devinent.
p. 103
Elle sort de la hutte. il n’y a pas d’aube. Le ciel tire sur le violet, ponctué de quelques pâles étoiles. Sans vent, un peu de brouillard stagne autour des icebergs et efface le mont Dundas. Le silence est pesant, la mort a aussi saisi le paysage. Elle reste un long moment dans l’air glacé, et peu à peu le battement de son cœur enfle jusqu’à ce qu’elle le sente au bout de ses doigts, de ses jambes, de sa tête.

Je voulais vivre d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre aux éditions Grasset
Texte de quatrième de couverture :
Par une nuit glaciale, le père Lamandre recueille une fillette de six ans venue frapper avec insistance à sa porte. L’enfant aux yeux admirables tremble de froid et de faim. Elle a les pieds en sang dans ses souliers à boucles d’argent, mais refuse de répondre aux questions qui lui sont posées. Le vieux prêtre ne saura que son prénom : Anne. Vingt ans plus tard, Anne est devenue Lady Clarick. Richissime, courtisée, elle a l’oreille des grands et le cardinal de Richelieu ne jure que par elle. Pourtant, dans l’ombre, quatre hommes connaissent son vrai visage et sont prêts à tout pour la punir de ses forfaits. Manipulatrice sans foi ni loi, intrigante, traîtresse, empoisonneuse, cette criminelle au visage angélique a traversé les siècles et la littérature : elle se nomme Milady. Voici venu le temps d’écarter la légende pour rencontrer la femme. Même un personnage de fiction peut réclamer justice. Ce roman inoubliable, écrit d’une voix puissamment contemporaine, rend vie à Milady et nous offre son histoire dont Dumas a semé les indices dans Les Trois Mousquetaires. Magnifique portrait d’une femme libre menant, pour sa survie, un jeu dangereux. Dans une époque où trop d’hommes voudraient la contraindre et la posséder, elle se bat – jusqu’à la transgression ultime – pour son pays, pour son idéal et pour sa liberté.
Comme beaucoup de gens, je connaissais Milady comme le personnage féminin, antagoniste de d’Artagnan et des trois mousquetaires dans le roman d’Alexandre Dumas, roman qui met en avant une amitié virile indéfectible, mais dans lequel Milady est une personne malfaisante, faisant preuve de rouerie, de malhonnêteté et de machiavélisme. On n’en attend pas moins dans la vision réductrice de la femme au XIXe siècle ! Et le roman de Dumas met en place des représentations mentales des personnages encore très vivaces aujourd’hui.
En s’attaquant à ces représentations, Adélaïde de Clermont-Tonnerre prend un grand risque. Mais elle ne tombe jamais dans le piège de critiquer Dumas. Elle donne de son personnage une autre vision. Le point de vue change, les faits et les protagonistes sont vus sous un autre angle, plus humain, plus construit sur le plan psychologique, et cela fait la force de ce roman. On n’enlève rien aux actions de Milady. Mais on peut comprendre ce qui l’a amenée là, et je dois bien avouer que j’ai ressenti de l’empathie pour cette femme dont la conduite – souvent loin d’être exemplaire – peut simplement s’expliquer par un intense besoin de vivre et de lutter contre l’adversité.
Pour cela, ce livre est, à mon sens, une réussite, et j’ai eu un immense plaisir et un intérêt constant à le lire.
p. 68
Le jardin du curé n’avait plus de secret pour Anne. Elle aimait ce lieu avec passion, tout comme les champs vallonnés et les bois qui l’entouraient. La fillette avait complété avec le père Lamandre ses connaissances des simples médicinales. Minutieuse, elle apprenait les bienfaits comme les dangers des plantes, des écorces et des baies, celles dont il fallait utiliser les feuilles, celles dont les principes se concentraient dans les racines ou les sommités fleuries, toute cette pharmacie que la nature tient à notre disposition. L’été adoucissait à présent la vie des habitants de Bussy. En presque trois mois, la fillette avait retrouvé sa vivacité et ses couleurs, même si parfois, la nuit, elle se réveillait encore en sursaut, faisant bondir le chat Grisou qui avait définitivement adopté sa couche.
p. 175
La nuit, elle rêve qu’il est à sa merci, implorant, vaincu. Est-ce donc l’éternel lot des femmes d’être trahies, volées, violentées ? Elle repense aux déclarations de Gauthier quand elle était à Templemars, à ses promesses. Il y croyait sans doute, peut-être même plus qu’elle n’y avait jamais cru. Elle balance entre la volonté de le punir et celle de l’oublier. Il lui laisse le champ libre. Non qu’il se soit montré encombrant depuis le retour du vicomte de La Fère, mais elle est plus à l’aise sans ce témoin dont le regard, les remarques sardoniques lui rappelaient que, malgré son élan sincère pour Olivier, tout ce qu’elle essaie de bâtir repose sur un mensonge.
p. 297
En quelques jours, James de Winter et moi étions devenus inséparables. Nous avions le sentiment étrange de nous être toujours connus et nous nous amusions de notre ressemblance. Tous deux élancés, blonds, dotés d’un teint pâle qui éclairait nos yeux bleus, nous aurions pu être frère et sœur. Nous ne cessions de nous trouver des aspirations et des intérêts communs. Je découvrais qu’il aimait follement les livres et se montrait curieux d’une foule de sujets. James, qui se passionnait notamment pour l’astronomie et la médecine, m’ouvrit de nouveaux horizons. Il en dissertait avec verve et attisa mon envie d’étudier ces disciplines en faisant déposer chez moi une caisse entière d’ouvrages. Il me permit de rencontrer un petit cercle d’amis. C’était un assemblage de personnalités aussi fantasques entièrement dédiées à leurs obsessions diverses. James les réunissait dans son hôtel particulier deux fois par semaine. Nombre d’entre eux étaient mariés, même s’ils avaient tous plus ou moins été amants, évacuant ainsi la question de l’attirance qui aurait perturbé leurs travaux. J’étais la première femme invitée à leurs réunions, mais il m’accueillirent sans prévention contre mon sexe, s’intéressant plutôt à mes connaissances botaniques.[remonter]

La petite fasciste de Jérôme Leroy aux éditions La manuf
Texte de quatrième de couverture
Dans une France en plein chaos politique et social, qu’ont de commun une jeune militante flamande identitaire de vingt ans et un député sexagénaire macroniste, qui va remettre son siège en jeu sans vraiment y croire ? Pas grand-chose apparemment. C’est compter sans l’amour qui frappe où il veut et quand il veut, même dans un pays en proie à une violence généralisée qui vient de loin…
Trouvé par hasard au cours d’une déambulation en librairie, ce court roman ne m’a pas déçue ! Je connaissais la maison d’édition la Manufacture de livres et je découvre cette collection, la Manuf.
Si vous aimez découvrir des livres noirs et un peu provocateurs, cette lecture est faite pour vous. Les premières scènes sont cyniques et violentes. La suite du roman raconte ce qui les a précédées et ce qui les a provoquées. Mais dès le début du livre, on est face à la complexité des personnages, à la diversité de leurs parcours et au rôle que prend leur engagement politique dans le scénario de leur vie. On va être amené à croiser des membres du Bloc patriotique, dont la patronne, Agnès Dorgellès, est la fille d’un chef charismatique, et face aux insurgés menés par le coléreux Machecourt dans ce pays gouverné par un président isolé et sûr de lui, le Dingue. Tous ces personnages vivants trouvent leur écho dans la situation politique actuelle et cela rajoute un intérêt, car, au fil du roman, les situations cocasses et l’ironie ne manquent pas.
Ce livre pourrait sembler bien noir et pessimiste. C’est sans compter le coup de foudre, le début d’une histoire d’amour improbable entre deux êtres qui sont amenés à modifier leur idéologie.
Un court roman savoureux, parfois jubilatoire, pour esprits ouverts.
p. 60
Comme il avançait de nouveau vers elle, il freine, surpris, et dans le même mouvement, il récupère sa planche. Qu’il repose au sol.
— Alors, qu’est-ce que tu veux ? demande Francesca.
— Rien, je trouve que tu es bonne.
Sa vulgarité est comme un coup de pistolet dans l’harmonie de ce corps de 15 ans.
Rigolade des autres, quatre, en arrière-fond sonore.
Elle s’approche.
Elle le saisit par la nuque d’une seule main, il a un mouvement de recul, mais elle serre plus fort. Elle voit la peur et la surprise, ces sœurs siamoises, qui font battre plus vite les longs cils.
Et elle l’embrasse.
À pleine bouche. Elle force l’enclos de ses dents, comme dirait Homère dans la traduction de Victor Bérard qui a pris un coup de vieux pense la petite fasciste qui, on a oublié de le préciser, a choisi la spécialité de lettres classiques dans sa khâgne de Notre-Dame-des-Douleurs.
Elle entend la huée et les cris et les rires des autres petits mecs.
Jusqu’au moment où, l’enclos des dents du garçon, elle le pète d’un coup de boule.
Le garçon pleure maintenant, la bouche en sang. Un des petits mecs avec une tête à s’appeler Mouloud, pense-t-elle, plus costaud, s’approche. Il s’apprête à parler et elle sait déjà ce qu’il va dire et le ton sur lequel il va le dire et les postures qu’il va adopter, les bras écartés, « mais ça ne se fait pas ça mademoiselle wesh ! » alors elle frappe avant, avec le coude, lui casse le nez, dans un joli craquement.
p. 80
Et c’est une des causes du malaise précédent, notre député ne supporte plus, ou de plus en plus mal, le mauvais temps. Malgré le réchauffement climatique, vivre dans les Flandres, c’est tout de même, le plus souvent, vivre dans le gris, entrer dans des pièces humides, monter le chauffage, allumer la lumière à trois heures de l’après-midi. Il a été longtemps indifférent au mauvais temps, et puis cela a commencé à jouer démesurément sur son moral, au point de prendre des anxiolytiques et maintenant il a l’impression que ce spleen météorologique a affecté sa force de travail et sa libido aussi. Et pourtant, Odile est toujours aussi désirable, ils font encore l’amour, mais lui a perdu quelque chose en route. Pas le plaisir, mais ce qui est accompagne le plaisir, et qui était aussi du plaisir, plus grand peut-être et en tout cas plus durable que l’orgasme : le temps aboli, le sexe comme machine à remonter le temps.
À chaque fois, avec sa femme, avant, c’était comme la première fois. Ce n’est plus vraiment le cas depuis qu’il a commencé sa crise.

La voix de l’arbre de Bernard Werber aux éditions Albin Michel
Rose, jeune scientifique déterminée, a suivi son compagnon au cœur de la plus ancienne forêt de France. Il veut lui faire partager son émerveillement pour un chêne millénaire d’une rare beauté. Mais le spectacle tourne au drame lorsqu’ une lourde branche tombe de l’arbre et tue le jeune homme sur le coup.
Accusée du meurtre, traquée par la police, Rose décide de fuir, le temps de prouver son innocence alors que tout l’accable, une solution, aussi surprenante soit-elle, se dessine : communiquer avec ce grand chêne, témoin du drame. Aidée de Sylvain, botaniste aussi original que génial, elle élabore une machine capable d’une telle prouesse : un Arbrophone. Ce qu’elle va découvrir dépasse de loin le cadre de l’enquête policière…
Dans ce suspense haletant, entre aventure, science et passion, Bernard Werber nous révèle un univers merveilleux et nous reconnecte à l’énergie vitale des forêts.
J’ai lu ce roman un peu comme j’aurais lu un conte ou une fable. Aussi, je ne me suis pas attachée aux éléments invraisemblables ou à la limite du possible.
Le sujet est intéressant et, sans être jamais moralisateur, l’auteur souligne la nécessité de préserver les forêts, de réviser notre lien avec la nature et d’être plus attentifs aux êtres vivants qui nous entourent, que ce soient les végétaux ou les animaux.
Ce roman est une réussite dans la mesure où il est à la fois un conte avec des aspects un peu surnaturels, une belle histoire qui embarque le lecteur, un thriller qui ne manque pas de suspense, et un essai scientifique qui donne à apprendre des éléments, en particulier sur la physiologie des arbres.
En revanche, bien qu’ayant suivi avec intérêt leurs aventures, je n’ai pas ressenti d’empathie pour les protagonistes dont les personnalités sont à peine décrites et auraient gagné à être plus approfondies.
Mais ce livre m’a donné envie de me documenter sur les arbres, leur mode de croissance et de développement, et m’a confortée dans l’opinion que j’avais sur la question de l’écologie, qui n’est pas que politique, et le fait qu’une prise de conscience collective s’impose de la part de tous.
p. 76-77
Quand Rose arrive à l’adresse qu’elle a trouvée, elle se demande si le deep web ne l’a pas induite en erreur. L’endroit, en lisière de la forêt du Ciron, situé entre la limite sud-est de l’agglomération de Bordeaux et la clairière au centre de laquelle trône Yggdrasil, accueille une vieille bâtisse en ruine complètement laissée à l’abandon.
On dirait le genre de maison isolée qu’on voit dans les films d’horreur, loin des agglomérations et des routes, sans voisinage : personne ne sait ce qu’il s’y passe.
Parcourue d’un frisson, Rose réussit à se raisonner et s’approche de l’entrée du domaine, qui en est barré par une grille rouillée, sans serrure, et entrouverte sur l’immense jardin.
Pour tout indice d’une présence humaine, une boîte aux lettres hors d’âge, où sont inscrites les initiales S.W., est plantée sur un des piliers de briques du portail. Une araignée a tissé sa toile sur la fente, signe que le facteur n’est pas passé depuis longtemps. En guise de sonnette, il y a une cloche. La jeune femme tire sur la poignée de la chaînette qui y est accrochée. La cloche rouillée retentit dans un bruit de ferraille.
La réaction que déclenche le son de cette étrange sonnette n’est pas celle que Rose attendait. Tout d’abord, elle entend le hennissement de chevaux, puis un bêlement de chèvre et enfin des caquètements de poules.
p.237
Ils arrivent enfin à la clairière dYggdrasil.
Le chêne millénaire leur apparaît à tous comme un monument, une cathédrale végétale. Et à Rose, également comme un repère intime et sacré.
Elle se souvient d’avoir lu dans l’Encyclopédie de Sylvain Wells qu’il y a quatre mille ans déjà les Grecs vénéraient un chêne en un lieu nommé Dodone et que des prêtresses y rendaient leurs oracles en communiquant avec l’arbre. En cet instant, Rose sent profondément qu’elle renoue avec une tradition universelle.
Elle a aussi lu dans l’Encyclopédie que les Mongols de l’époque de Gengis Khan, c’est-à-dire vers l’an 1200, utilisaient les grands arbres comme points de repère pour établir leurs cartes : ils pensaient en effet que les villes pouvaient être assiégées et entièrement rasées alors que ces signaux végétaux étaient à leurs yeux potentiellement immortels.

