A&L :: Lectures in the Mood #047

Mars 2026

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Lectures in the mood #47

Mars 2026

L’émission littéraire proposée par Josiane Guibert qui vous fait partager ses découvertes, ses points d’intérêts et ses coups de cœur.

Emission de Mars 2026.
1 – Finistère d’Anne Bérest aux édtions Albin Michel ; Après La Carte Postale et Gabriële, Anne Berest déploie un nouveau chapitre de son œuvre romanesque consacrée à l’exploration de son arbre généalogique : la branche bretonne remontant à son arrière-grand-père.
 
2 – Aurore de Nicolas Leclerc aux éditions du Seuil, cadre noir ; un thriller psychologique palpitant qui pose la question de la résilience et de la prise en charge des personnes âgées.
 
3 –Groenland de Mo Malø aux éditions de La Martinière ; un thriller haletant, un sujet d’actualité qui rappelle l’histoire de ce pays et de ses habitants.
 
4 – Tout ce qui nous répare de Lori Nelson Spielman aux éditions du Cherche Midi ; un roman touchant, où les rapports humains sont dépeints avec justesse, un roman léger qui fait du bien.
 
5 – Lapiaz de Maryse Vuillermet aux éditions du Rouergue ; un roman où le paysage sauvage, isolé, tourmenté, où les failles de la pierre font écho aux tourments et aux blessures des personnages, un roman puissant et vrai.

Finistère d’Anne Bérest aux édtions Albin Michel

Anne Berest poursuit sa grande exploration des « transmissions invisibles » et ses interrogations autour de la trans-généalogie. De quoi hérite-t-on ?
« À chaque vacances, nous quittions notre banlieue pour la Bretagne, le pays de mon père, celui où il était né, ainsi que son père – et le père de son père, avant lui. Le voyage débutait gare Montparnasse, sous les fresques murales de Vasarely, leurs formes hexagonales répétitives, leurs motifs cinétiques, dont les couleurs saturées s’assombrissaient au fil du temps, et dont l’instabilité visuelle voulue par l’artiste, se transformait, année après année, en incertitude. »
Après La Carte Postale et Gabriële, Anne Berest déploie un nouveau chapitre de son oeuvre romanesque consacrée à l’exploration de son arbre généalogique : la branche bretonne, finistérienne, remontant à son arrière-grand-père. Ici, la petite et la grande Histoire ne cessent de s’entremêler, depuis la création des premières coopératives paysannes jusqu’à mai 68, en passant par l’occupation allemande dans un village du Léon et la destruction de la ville de Brest.

J’avais lu avec grand plaisir et grand intérêt le livre La Carte postale, au cours duquel Anne Berest remonte l’histoire de sa famille maternelle. 

Finistère est celle de sa famille paternelle, écrite après la mort de son père, Pierre, qu’elle connaissait peu. Et voilà le lecteur emporté dans cette aventure familiale qui partira d’Eugène, l’arrière-grand-père, et va faire traverser le temps au lecteur au cours de six parties : 1909-1939 Les deux Eugène, 1940-1946 La guerre au bout du monde, 1968 Portrait de mon père en jeune homme, 1968-1970 Les années rouges, 1972-1979 Et la nuit apparut, 1982-2024 Théorie de bifurcation. Comme ces différentes parties, les chapitres, assez courts – parfois même d’une seule page – portent des titres qui annoncent leur contenu. Le style est fluide, l’écriture incisive et dynamique. Malgré la longueur du roman – plus que 400 pages – le rythme ne faiblit pas et on ne s’ennuie jamais.

Car au fil du récit qui met en scène ses aïeux, Anne Berest fait référence – sans forcément toujours les décrire avec précision – aux différents bouleversements qui les ont accompagnés : la seconde guerre mondiale, la guerre d’Indochine, la guerre d’Algérie, mai 68… Cela donne de la consistance à ce roman dont le décor principal est sans commune mesure avec celui de La Carte postale ; entre le destin d’une famille persécutée sous le nazisme et celui d’un paysan – aussi engagé soit-il –qui cultive la terre bretonne, les éléments de convergence paraissent bien minces.


p. 92

Je lisais les cahiers d’Eugène avec ferveur, je les laissais près de mon lit, toujours là, et chaque soir, je les retrouvais. 

Eugène était là, entier, dans ces pages. Comme s’il avait su, comme s’il avait pressenti qu’un jour je les tiendrais dans mes mains. Cette idée vivait en moi, m’habitait, me soutenait, m’obligeait.

Grâce à ces cahiers, il me semblait tenir la main de mon grand-père, nous étions désormais liés l’un à l’autre. En les lisant, il me semblait que j’approchais d’une autre réalité, où la vie n’était pas cette ligne droite que nous traçons, croyant qu’elle progresse sans retour, mais une tapisserie complexe de fils qui se croisent, où chaque point, chaque nœud, relie les vivants et les morts, où, quand leur souvenir s’efface, leurs désirs continuent de vivre en nous.

p. 122

Place de l’Étoile, Eugène se retrouva dans une foule où des centaines et des centaines de lycéens, peut-être deux mille, se pressaient vers l’Arc de Triomphe. Cette journée du 11 novembre 1940 fut la première manifestation de civils français contre l’occupant. Et cette révolte était celle des enfants, qui osaient être désobéissants, face à la capitulation des adultes.

En tête du cortège, les élèves de Janson-de-Sailly portaient une gerbe éclatante comme un feu d’artifice le jour du 14 juillet, immense, démesurée, haute d’au moins 2 m, en forme de croix de Lorraine. Arrivés au seuil du monument, ils déposèrent cette offrande sur la tombe du Soldat inconnu, tandis qu’à côté des jeunes filles entonnaient la Marseillaise, quand d’autres criaient : « Vive la France ! » ou encore : « Vive de Gaulle ! ».

p. 188

Mon père et moi n’avions pas de rituel. Il fallait que je renouvelle la relation avec lui, qui s’était distendue avec les années.

J’étais heureuse d’observer ce très jeune homme, de déplacer mon regard, de plonger en lui, de comprendre ce garçon timide devant les femmes, silencieux. Car c’est avec ce jeune homme que j’avais grandi, même si à mes yeux, il était tout sauf un jeune homme, il était mon père. IL fallait donc que je remonte dans le temps pour le rencontrer. Je devais déplier consciencieusement, méthodiquement, notre histoire, comme ces cartes entassées dans les boîtes à gants, qu’on étalait méticuleusement sur l’habitacle de la voiture. Les villages qui avaient le malheur de se situer à l’intérieur d’un pli voyaient leur nom effacé à jamais. Oui, je cherchais une carte, pour y tracer ce qui nous reliait, mon père et moi, les chemins sinueux qui dessineraient une topographie de notre histoire. Sur une de ces vieilles cartes routières, avec leurs routes principales, rouge sang, qui faisaient ressembler leur maillage aux artères d’une planche anatomique.

[remonter]

Aurore de Nicolas Leclerc aux éditions du Seuil, cadre noir

À la suite d’un AVC qui la laisse paralysée du côté droit, Astrid, 75 ans, n’est plus capable de vivre seule dans sa maison isolée en pleine forêt jurassienne. Elle refuse de quitter son havre de paix malgré l’insistance de sa fille Mélanie, vétérinaire rurale au bord du burn-out. Elles parviennent à un compromis en embauchant Aurore, une jeune aide à domicile timide et dévouée. Mélanie est vraiment soulagée. Mais très vite quelque chose cloche sérieusement. Qui est Aurore ?

Né en 1981 à Pontarlier, Nicolas Leclerc a grandi à Mouthe, le village le plus froid de France, et travaille aujourd’hui pour la télévision. Ce thriller psychologique saisissant est son cinquième roman.

Voilà un excellent thriller psychologique.

Dans un cadre géographique tout à fait adapté – puisqu’il s’agit d’un coin reculé des montagnes du Jura – il met en scène plusieurs personnages qui s’affrontent. Car on peut bien parler d’affrontement entre les différents protagonistes qui ont tous un passé tourmenté et qui ont dû s’adapter face à des épreuves douloureuses et violentes, ce qui a laissé des traces sur leur personnalité et influencé leur comportement.

Aurore, l’aide à domicile, prête à tout pour éliminer ce qui ou qui se mettra entre elle et la personne à laquelle elle a choisi de se dévouer, faisant preuve d’un attachement morbide et exclusif.

Astrid, statufiée dans son attitude agressive et sans concession.

Mélanie sa fille, tourmentée et entière, une fonceuse qui s’implique trop et trop vite.

La relation conflictuelle entre Mélanie et sa mère est très bien décrite au travers de situations et de dialogues révélateurs.

Au fil d’une écriture précise, qui colle parfaitement aux situations et s’adapte aux événements, on voit évoluer progressivement les relations entre les différents protagonistes jusqu’à l’explosion. Dès le début on se trouve dans une atmosphère d’urgence, et la tension s’accentue progressivement et régulièrement, la cadence s’accélère, jusqu’à la fin. 

Un véritable thriller dont le scénario est parfaitement construit ; les indices sont semés à la bonne place, des éléments de suspense également. La tension reste jusqu’au bout et le lecteur est entraîné dans cette histoire passionnante qui pose également la question du suivi de la prise en charge et de la dépendance des personnes âgées.

p. 31

Un mélange d’essences d’écorces, l’huile de lin, de vernis et de la lourde fumée âcre familière des cigarillos Amigos lui chatouille les narines. Un frottement vif et répété attire son attention au-delà des rayons de soleil qui masque le fond de l’atelier de leur rideau doré. Sa main en visière, il traverse cet écran nébuleux.

Il reste coi devant la taille du billon sur lequel s’échine sa grand-mère, assise sur un haut tabouret, pieds nus et en tee-shirt sous sa blouse-salopette, dans un épais nuage de fumée, cigarillo au bec. Elle creuse, façonne le bois brut avec ses gouges, le caresse de la paume, tandis que la sono diffuse les accords du premier mouvement de la symphonie numéro 3 de Mendelssohn. Elle dodeline de la tête, le long couteau courbé creuse le bois d’un geste précis et délicat, des mèches de cheveux cendrés s’emmêlent, papillotent autour de son crâne. Encore rugueuse et saillante, la sculpture révèle néanmoins déjà sa forme finale, une femme grandeur nature inclinée en position de prière. Les traits du visage ne sont pas très détaillés, mais Ewan est déjà impressionné par le réalisme de l’oeuvre, la taille et la posture dynamique du modèle. Une scène empreinte d’une puissante portée mystique. Une sainte figée dans un bloc de bois.

p. 83

Huit jours.

Huit putains de journées interminables.

Astrid est à bout. Les remugles de désinfectant industriel, les plateaux-repas insipides, les allées est venues incessantes, les cliquetis, sonneries, piétinements, jacasseries, cette insupportable cacophonie, la toilette, les soins médicaux, les manipulations, toutes ces mains sur elle, son corps exposé à des yeux inconnus. Les douleurs, les nausées, l’attente, l’ennui, le désespoir, la colère. Elle traverse les émotions les plus extrêmes, les contient dans sa poitrine, elles s’y entrechoquent, la cognent de l’intérieur, la lacèrent.

p. 179

Astrid ne le sait que trop bien. Les souvenirs de sa jeunesse privilégiée avec Alain la hantent toujours. Le picotement de sa barbe quand elle y passait le bout des doigts. La peau rêche de son dos. Ses énormes paluches rugueuses, mais si délicates sur son corps. Ses cheveux en bataille, sa bedaine naissante, sur laquelle elle reposait sa tête pour se bercer de ses expirations caverneuses. Le voyage de noces en Argentine. Sa fascination sans borne pour l’art d’Astrid. Sa fierté lorsqu’il a achevé les travaux de la maison, quand Astrid a explosé de joie en découvrant l’atelier qu’il lui cachait depuis des mois. Son bonheur et ses larmes à lui, lorsqu’elle lui a annoncé qu’elle était enceinte. 

[remonter]

Groenland, le pays qui n’était pas à vendre de Mo Malø aux éditions de La Martinière

5 heures maximum.
C’est le délai qui a été donné pour mettre aux enchères un pays, un peuple. Le Groenland. Quatre nations sont en jeu : les USA, la Chine, la Russie et le Danemark. Sous les yeux médusés de milliards de spectateurs, le Premier ministre groenlandais, Frederik Karlsen, donne le départ. Trahison ? Non. Il est menotté à sa chaise. Séquestré loin de tout. Sa femme et sa fille tenues en otage, suspendues à un câble d’acier, au-dessus de la banquise.

Le talent de Mo Malø n’est plus à démontrer. Suite à la situation géopolitique actuelle, aux annonces réitérées de Donald Trump de son désir d’acheter le Groenland, ce court roman colle à l’actualité, et de façon percutante.

C’est un véritable défi que d’aborder ce thème aussi vite et en si peu de pages. Mais je dirais « pari réussi » et l’auteur sait susciter chez le lecteur des réactions qui s’imposent d’elles-mêmes. On ne peut en effet qu’être profondément choqué, révolté, et à éprouver fureur et indignation devant l’idée même qu’on puisse vouloir acheter un état et par la même faire de ses habitants des sujets d’un pays qu’ils n’ont pas choisi ; et cela pour s’approprier non seulement une position stratégique certaine, mais surtout des richesses minières. Bien sûr, cela au prix du sacrifice de la culture autochtone, de la nature et de l’environnement.

Dès le début du livre, la tension est palpable. Le suspense s’intensifie au fur et à mesure du récit jusqu’à un dénouement auquel on ne s’attendait pas.

J’ai trouvé particulièrement adroit de faire le lien à la fin du livre avec les aventures de Qaanaaq Adriensen, le héros d’une saga précédente de Mo Malø.

J’ai également apprécié toutes les références aux coutumes et à la culture inuites sans compter un bref rappel de l’histoire du pays.

Un livre coup de poing à lire absolument.

p. 25 

Fut un temps, pas si lointain, où les premières neiges tombaient sur Nuuk dès le mois d’août, parfois même en abondance. 

Fut un temps où l’embâcle, la prise des glaces hivernale, suivait de peu ces flocons précoces de fin d’été, enserrant bientôt le pays presque entier dans l’étau de la banquise jusqu’au printemps suivant. 

Mais Frederik Karsten avait beau scruter les rues de la capitale depuis son bureau, au dernier étage du palais gouvernemental, il ne voyait pas la moindre trace annonciatrice des frimas à venir. Aucun givre ne couronnait la tête de Kaassassuk, la statue de chasseur au pied de l’immeuble, emblème de la nation inuite. On avait pourtant dépassé la mi-novembre. Demain peut-être, le froid arriverait-il enfin ?


p. 67 

Mais la réalité ainsi livrée aux yeux du monde n’avait rien d’un documentaire, façon Cousteau ou Attenborough. Ce qui se jouait là relevait d’une douleur, d’une obscénité, comme sans doute aucune retransmission en direct n’en avait jamais offert à la soif d’effarement des masses. Même le 11 septembre n’avait pas distillé pareille adrénaline. Car ce n’était pas le nombre de victimes qui primait, mais bien la lenteur insupportable du martyre. Cet étirement presque imperceptible du supplice.

p. 170

Ce qu’il comprit surtout à cet instant, c’est que la fiction pouvait toujours se refermer ; il suffisait de tourner la dernière page.

Le réel lui, aussi borné qu’un vieil homme au teint orange et à la mèche rebelle, aussi têtu qu’un blizzard, ne s’arrêtait jamais.

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Tout ce qui nous répare de Lori Nelson Spielman aux éditions du Cherche Midi

Fais la paix avec ton passé. Ton avenir en dépend.
Erika Blair a tout pour être heureuse : une carrière au sommet et deux filles magnifiques. Sa vie sombre brutalement lorsque l’aînée, Kristen, meurt dans un accident. Entre culpabilité dévorante et déni obstiné, Erika et sa fille cadette, Annie, s’éloignent peu à peu, chacune prisonnière de son propre chagrin. Erika reçoit un jour un mail anonyme : « Chasse ce qui te pèse et cherche ce qui t’apaise. » Elle reconnaît cette citation, tirée d’un cahier qu’elle a préparé avec amour pour ses filles, dans lequel elle a consigné les sages paroles de sa mère et de sa grand-mère. Qui peut bien lui avoir envoyé ce message et ceux qui suivront ? Des indices, semés entre les lignes, orientent Erika vers l’île de son enfance, Mackinac. Ce n’est qu’en remontant là-bas le fil de son passé torturé qu’elle pourra retrouver le chemin vers ses filles.

Voilà un roman très positif et qui fait du bien. 

Pourtant, des sujets graves ils sont abordés : le deuil, la résilience, le pardon, la culpabilité, les relations entre parents et enfants…

Mais on suit les différents personnages – pour ma part je me suis plutôt attachée à eux – et leur évolution vers un meilleur équilibre intérieur. Pour cela, un travail sur soi a été nécessaire, sans compter la référence aux adages ou aux maximes transmis de génération en génération, ce qui met le doigt sur la question de la transmission.

Au premier abord, le roman pourrait paraître superficiel. Il n’en est rien. Le lecteur s’intéresse et suit les errances et les tâtonnements des personnages qui souhaitent tous parvenir au bonheur.

Et ce livre apporte un bon moment de détente tout en faisant que le lecteur va  s’observer et analyser son propre comportement. Une belle lecture récréative et intelligente à recommander ! Et, surtout, Ne confonds pas ce qui est important et ce qui compte.

p. 19

J’avais fait un feu dans la cheminée et nous avions allumé une demi-douzaine de bougies. Avec Annie d’un côté et Kristen de l’autre, nous nous étions blotties dans le canapé sous une montagne de couvertures. À la lueur d’une lampe tempête, j’avais lu à haute voix les quatre filles du docteur March leur livre préféré pendant leur enfance. La tête de mes filles au creux de mes coudes, la chaleur de leurs corps contre le mien, j’avais lu, ma voix réduite à un simple chuchotement jusqu’à 3 heures du matin, craignant qu’elles ne se réveillent si je m’interrompais. Je voulais savourer cet instant aussi longtemps que possible, les heures délicates à étreindre les deux personnes que j’aimais le plus au monde, un duo de filles en équilibre entre l’enfance et l’âge adulte.

p. 108-109

Elle en connaissait un rayon sur les uns et les autres, croquant avec le talent d’un caricaturiste les prétentions ou les petites vilenies de chacun, réelles ou supposées, qu’elle mémorisait avec la même efficience que celle qu’elle consacrait à ses collections de végétaux. Elle broyait les réputations comme un hachoir de cuisine vous transforme en quelques secondes un bouquet de basilic et une poignée de pignons en une purée méconnaissable de pistou. Dans ce jeu de massacre, les femmes composaient ses cibles de prédilection.

p. 303

J’ignore pourquoi, mais il m’importe que cet homme le sache. Ma sœur et mes filles ont raison, même mon père. J’ai perdu mes repères. Je me suis laissé guider par la culpabilité – pas seulement pendant les six derniers mois, mais pendant les trois dernières décennies. J’ai atterri si loin de la femme que je suis véritablement, j’ai peine à me souvenir de la fillette joyeuse que j’étais, de cette âme libre qui ne connaissait pas le fardeau de la honte. Et pour la première fois depuis des années, j’ai envie de retrouver cette personne.

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Lapiaz de Maryse Vuillermet aux éditions du Rouergue

La montagne du Jura, 1977. Un jeune couple s’installe dans une ferme d’estive, dans une combe reculée, le Crêt à la Neuve. Tony, avec son accent étrange. Isabelle, dont le visage est balafré. Leurs voisins sont un vieux ménage d’agriculteurs, les Satin, dont un fils reprend l’exploitation avec son épouse, chasseuse de vipères à ses heures. Tout sépare ces paysans habitués à travailler dur dans un climat austère et ces hippies qui veulent tirer un trait sur leur passé. Pourtant, un attrait puissant va rapprocher ces habitants, curieux les uns des autres autant que remués dans leurs certitudes. Qui pourrait imaginer que les choses tournent si mal ? Dans un sublime paysage de lapiaz où prolifèrent les serpents, Maryse Vuillermet orchestre un drame dont les récitants chercheront longtemps à démêler les origines.

Avant de parler de ce livre, je précise que le terme « lapiaz », du latin lapis, la pierre,  désigne un terrain rocheux marqué par l’érosion due aux eaux de ruissellement. 

Le récit est d’abord celui d’un paysan du Jura à la fin des années soixante-dix. Le lecteur est emporté dans un paysage sauvage, ce lapiaz qui a donné son titre au roman.

Je ne connais pas la région et je ne peux donc en apprécier objectivement ni l’aspect ni l’appréciation des distances entre les lieux nommés ; mon intérêt n’a pas porté sur la réalité géographique, mais plutôt sur les personnalités et leurs évolutions et interactions.

Le roman est écrit en quatre parties  (Les hippies, Bord de falaise, Cassures, Retour de branche), elles-mêmes découpées en chapitres courts (parfois une demi-page), laissant la parole aux différents personnages, ou même écrits à la troisième personne.

Peu à peu se révèlent les personnalités et se construit une intrigue dont on pressent l’issue dramatique. 

Par ailleurs, les coutumes locales, les traditions rurales anciennes se dévoilent au fil de la plume de l’autrice, elle-même originaire du Jura. 

J’ai aimé ce roman où le paysage sauvage, isolé, tourmenté, où les failles de la pierre font écho aux tourments et aux blessures des personnages, un roman puissant et vrai.

p. 50

Alors, je suis content que les jeunes s’installent, le mouvement s’inverse, il y en a tant et tant qu’ils sont partis et qui partent encore tous les jours, ça montrera à Bernard qu’on est bien ici. Et qu’est-ce que j’ai rigolé quand Tony m’a fait voir leur potager : trois rangées de salades et deux de carottes qui se battaient en duel, et toutes petites, sans engrais bien sûr, tout bio et les salades déjà toutes mangées de limaces. Tony tout fier : on veut vivre en autarcie, vous comprenez, seulement de notre production, nos légumes. 

Je rigolais, mais je rigolais intérieurement bien sûr, ils avaient même pas mis un carré de pommes de terre ou de choux. Ici, on met des choux, des choux raves, et les pommes de terre, on en fait un champ à part, donc je continue, des navets, des raves, des bettes à côtes, des carottes et des poireaux pour la soupe et plusieurs sortes de salades, salade d’été salade d’hiver en bordure, des frisées, et on met de l’oseille, du persil, de la rhubarbe, J’en ai vu des jardins différents, mais un comme celui-là, j’en avais encore jamais vu.

p. 96

Isabelle n’en pouvait plus des murs de neige autour de la maison, elle voulait bouger, sortir, respirer, voir d’autres choses que du blanc, elle pourrait aller boire un café au village, après tout, il suffit de suivre le sentier que Tony a damé jusqu’à la route. Sur un coup de tête, elle part, à pied, pour se fatiguer, marcher vite, ne pas toujours tomber, comme avec les skis de fond, avancer seule, loin de la route, au moins jusqu’au village. Tony est resté, il a décidé de jouer de la guitare.

p. 124

Au moins, Noël s’est ressaisi, a retrouvé sa voix posée, un brin autoritaire. Bernard ne dit rien, un instant, il baisse la tête, il rassemble la terre du chemin avec ses pieds, il en fait un petit tas, et recommence. Il aimerait parler de Daniel, de ses colères, de la peine des parents, de leurs visites en cachette à la prison, des menaces à la fête des bûcherons, mais il n’y arrive pas. Et Noël, tout psy qu’il est, il n’a jamais abordé le sujet non plus. Ce silence est tellement lourd, puissant, une porte blindée impossible à ouvrir. Ah, ils s’aident au foin, mais pour le reste, ils sont pas très forts, incapables de parler, comme font les vieilles entre elles, à voix basse, au coin du feu ou devant une fenêtre, à se confier des secrets. Parce que c’est leur petit frère à tous les deux, et il lui fait trop honte et peur aussi.

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