A&L :: Lectures in the Mood #049

Mai 2026

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Mai 2026

L’émission littéraire proposée par Josiane Guibert qui vous fait partager ses découvertes, ses points d’intérêts et ses coups de cœur.

Emission d’avril 2026.

1 – Le gardien du camphrier de Keido Higashino aux éditions Actes sud ; c’est l’histoire de Reito, un jeune homme chargé de veiller sur un mystérieux arbre sacré. Peu à peu, il découvre que le camphrier permet à certaines personnes de laisser un message après leur mort. Entre secrets familiaux et quête de sens, le roman explore la mémoire, les liens humains et la transmission.
 
2 – Le roi et l’horloger d’Arnaldur Indridason aux éditions Métaillé retrace la rencontre entre un roi danois et un horloger islandais au XVIIIᵉ siècle. À travers leur dialogue, l’horloger raconte une vie marquée par l’injustice, l’exil et la violence du pouvoir. Le roman mêle histoire et réflexion sur le destin et la mémoire.
 
3 – L’Homme sous l’orage de Gaëlle Nohant aux éditions L’iconoclaste suit le parcours d’un déserteur pendant la première guerre mondiale. Entre secrets du passé et quête de vérité, il tente de se reconstruire. Le roman explore la mémoire, la résilience et la manière dont les drames façonnent une vie.
 
4 – Climax de Thomas B. Reverdy aux éditions Flammarion se déroule au cœur d’une base scientifique en Arctique menacée par le réchauffement climatique. Alors que la tension monte entre chercheurs et enjeux géopolitiques, une catastrophe semble imminente. Le roman mêle suspense et réflexion sur l’urgence écologique, dans une atmosphère glaciale et oppressante.
 
5 – Je suis Romane Monnier de Delphine de Vigan aux éditions Gallimard ; Thomas, le narrateur, récupère le téléphone de Romane Monnier qui a disparu, et à travers ses messages et ses souvenirs, découvre son histoire et sa personalité. Le roman explore ainsi l’identité, la mémoire et notre vie à l’ère numérique à travers les traces qu’on laisse derrière soi.

Le gardien du camphrier de Keido Higashino aux éditions Actes sud

Reito Naoi est un jeune homme en perte de repères. Alors qu’il travaille dans une usine et tente tant bien que mal de remettre de l’ordre dans son quotidien, il est injustement licencié. Poussé par la colère, il commet un délit qui le conduit tout droit derrière les barreaux. Mais ce faux pas devient le point de départ d’un destin inattendu… En prison, un avocat lui propose un marché : sa liberté contre une mystérieuse offre émise par un commanditaire anonyme, à savoir devenir le gardien d’un vieux camphrier, dans un sanctuaire. La légende dit que, si l’on suit un rituel bien établi, l’arbre centenaire exauce les voeux de ceux qui prient dans son renfoncement…
Un roman émouvant et délicat qui interroge les liens de sang qui se tissent ou s’érodent au fil du temps et jusque dans la mort.

Je suis allée au Japon il y a presque deux ans et, depuis, je m’intéresse à la culture japonaise et à un mode de vie que j’ai perçu d’une part ancré dans une modernité dépendante des technologies et d’autre part dans un respect des traditions et de la mémoire des ancêtres et de la famille. Je n’avais encore rien lu de Higashino, qui me semble surtout connu par ses romans policiers. Ce roman n’est pas un polar, il s’inscrit dans la tradition de la littérature japonaise contemporaine : une intrigue qui paraît simple et accessible, mais traversée par une réflexion profonde sur les liens humains, la mémoire et le sens de la vie dans une société en évolution.

Dès les premières pages, l’auteur installe une atmosphère à la fois douce et intrigante. Reito, le narrateur, se trouve confronté à une mission singulière autour d’un camphrier sacré. Cet arbre, loin d’être un simple élément décoratif, devient une métaphore : il incarne la continuité, la mémoire collective et la transmission entre générations. Ce symbolisme est typiquement japonais, dans une sensibilité proche du shintoïsme, où la nature est porteuse de sens et de spiritualité.

Ce qui rend le roman particulièrement marquant, c’est sa manière de refléter la philosophie de vie du Japon moderne. On y retrouve plusieurs thèmes essentiels :

– L’importance du collectif sur l’individuel. Contrairement à une vision occidentale souvent centrée sur l’accomplissement personnel, le roman met en avant la responsabilité envers les autres. Reito évolue non pas en cherchant uniquement ses réponses et son bonheur, mais en comprenant progressivement sa place dans un réseau de relations. Cette idée fait écho à la notion japonaise de lien social invisible, où chaque individu contribue à une harmonie globale.

– La réconciliation entre tradition et modernité. Le camphrier agit comme une passerelle entre passé et présent. Dans le Japon ultramoderne, marqué par la technologie et la rapidité, l’auteur rappelle la nécessité de préserver les racines culturelles ; il ne critique pas la modernité, mais il propose une cohabitation entre innovation et héritage.

– La discrétion émotionnelle et la profondeur intérieure. Les émotions ne sont jamais exprimées de manière violente. Elles sont suggérées, retenues, parfois silencieuses. Cette retenue reflète une caractéristique forte de la culture japonaise : une pudeur qui n’empêche pas l’intensité, mais la rend plus subtile et souvent plus poignante.

– Le sens du devoir et de la transformation personnelle. Le parcours du personnage principal illustre une idée clé : on ne naît pas accompli, on le devient à travers ses responsabilités ; ainsi, on voit Reito se construire peu à peu au fil du roman. Ce cheminement rappelle une philosophie proche du ganbaru (faire de son mieux, persévérer), profondément ancrée dans le quotidien japonais.

L’écriture est limpide et maîtrisée, le rythme est volontairement posé, presque contemplatif. Cette lenteur permet au lecteur de s’imprégner de l’atmosphère et de réfléchir en même temps que les personnages, et confère au roman la valeur d’une véritable méditation.

p. 28

Nous avons un accord. Si l’un des membres de la famille Yanagisawa fait scandale, la règle veut que le chef de famille actuel – c’est-à-dire moi – soit averti afin que rien n’entache notre nom. Fumi n’a fait que suivre cette règle. Une fois contactée, j’ai demandé conseil à un avocat de ma connaissance, qui s’est enquis de la situation pour moi. Maître Yvamoto et moi nous sommes rencontrés pendant nos études. Ainsi, il est apparu qu’un arrangement à l’amiable ne serait pas difficile à envisager. En parallèle, Fumi m’a appris ce que tu étais devenu. Il semblerait bien que tu n’aies pas mené une vie des plus rangée.

p. 102

Une fois la pleine lune passée, le nombre de pèlerins alla décroissant jusqu’à l’approche de la nouvelle lune. Au milieu de ces deux phases et pendant près d’une semaine, les réservations tombèrent même à zéro. Reito disposait donc de temps, la nuit, aussi décida-t-il de s’appliquer à convertir les registres papier en base de données.

Alors qu’il compilait et entrait les informations sur plusieurs années, il fit une découverte. De nombreux cas similaires se répétaient : quelqu’un venait accomplir un rituel. Puis, quelque temps plus tard, une autre personne du même nom de famille se présentait à son tour. L’intervalle entre ces deux visites était généralement d’un à deux ans. On aurait pu penser qu’il s’agissait de deux personnes portant simplement le même nom de famille, mais cette coïncidence se produisait un peu trop souvent pour que ce soit fortuit.

p. 188

Au restaurant, une salle privative avait été préparée spécialement pour eux. Reito débordait déjà d’enthousiasme à cause de ce simple fait, mais lorsqu’il posa les yeux sur les plats qu’on leur apportait, ce sentiment fut décuplé. Il n’avait jamais goûté à quoi que ce soit qui se trouvait présent sous ses yeux. Il entendait le nom de certains ingrédients pour la première fois, il n’avait pas la moindre idée de leur méthode de préparation. Dans certains cas, il hésitait même à déterminer s’il s’agissait de quelque chose de comestible ou de purement décoratif – c’est dire à quel point la présentation était élaborée.

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Le roi et l’horloger d’Arnaldur Indridason aux éditions Métaillé

Arnaldur Indridason met tout son talent d’auteur de roman noir mondialement reconnu, sa maîtrise de l’intrigue, du découpage, du rythme de l’action ainsi que du suspense, au service d’un grand roman historique et d’une œuvre littéraire magnifique sur la paternité et sur les relations des hommes qui ne savent pas se parler. 

Au XVIIIe siècle, l’Islande est une colonie danoise, gérée par les représentants de la Couronne qui souvent usent de leur autorité pour s’approprier des biens, en profitant en particulier des lois qui condamnent les adultères à la peine de mort. Le roi Christian VII, considéré comme fou et écarté du pouvoir, traîne sa mélancolie à travers son palais jusqu’au jour où il rencontre un horloger islandais auquel a été confié un travail délicat. Une amitié insolite va naître entre les deux hommes. À travers la terrible histoire du père de l’horloger, le souverain va découvrir la réalité islandaise et se sentir remis en cause par la cruauté qui s’exerce en son nom. 

Des ateliers du palais aux intrigues de la cour et aux bas-fonds des bordels de Copenhague, nous accompagnons ces héros dans leur recherche tragique et vitale.

Un grand roman captivant et violent qui émeut le lecteur et le trouble en un crescendo qui va le laisser ébloui et inquiet devant la complexité du monde des sentiments que nous révèle Arnaldur Indridason.

Je connaissais l’auteur pour ses romans policiers qui ont fait sa renommée. Dans ce livre, pas d’intrigue policière, l’objet est tout autre. J’ai plutôt eu l’impression de lire une saga islandaise.

Ce roman a été pour moi une merveilleuse découverte. Il fait alterner deux histoires dans deux temporalités : celle de Jon Siversten, l’horloger qui a pour projet de réparer la merveilleuse horloge construite par Habrecht deux siècles plus tôt, et celle de son père, Sigurdur, et de sa fin tragique.

Ces deux histoires permettent de se familiariser avec l’Islande, notamment les paysages des fjords de l’ouest, la vie quotidienne simple et rude des habitants, le rapport de domination exercé par le pouvoir danois sur une île et sur ses habitants exploités et non compris.

Au fil du récit, on rencontre des personnages ayant réellement existé, notamment le roi Christian VII, son père Frédéric V et son fils Frédéric, l’horloger Habrecht, mais aussi Eggert Ólafsson, cet érudit, naturaliste et poète, qui a écrit sur l’Islande et Hallgrimur Petursson qui avait écrit les Hymnes de la Passion.

Dans une langue fluide et poétique qui confirme son talent de conteur, Arnaldur Ingridason montre son amour et son attachement à l’Islande. Tout y est : la beauté des paysages sauvages, la limpidité de l’eau venue des glaciers, les chants, la foi et les croyances, les coutumes, l’odeur du requin faisandé…

Un merveilleux hommage à l’histoire de l’Islande et à la culture islandaise.

p.74

— Le naturaliste est un homme qui étudie la nature dans le but de comprendre son fonctionnement, avait expliqué Eggert en prenant l’horloge sur son étagère. Un peu comme on essaie de comprendre comment fonctionne le mécanisme de cet appareil. De la même manière que cette aiguille décrit un cercle pour marquer les heures du jour, les naturalistes observent le cycle du temps dans la nature pour essayer de comprendre pourquoi les fleurs meurent puis reviennent à la vie et pourquoi la Terre sommeille l’hiver avant de se réveiller au printemps, aussi sûrement que cette pendule sonne les heures.

p. 108

Ce serait mentir que d’affirmer que Jon Siversten ne s’était jamais penché sur la question, tant il avait passé d’heures dans sa vie à explorer les mécanismes destinés à la mesure du temps. Il en avait mis certains en route pour la première fois, il en avait réparé d’autres pour les faire repartir lorsqu’ils s’étaient arrêtés, il en avait réglé d’autres encore qui avançaient ou retardaient, et il en avait démonté certains entièrement avant de les remonter comme il le faisait maintenant avec l’horloge d’Habrecht. Mais c’était une autre affaire, beaucoup plus complexe, de répondre aux interrogations sur la nature même du phénomène, et il était dans l’embarras face à la question que le souverain avait posée comme incidemment, en passant.

p. 171

Après la visite de la princesse Louise Augusta, on ne laissa plus l’horloger en paix. Le régisseur des collections vint importuner Jon Siversten en lui demandant si son travail avançait et s’il en avait encore pour longtemps. Le mouvement n’était-il pas venu de faire diligence ? Dans l’impossibilité d’apporter des réponses précises, Jon expliqua qu’il avait désormais récupéré les éléments les plus importants du chef-d’œuvre et qu’il entrevoyait de plus en plus clairement le rôle de certaines pièces. D’autres, plus complexes, lui posaient problème, et la compréhension de leur fonctionnement nécessitait du temps. Il envisageait même de prendre conseil auprès d’un astronome et de consulter les cartes du ciel à la Bibliothèque royale pour mieux appréhender le grand cadran qui affiche les jours de l’année et les phases de la lune : il avait du mal à relier l’astre de la nuit aux autres mécanismes de manière à ce que ces derniers reproduisent son mouvement à la perfection. Lorsqu’il eut fait état de tous ces problèmes, le régisseur lui promit de voir s’il pouvait trouver quelques astrologues attachés à la cour.

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L’Homme sous l’orage de Gaëlle Nohant aux éditions L’iconoclaste

Hiver 1917. Le front s’enlise, l’arrière s’épuise. Une nuit d’orage, un visiteur demande asile à Isaure, la propriétaire d’un domaine viticole. Avant le conflit, c’était un peintre talentueux reçu au château, Désormais c’est un déserteur que la maîtresse de maison renvoie sèchement. Saisie de compassion, Rosalie, la fille d’Isaure, le cache au grenier, Mais avec lui, les périls s’invitent au cœur de la demeure. 

Peut-on agir sur le destin ? Le fugitif, la jeune fille et la mère refusent la place qui leur a été assignée. Ils s’émancipent et se confrontent, tissant un fascinant roman de guerre, d’amour et de liberté. Pour eux comme pour nous, l’orage se lève, il faut tenter de vivre.

Ce roman historique articule étroitement destins individuels et contexte collectif, et fait une part importante à la psychologie des personnages. 

Située en 1917 dans un domaine viticole du Languedoc, l’intrigue repose sur un huis-clos dramatique : l’irruption d’un déserteur, Théodore Brienne, dans une maison tenue par des femmes puisque les hommes sont au front. Cette situation permet à l’autrice d’aborder la vie et les points de vue à l’arrière et non pas lors des combats le plus souvent abordés dans la littérature. 

Dans ce roman, les personnages féminins sont particulièrement bien décrits à travers leurs actions et leur comportement : Rosalie, l’héroïne principale, s’émancipe progressivement et devient femme, peut-être en partie grâce aux soins qu’elle prodigue aux blessés et qui la confrontent à la réalité, et elle s’éveille au désir et à la prise de conscience de son corps au contact de Théodore ; Isaure, sa mère, rigide et autoritaire, est fidèle aux valeurs traditionnelles comme honneur et religion, et pourtant révèle une fragilité intérieure ; Marthe, la servante, introduit une attitude rude et une dimension plus sociale par le développement de l’ambition et une forme de négation des hiérarchies.

Le personnage de Théodore, déserteur et artiste, est le centre du récit. L’autrice en propose une vision adoucie : la désertion n’est ni condamnée ni glorifiée. Au fil de la lecture, le lecteur comprendra ce qui l’a provoquée.

Mais tout au long du livre, s’opère un conflit entre les différentes valeurs portées par la société, conflit intérieur pour les protagonistes tiraillés entre leurs désirs et leurs devoirs.

La qualité de l’écriture sert toutes ces questions et restitue une atmosphère singulière, notamment dans toutes les scènes de nuit.

J’avais apprécié un des livres précédents de l’autrice, Le bureau d’éclaircissement des destins. Ce dernier roman me paraît encore meilleur.

p. 55

Combien de nuit a-t-il déjà passées ici ? Il recompte, peut-être huit. Comme on se désoriente vite loin des coups de sifflet, des relèves et des gardes de nuit, de la monotonie des jours et des cadavres. Les bombardements qu’on évalue au bruit, ceux qui sont à distance, ceux qui vous ciblent. Le diapason d’une vie réduite à des consignes et à la saccade des nerfs. S’il devait peindre la peur, comment s’y prendrait-il ? Il ne pourrait en épuiser les variations, les nuances d’intensité, il abandonne ce sujet à d’autres, combien de jours, de semaines peut-on vivre sans desserrer les mâchoires. S’endormir debout, accroupi, le doigt sur la détente, dans une flaque puante, un trou d’obus. S’aplatir le corps pantelant, souillé, humilié, vouloir disparaitre, ne faire qu’un avec la boue, ramper couvert de sang, couvert de merde et de cervelle, peut-on vraiment se redresser après ça ?

p. 79

Théodore pense au loir, plongé dans son sommeil hivernal. Il aimerait aussi pouvoir se réveiller quand cette foutue guerre sera finie. Être livré à lui-même est peut-être le pire, il ne supporte plus. Ironiquement, il réalise que, si la première ligne l’exposait à tous les dangers, elle le soulageait d’une angoisse existentielle. En rejoignant son régiment, en 1914, au milieu des appelés qui montaient au front comme on va à une noce, il craignait de se dessécher dans cette vie militaire. Au contraire, il s’est coulé sans effort dans ce temps quadrillé par d’autres. Il est devenu ce qu’on attendait de lui et, et même davantage. C’est bien plus tard que la partition a commencé à sonner faux. Désormais, ne reste que ce vide où ses vieux démons le rattrapent.

p. 151

La nuit d’ici abrite autant de sons et de mystère que celle du front. Ne manque que le tintement des barbelés, hérissant la nuque des sentinelles de garde. Mais ce sont les ténèbres d’une terre qui ne connaît pas la guerre. Qui ignore qu’elle peut être brûlée, scarifiée, ravagée jusque dans ses racines. Un domaine que les bêtes arpentent sans  crainte, où la brume de l’aube n’est pas troublée par l’épouvante des hommes. Théodore y est de passage. Les animaux surveillent de loin l’intrus qui transpire des visions d’apocalypse, le crâne rompu par des stridences à rendre fou.

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Climax de Thomas B. Reverdy aux éditions Flammarion

Ce n’est pas vraiment une ville, plutôt une sorte de village de pêcheurs aux maisons d’un étage, niché au creux d’un bras de mer qui s’enfonce comme une langue, à l’extrême nord de la Norvège. C’est là que tout commence, ou plutôt que tout semble finir. Ça a débuté avec l’accident sur la plateforme pétrolière, de l’autre côté du chenal. Ça a continué avec cette fissure qui menace dangereusement le glacier, ces poissons qu’on a retrouvés morts. Et si c’était lié ? C’est en tant qu’ingénieur géologue que Noah, enfant du pays, va revenir et retrouver Anå, son amour de jeunesse, ainsi que les anciens amis qu’il avait initiés aux jeux de rôles. Il était alors Sigurd, du nom justement de cette maudite plateforme.
Avec Climax, Thomas B. Reverdy réveille le roman d’aventures en lui offrant une dimension crépusculaire et contemporaine, puisque désormais les glaciers fondent, les ours meurent et l’homme a irrémédiablement tout abîmé. Au moins, il reste la fiction pour raconter cette dernière aventure, celle de la fin d’un monde.

Dans ce livre, deux histoires en parallèle : celle des différents protagonistes liés aux événements dramatiques qui vont se dérouler dans ce fjord du nord de la Norvège, et les épisodes d’une aventure d’un jeu de rôle tel que le pratiquaient Anders, Noah et Kurt lorsqu’ils étaient adolescents. L’idée de l’auteur est peut-être que cela apporte une respiration dans le récit ; mais j’avoue que j’ai sauté ces passages pour lesquels je n’éprouvais aucun intérêt.

Car, par ailleurs, j’ai lu avec beaucoup d’appétit ce roman très intense dans lequel une tension narrative est mise au service d’une réflexion sur l’effondrement écologique de notre monde.

L’auteur met en place une construction dramatique qui va mener progressivement et inexorablement vers le climax. 

Pour cela, il inscrit le récit en Norvège septentrionale ; dans ce territoire proche du cercle polaire les effets du réchauffement climatique deviennent évidents et spectaculaires, et l’équilibre entre la nature et l’exploitation par les hommes dévoile sa fragilité. En donnant alternativement la parole à différents personnages (chercheur, habitant, industriel…), l’auteur multiplie et expose les points de vue, ce qui renforce l’impression d’un univers livré à des tendances parfois contradictoires. Le style se met au service de la précision des descriptions, notamment celle des paysages, ce qui participe à la prise de conscience du dérèglement dans une nature à la fois magnifique, mais menacée et dangereuse. 

Des apports scientifiques sur des espèces animales menacées parsèment le récit et apportent des éléments de réflexion complémentaires dans ce roman qui dénonce les excès du mercantilisme et du capitalisme qui fait fi des avertissements des scientifiques. 

Un grand roman, intense et engagé.

p 14

Entre la banquise côtière et celle-ci, le pack de bourguignons et de glaces dérivantes qui emprisonnaient autrefois les grands navires des expéditions, transformant peu à peu l’océan Arctique, au fil de l’hiver, en un glacier flottant et terrible, parcouru de crevasses, de congères, d’icebergs et de crêtes de compression soulevées comme des montagnes, ce dédale de glace qui ne laissait autrefois que l’espoir d’un répit d’eau libre, l’été venu, ce monstre qui a englouti tant de héros ne gèle aujourd’hui plus que quelques mois par an, au-dessus de la Sibérie, plus à l’est.  La découverte d’un champ pétrolifère offshore, au large des îles qu’on aperçoit par temps clair à l’horizon, a encore accéléré les choses.

p. 159

La fonte des glaces pose le même genre de problèmes. Provoquée par le réchauffement général, elle a elle-même des conséquences dramatiques. La banquise fracturée se met à dériver dangereusement. Menaçant le territoire naturel des ours blancs, le lieu de reproduction des phoques, de la morue arctique, elle-même proie de plus gros poissons, ainsi que de nombreux oiseaux migrateurs comme le macareux, le mergule, la fonte de la glace de mer est un désastre. Mais le mal qui la cause, le réchauffement dû à l’activité humaine, engendre à son tour de nouvelles conséquences contradictoires dont certains, malheureusement, se félicitent, car la banquise fond en libérant des voies d’eau libre navigables qui permettront toujours plus de transport de marchandises toujours plus rapide, l’exploitation de l’argoil et du gaz de ces fonds marins, enfin rentable, ce qui contribuera, encore et toujours plus, au réchauffement qui l’a fait fondre. Les grands méchants ne sont plus climato-sceptiques. Au contraire : ils ont compris tout le profit qu’on pouvait tirer du réchauffement, et qu’il accentuera à son tour. Il n’y a pas tellement de raison que ça s’arrête, avant d’avoir achevé la destruction de notre écosystème.

p.339

Lorsque le glacier s’est décroché, qu’il s’est effondré dans le fjord en entraînant une partie de la montagne avec lui, il a soulevé une vague immense, comme lorsqu’on glisse en rentrant dans sa baignoire et que tout déborde, une vague de plus de cinquante mètres de haut qui s’est mise à remonter la langue de mer comme un tsunami à l’envers. Elle a tout balayé. La ville moderne et le port ont été submergés. Les immeubles déchirés comme des ballots de paille dans la tempête. Les voitures, les bateaux, les gravats, les poteaux, les toitures, les maisons, projetés les uns contre les autres, carambolés et pulvérisés en quelques secondes. À dix kilomètres de là, l’onde de choc qui s’était déjà propagée par le sol avait provoqué l’explosion de la plateforme pétrolière Sigurd, soufflée dans un crépuscule de feu comme une grosse boîte d’allumettes, avec tous ses hommes d’équipage.

Puis ce fut la nuit.

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Je suis Romane Monnier de Delphine de Vigan aux éditions Gallimard

« Les gens ne comprennent pas. Ils pensent que j’exagère. Mais en fait, je cherche quelque chose qui a disparu. Quelque chose de pur, de limpide… qui n’existe plus. » Qui est Romane Monnier ? D’elle, il ne reste qu’un téléphone portable. Des notes, des messages, des souvenirs, des enregistrements, autant de traces confiées à un inconnu, un samedi soir dans un bar.

Belle découverte que ce roman au sujet original. Il amène bien sûr à se poser la question de la place de nos smartphones dans notre vie et dans notre quotidien, et pouvons-nous nous en libérer ? De quelle façon et à quel prix ?

Dans ce roman écrit d’une façon très simple, on ne peut que constater que la vie, l’intime, sont contenus dans le smartphone de son propriétaire. Pénétrer dans ses données, consulter ses applications, c’est presque violer sa personnalité. Et comment chercher à disparaître dans notre monde actuel ultra connecté ?

Ces questions sont celles qui annoncent le contenu du roman. Mais au-delà, ce qui m’a vraiment intéressée c’est le fait d’entrelacer la vie de Romane Monnier et celle de Thomas, le narrateur. Au fil de la découverte de Romane, Thomas s’interroge sur son passé, sur ses choix, sur ses amours et cela avec finesse et sensibilité. J’ai trouvé ces passages émouvants et parfois même poétiques. Cela ajoute de la profondeur à un texte écrit dans une langue fluide et précise, où ne figure aucun jugement, aucun ton moralisateur ; le lecteur se fera sa propre opinion. Dans ce texte, peu de dialogues, on est dans la narration et la description, mais on ne s’ennuie jamais en lisant des chapitres aux titres évocateurs comme Un chagrin d’amour, Une dispute, Conversation entre amis

Un roman que je n’ai jamais lâché et que j’ai lu avec beaucoup de plaisir. 

p. 41

La mémoire de l’objet est immense, il le sait. 

Cet objet de sept centimètres sur quinze, qui pèse moins de trois cents grammes, contient une vie. Il recèle le plus poétique et le plus prosaïque. Le plus exposé est le plus intime. Il abrite des confidences, des souvenirs, des déclarations. Des espoirs et des déceptions. Une multitude de rendez-vous et de conversations dérisoires. Des QR codes et des numéros clients. Des disputes, des contrariétés et des pensées oubliées. Des cartes de fidélité et des lettres de rupture.

Cet objet est le lieu de la connexion et du secret. Du rituel et du refuge. Des rêves et des regrets.

p. 140

Le problème de Thomas, c’est qu’il sait que les gens se suicident. Il ne le sait pas seulement de manière théorique, intellectuelle, philosophique, il le sait dans son corps. C’est une empreinte physiologique, une modification définitive de sa formule sanguine. Si quelqu’un ne répond pas au téléphone, au bout de trois heures, il commence à avoir peur. Et si le temps passe, l’angoisse le gagne, d’abord insidieuse avant de devenir insupportable.

Car pour lui et pour toujours, quelqu’un qui ne répond pas au téléphone est mort. Depuis ce jour où il a découvert le cadavre de son père, cela est inscrit quelque part à l’intérieur de lui. Depuis ce jour, et sans doute pour le reste de sa vie.


p. 184

Son téléphone fait désormais office de montre, de minuteur, d’agenda, de calculatrice, d’appareil photo, de bulletin météo, de carnet de notes, de carte bleue, de ticket de bus, de lecteur de musique et de podcast radiophonique… autant d’occasions d’empoigner l’objet ou de le garder dans une poche. Sans compter tous les moments où il le manipule sans raison particulière, pour s’occuper les mains, comme il le faisait avec son paquet de cigarettes, lorsqu’il fumait encore, sans compter les soirs où à force d’attendre quelque chose, il lui semble entendre une notification ou une sonnerie qui n’existe pas.

Il a ses propres rituels.

Il n’a pas attendu le téléphone de Romane Monnier pour que sa journée soit occupée, au sens guerrier du terme. Colonisée.

Il lui paraît maintenant indispensable d’avoir accès à Internet et à ses emails à tout moment de la journée. Il ne sait même plus comment il était possible de vivre autrement.

Il ressemble à tous ces gens qu’il croise, hypnotisés par leur écran, dont le regard est parfois impossible à capter.

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