JUIN 2026

JUIN 2026

L’émission littéraire proposée par Josiane Guibert qui vous fait partager ses découvertes, ses points d’intérêts et ses coups de cœur.
| Emission de juin 2026. 1-Seules les rivières de Patrice Gain aux éditions Albin Michel raconte l’histoire de Jess, une adolescente de 16 ans qui fuit un milieu familial toxique et une trahison qui l’a exposée à de graves violences. Livrée à elle-même, elle entame une longue errance sur les routes, faite de dangers, de précarité mais aussi de rencontres et de moments de solidarité. À travers ce parcours, le roman met en scène une lutte pour la survie et la liberté, où la nature devient un refuge face à la brutalité du monde. 2-La première histoire de Frédéric Gros aux éditions Albin Michel retrace, au premier siècle, le destin de Théoklïa, jeune aristocrate d’Iconium fascinée par les prêches de Paul de Tarse, et qui rompt ses fiançailles pour suivre une voie spirituelle radicale. Condamnée à plusieurs reprises mais sauvée de manière quasi miraculeuse, elle devient une figure de résistance et un symbole pour les femmes. Le roman revisite cette figure oubliée du christianisme primitif en interrogeant la désobéissance, la foi et l’émancipation face aux normes sociales et religieuses. 3-La fin du voyage d’Arnaldur Indridason aux éditions Métaillésuit Jónas Hallgrímsson, poète et naturaliste islandais du XIXᵉ siècle, et son lien avec Keli, un jeune berger issu d’un milieu très pauvre. Lorsque Jónas est immobilisé après un accident, Keli disparaît mystérieusement dans une région isolée d’Islande, déclenchant une enquête dans un contexte de misère et de violence rurale. Le roman alterne entre la vie intellectuelle à Copenhague et la dure réalité islandaise, explorant les contrastes sociaux, l’amitié et la fatalité. 4-Noir comme la neige de Lija Sigurdardóttir aux éditions Métaillé est le dernier volet de la série consacrée à l’enquêtrice Aurora où l’’intrigue s’ouvre sur la découverte, en Islande, d’un conteneur abandonné contenant plusieurs jeunes femmes mortes de froid. Aurora, enquêtrice financière, s’implique dans l’affaire tandis qu’une intrigue parallèle met en scène une femme soupçonnant son futur mari d’être lié à des activités mafieuses. Le roman mêle trafic d’êtres humains, manipulations et criminalité internationale, dans une atmosphère sombre et tendue, où l’accent est mis autant sur les victimes que sur les mécanismes du crime. 5-Grand Prince d’Alexia Stresi aux éditions Flammarion met en scène une femme de 85 ans qui vit seule dans un village du littoral atlantique. Fatiguée de la vie et gagnée par la solitude, elle pense que plus rien d’important ne peut lui arriver. Tout bascule lorsque le crapaud en ciment de son jardin disparaît, puis qu’elle reçoit des cartes postales mystérieuses semblant provenir de cette statue. Cette énigme, à mi-chemin entre enquête et fantaisie, la pousse à sortir de son isolement et à revisiter son passé. |
Seules les rivières de Patrice Gain aux éditions Albin Michel
« J’ai marché dans la froidure de l’aube pendant une bonne heure, croisé une cabane forestière, puis le paysage s’est ouvert. Le soleil est passé au-dessus des sommets, étirant une ombre filiforme à mon côté. Je me suis amusée avec elle, j’étais une danseuse, une naïade née de la rosée. »
À seize ans, Jess fuit un foyer toxique et une trahison amoureuse qui l’a livrée aux pires violences. Seule sur les routes, elle affronte le danger, se heurte à la précarité, mais trouve dans la puissance des paysages, la force des rencontres et la tendresse des solidarités un refuge inattendu. La langue sobre et juste de Patrice Gain restitue l’errance de cette jeune femme en lutte pour sa liberté au fil d’un roman poignant. Confrontée à la nature, Jess se nourrit de l’espace infini, rempart à la brutalité du monde.
Dès les premières pages, le lecteur est happé par le destin de Jess, une adolescente de 16 ans contrainte de fuir un environnement familial toxique et des violences extrêmes. Cette fuite devient le fil du conducteur d’un récit intense où chaque étape du parcours révèle autant la brutalité du monde que la possibilité fragile de renaître. L’errance de Jess, faite de rencontres fugaces, de danger constant, mais aussi de gestes de solidarité, dessine un chemin de survie et de reconstruction.
L’une des grandes forces du roman réside dans son écriture. Le style est à la fois sobre, nerveux et très évocateur. Les phrases courtes et le rythme soutenu traduisent parfaitement l’état d’urgence dans lequel vit l’héroïne. Cependant, cela n’empêche jamais la poésie d’émerger, notamment dans les descriptions de la nature. Les paysages – montagnes, rivières, forêts – deviennent presque des personnages, et offrent à Jess un refuge et une forme d’apaisement face à la violence humaine. La nature n’est pas seulement un décor, elle est un espace de transformation, un miroir des émotions et un vecteur de liberté. À mesure que Jess avance, elle puise dans ces paysages une force intérieure qui lui permet de continuer malgré tout. Ce contraste entre la dureté des épreuves subies et la beauté du monde donne une intensité à la fois sombre et traversée d’éclats d’espoir.
Le personnage de Jess constitue le cœur du livre. L’auteur a construit une héroïne d’une grande complexité : vulnérable, mais déterminée, brisée, mais jamais résignée. Son parcours, déroulé sur plusieurs années, prend la forme d’un combat pour la dignité et la liberté. Cette trajectoire, profondément humaine, touche par sa sincérité et son absence de pathos, la violence est suggérée avec retenue ce qui la rend d’autant plus percutante. Enfin, ce livre impressionne par sa capacité à mêler plusieurs registres : roman très noir, parcours initiatique, fresque sociale et méditation poétique.
Pour conclure, je dirais que Patrice Gain réussit une œuvre profondément émotive, où l’espoir ne naît pas d’une résolution facile, mais d’une coexistence entre la beauté apaisante de la nature et la complexité des blessures humaines. Le roman touche par sa justesse et sa pudeur, et laisse une impression durable, comme le murmure persistant d’une rivière…
p.14
J’ai erré le long des voies. Dans les herbes hautes qui colonisaient le ballast, jusqu’à un poste d’aiguillage déserté. Je me suis blottie dans un recoin. J’avais peur de la lumière comme de l’obscurité. Je suis restée là, prostrée, jusqu’à ce que des sanglots me secouent et me ramènent à la vie. C’est étrange d’avoir à dire cela, mais c’est la vérité. Quand la nuit est tombée, je suis rentrée chez moi parce que je n’avais nulle part où aller et que me laver était une urgence absolue. Je craignais le regard des autres. Plus encore celui de ma mère. Elle était tout sauf un refuge, et je ne me voyais pas lui raconter ce qui s’était passé.
p. 35
Mina s’est levée, a enfilé ses fringues et m’a rejointe sur la rive. Elle m’a prise dans ses bras.
— Parle-nous, à moi et à la rivière. À la rivière surtout, elle en a vu d’autres. Elle saura te conseiller mieux que personne, tu verras.
Je ne voyais pas bien comment une rivière pouvait venir en aide à qui que ce soit, mais ce que je savais, c’est que j’avais été chanceuse de croiser le chemin de Mina à la station- service, parce qu’il n’y avait assurément personne d’autre à des centaines de kilomètres à la ronde qui m’aurait tendu la main. Dans le chant de la rivière et les bras de Mina, je me suis confiée comme on lâche les eaux d’une retenue.
p.84
La bienveillance est un sentiment qui caresse nos âmes, mais on ne peut miser sur sa constance, elle est parfois aussi fugace qu’un éclat de lucioles dans un ciel d’été. J’en ai tiré l’amère conclusion que la vie était une épreuve qui se courait en solitaire.


La première histoire de Frédéric Gros aux éditions Albin Michel
« Elle a décidé, Theoklïa. Elle sait qu’elle va commettre des choses sans retour. Elle trame dans sa tête une décision qui la fait trembler, de joie et de peur, et qui va provoquer son histoire ; une décision qui fera d’elle la première prodige de l’histoire chrétienne. »
Premier siècle après Jésus-Christ. Fascinée par les discours enflammés de Paul de Tarse, Theoklïa, une jeune aristocrate de la colonie romaine d’Iconium, décide de rompre ses fiançailles, de suivre l’apôtre et de faire de sa virginité un acte de résistance.
Sauvée miraculeusement du bûcher, puis des fauves sur le point de la dévorer, s’autobaptisant malgré la menace, elle devient l’étendard brandi par le peuple des femmes. Iconoclaste, subversive, elle devient une figure gênante pour l’Église naissante et les chefs de la communauté, sentant le danger qui monte, réagissent…
C’est l’histoire – que certains savants présentent comme le premier récit chrétien à avoir circulé par écrit – de cette personnalité majeure et pourtant occultée que nous raconte ici Frédéric Gros dans un roman habité et puissant.
Très belle, la couverture de ce livre m’a tout de suite attirée. Ne connaissant pas l’auteur, je m’attendais à un simple roman historique, mais il n’est pas que cela.
Pour l’écrire, l’auteur s’appuie sur différentes sources qu’il mentionne en fin d’ouvrage en expliquant sa démarche, notamment les actes de Paul et Thècle. Il ne cherche pas à reconstituer fidèlement l’histoire, mais plutôt à interroger la façon dont une histoire devient officielle, je dirais même politiquement correcte, puisque l’histoire de Thècle a été oubliée, effacée, sans doute parce qu’elle était dérangeante, en particulier pour l’Église.
Cet ouvrage, écrit en vingt-sept tableaux, se révèle être un récit clair, vivant et profondément humain. En s’appuyant sur des sources historiques, philosophiques, anthropologiques, archéologiques, Frédéric Gros parvient à relier tous ces savoirs pour en faire un récit captivant, faisant preuve d’un immense talent de chercheur et de narrateur.
J’ai été particulièrement frappée par la consistance des personnages, notamment Paul, prédicateur exalté qui, par son seul discours, a pu entraîner Theoklïa, jeune fille encore malléable, mais qui va montrer un engagement et une détermination hors du commun.
Claire et fluide, l’écriture est rythmée, avec des passages poétiques, ce qui fait de ce roman à portée pourtant philosophique, non pas un exposé froid et austère mais une épopée humaine passionnante.
Ce livre pose bien des questions sur le sens de l’histoire, sur le rôle de la révolte et de la résistance, j’irais même jusqu’à dire de la rébellion, en un mot sur la construction de l’individu. Une très belle découverte.
Des béatitudes. Ii y en a comme ça une dizaine, comme si Paul les brodait à mesure. Chacune est reprise par la foule qui la psalmodie lentement. Le jour est tombé, les voix font dans la nuit une vague vibrante. Ce soir, il parle du corps des vierges, et combien ce corps a gardé le parfum du paradis perdu. La nuit est violette, les lueurs des chandelles tremblent en bas. Theoklïa écoute. Elle est prise. Elle est captive. Elle ne peut pas voir Paul d’où elle se trouve. Elle entend la voix qui monte. Elle entend sa voix portée, élevée par le silence car tous autour se taisent. Et après de longues minutes, une petite heure, son corps de vierge clame, son ventre réclame : là est mon aventure, là le flot qui emportera ma vie sans vague, là le vent qui dispersera les certitudes de ma mère, là la tempête qui engouffrera les arrogances de mon fiancé, là, là : dans ce que lui en bas raconte, articule, dénonce.
p. 94
C’est alors que retentit le coup de tonnerre le plus fort qu’on n’ait jamais imaginé – le quatrième donc. La foule en hurle d’effroi et aussitôt sur le théâtre se déverse un monstrueux déluge. Des trombes d’eau, une pluie glacée et drue, une marée impitoyable. Impossible de rester plus longtemps, la foule détale en mouvement d’émeute. Les gouttes sont grosses au point de griffer les visages. C’est bientôt un galimatia de corps trempés. On voit à peine à trois mètres. L’averse agite la poussière. Aussitôt tombées, les milliards de gouttes remontent en fumée.
La pluie a raison du feu, elle a raison des cordes, elle a raison de la foule et du supplice. Il ne reste bientôt plus dans le théâtre déserté que le bourreau assis sur le premier gradin, qui lève la tête comme s’il buvait la pluie. Et Theoklïa bien sûr, les mains libres, tout ayant été défait par la pluie et le vent.
p. 132
Commence alors une étrange valse. Car il ne faut pas penser qu’aussitôt les trois fauves se précipitent pour dévorer la proie offerte à leur appétit aiguisé. Ils commencent d’abord par se mettre debout sur leurs pattes, lentement. Ils s’étirent longuement comme sortant d’une immense torpeur, humant l’air, puis poussent de puissants grognements. La foule frissonne, Theoklïa, tremblante, croise les bras sur ses épaules, crie quelque chose et s’immobilise tout à fait. Les trois fauves se tournent un peu autour, leurs grognements sont de plus en plus agressifs, comme pour décupler leur fureur.
La lionne demeure en retrait. Le lion roux et le léopard tacheté paraissent d’abord se défier, comme par jeu, puis, de loin, ils dirigent vers Theoklïa leurs museaux palpitants. Enfin, d’une foulée tranquille, ensemble, ils empruntent le chemin de la vierge. Ils s’avancent. Elle tremble. Il leur reste quelques mètres à parcourir. Ils montrent, en rugissant cette fois vers elle, d’effroyables crocs.

La fin du voyage d’Arnaldur Indridason aux éditions Métaillé
Jonas Hallgrimsson est naturaliste et poète, il étudie à Copenhague, crée une revue de poésie et vit une bohème estudiantine grisante, romantique, entouré d’écrivains comme H.C. Andersen, ils font des balades, chantent en choeur. Il va voir Humboldt à son retour des Amériques. Il est amoureux d’une jeune fille, mais n’ose pas se déclarer. Il a rencontré pendant les vacances Keli, un jeune garçon, berger et rêveur, né dans une famille très pauvre qui est devenu son ami.
Le sort va les frapper impitoyablement tous les deux au même moment : Jonas va se casser la jambe, être hospitalisé et victime de la négligence du chirurgien. Keli va disparaître dans la campagne déserte de l’intérieur du pays.
Dans La fin du voyage, comme il l’avait fait dans son roman Le roi et l’horloger, en proposant ici un roman à forte dimension historique et culturelle, Arnaldur Indriðason confirme qu’il est bien plus qu’un maître du polar nordique : il s’impose comme un conteur d’histoires, capable de faire revivre un aspect du passé de l’Islande avec finesse et subtilité. Il raconte en parallèle la fin de la vie du poète et naturaliste islandais Jonas Hallgrimsson et le mystère de la disparition de Keli, un jeune homme très pauvre et rêveur, mais qui sait lire et écrire.
L’un des points forts du roman réside dans sa capacité à plonger le lecteur dans une Islande rude, isolée et pourtant vibrante de vie. Les paysages ne sont pas de simples décors, mais deviennent presque des personnages à part entière. La nature, omniprésente, façonne les existences, impose ses lois, et renforce le sentiment d’isolement, ce qui donne au récit une réelle authenticité.
Indriðason excelle dans la construction de figures humaines complexes et nuancées. Les personnages sont marqués par leur époque, leurs contraintes sociales et leurs espoirs. Leur intériorité est traitée avec délicatesse : silences, non-dits et émotions contenues traduisent une réelle justesse psychologique.
Le roman met en lumière les conséquences de la domination du Danemark sur la société islandaise. Les tensions politiques et économiques affleurent à travers le quotidien des personnages : dépendance, frustrations, fréquent sentiment d’injustice, étouffement culturel. Ce n’est pas un texte militant, cependant il montre bien les tensions entre domination extérieure et identité nationale.
Ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant, c’est justement cet équilibre avec d’un côté une intrigue humaine, profonde et parfois bouleversante, et de l’autre, une réflexion sur l’histoire et l’identité d’un peuple. Cet aspect existait déjà dans Le roi et l’horloger, mais dans La fin du voyage, il est encore plus net.
Le style d’Indriðason est sobre et tout en retenue. L’auteur privilégie une narration lente, introspective, empreinte de poésie, qui laisse place à l’émotion et à la réflexion. Ce livre m’a beaucoup touchée et je vous en recommande vivement la lecture.
p. 20 ; Jónas quitte l’Islande.
Le soleil avait décliné dans le ciel avant de disparaître derrière l’aiguille de lave de Hraundrangi, plongeant la campagne environnante dans l’ombre. Jonas avait dévalé le versant de Bakkasel, il avait dit adieu à la jeune fille qu’il aimait, à son père et à ceux qui les accompagnaient, et s’était retrouvé seul avec sa tristesse. Il était allé trop vite en besogne. Il n’avait pas eu la patience d’attendre que se présente l’occasion propice. Ils avaient traversé les étendues de sable de Stórisandur, et se trouvaient sur la rive nord de la Blanda, il avait aidé la jeune fille à traverser les gués à cheval. Elle se sentait plus en sécurité avec lui qu’avec les deux porteurs que son père, le révérend Gunnar, avait engagés pour faire le voyage. Encouragé par la fougue de leur amour mutuel, il avait commis la bévue de demander la main de Thóra trop rapidement, avec maladresse, sans préparation ni aucune idée de ce que lui réservait l’avenir.
p. 79
Le sort mystérieux du jeune homme de Thverbrekka n’avait pas tardé à occuper la conversation. Aucune disparition n’a eu lieu dans la région depuis longtemps, et encore moins en été. Ces drames se produisaient en général pendant les rudesses de l’hiver, s’était étonnée la maîtresse de maison, certains disparaissaient sur le trajet qui les menait d’une ferme à l’autre ou lorsqu’ils tentaient de se rendre dans une autre région par un temps déchaîné, ils se perdaient, ils mourraient de froid et on ne découvrait leur corps qu’au printemps suivant, voire des années plus tard, si tant est qu’on le retrouvait. Quantité de récits racontaient la même histoire. Mais le cas de Keli était très différent, le temps était des plus clément, le jeune homme gardait son troupeau au bord de la rivière et ne courait aucun danger, disait-on.
p.118
Il craignait de ne jamais revoir le cher pays qui l’avait vu naître. Le matin ou le Sókrates avait levé l’ancre, Jónas s’était promené dans le petit village d’Eskifjördur, comme s’il savait au fond de lui qu’il quittait l’Islande pour toujours et qu’il n’y reviendrait pas. C’était sa disposition d’esprit à cet instant-là, et sa santé physique n’était guère plus vaillante, même si le docteur l’avait bien soigné. Le temps était calme, et la campagne muette. Vers l’embouchure du fjord, des rideaux de pluie se déversaient des bancs de nuages noirs. Il avait apprécié de déambuler ainsi dans la fraîcheur d’octobre tout en contemplant les montagnes et les landes, avant de rejoindre la chaloupe qui devait l’emmener à bord du navire.

Noir comme la neige de Lija Sigurdardóttir aux éditions Métaillé
Un container abandonné en plein champ de lave près du port s’avère contenir cinq corps gelés de jeunes femmes, mais l’une d’elles sort du coma. La police la cache pour remonter la filière. Aurora, une enquêtrice financière qui sait chercher là où les autres ne vont pas, participe aux investigations.
En parallèle, une femme prend un jeune amant qui veut l’épouser tout de suite. Elle ne sait rien de lui sauf qu’il échange de longs coups de fil en russe avec sa mère. Son entourage s’inquiète qu’elle se fasse arnaquer par un gigolo étranger. Pour éloigner tout soupçon, elle demande à Aurora de se renseigner sur ce futur mari.
Trafic d’êtres humains, manipulation de femmes sentimentales et vrais mafieux vont croiser la route d‘Aurora.
Une intrigue bien menée, passionnante, et des coups de théâtre ! Suspense garanti !
Avec Noir comme la neige, Lilja Sigurdardóttir clôt sa trilogie d’Aurora (après Froid comme l’enfer puis Rouge comme la mer) sur une note particulièrement sombre et percutante. Dès les premières pages, le roman impose une atmosphère glaçante : un conteneur abandonné renfermant des corps de femmes victimes d’un trafic humain. Cette entrée en matière donne immédiatement le ton d’un polar qui ne cherche pas à édulcorer la violence du monde réel.
Ce qui frappe, c’est la capacité de l’autrice à mêler une intrigue criminelle à une réflexion sociale. Le trafic d’êtres humains, les manipulations affectives et les réseaux mafieux ne sont pas seulement des ressorts narratifs, ils incarnent une critique du monde actuel.
L’enquête est claire, structurée, et progresse de manière logique, ce qui permet au lecteur de rester constamment immergé dans l’histoire. Ce choix narratif privilégie le rythme et l’efficacité. Les chapitres courts font intervenir les différents personnages, et les rebondissements réguliers créent une tension continue, rendant la lecture fluide et addictive (j’ai lu ce livre en une journée !). On est moins dans un jeu de piste intellectuel que dans une immersion émotionnelle, centrée sur les conséquences humaines du crime.
L’un des atouts du roman réside dans ses personnages, en particulier Aurora. Enquêtrice financière atypique, elle apporte une dimension originale à l’investigation. Son intelligence, son intuition et sa ténacité en font une héroïne crédible et attachante. La plupart des personnages ont des liens entre eux ; cela pourrait surprendre, mais en Islande où la population est peu nombreuse, où tout le monde se connaît, cela n’a rien d’étonnant.
Dans ce roman Lilja Sigurdardóttir accorde une place centrale aux figures féminines qui sont à la fois victimes et actrices dans la résolution de l’enquête. Aussi, le lecteur n’est pas seulement témoin d’un crime, mais aussi du combat pour y survivre. Les personnages secondaires, souvent issus de situations ordinaires, permettent aussi une identification immédiate, ce qui rend le drame encore plus concret.
Malgré la dureté des thèmes abordés, le roman ne sombre jamais dans le voyeurisme ou le désespoir. Il existe une forme de lumière dans la solidarité, la résilience et la recherche de justice.
L’autrice réussit ainsi à équilibrer une noirceur réaliste (violence, exploitation), et une dimension humaine (émotions, relations, courage). C’est précisément ce contraste qui, à mon avis, rend le livre intéressant.
Le style est volontairement épuré. Peu de descriptions longues ou de digressions, tout est au service de l’action et des personnages. Cette sobriété renforce l’efficacité du récit ; elle donne une impression de réalisme presque documentaire, tout en laissant suffisamment d’espace pour que le lecteur ressente lui-même l’angoisse ou la tension.
L’autrice et Arnaldur Indridason dont je viens de parler sont tous les deux auteurs de polars islandais. Cependant, leurs œuvres se révèlent très différentes ; chez Indridason, on est plutôt une ambiance lente, presque contemplative et l’enquête, avec de nombreux retours vers le passé, sert souvent à exhumer des traumatismes anciens ; chez Sigurdardóttir, on est dans un thriller contemporain nerveux avec une tension immédiate et des enjeux sociétaux actuels.
Il se dirigea vers le conteneur. En chemin, il retira l’un de ses gants et, fouillant dans sa poche, attrapa son pot de baume du Tigre qu’il porta à ses narines. Il n’en avait pas souvent besoin, heureusement, mais un jour il avait senti l’odeur d’un cadavre en putréfaction, et depuis son corps était systématiquement pris de hauts-le-cœur dans ces circonstances. Compte tenu des premières informations qu’il avait reçues, mieux valait essayer de se maîtriser. Si le policier avait raison, si le conteneur abritait bel et bien les corps de cinq femmes, la mise en place de la scène de crime et de l’enquête constituerait un véritable cauchemar. Daniel sentit la fatigue s’emparer de lui à cette simple perspective, mais elle disparut dès qu’il s’approcha de la porte ouverte. Ce n’était pas une odeur de mort qui flottait dans le conteneur. C’était l’odeur du désespoir. Lorsqu’il arrivait sur une scène de crime, il éprouvait régulièrement la même sensation – une lueur vacillante partant de l’arrière de son crâne venait un instant troubler sa vue, avant de céder la place à une voix sifflant à son oreille que la mort s’était manifestée ici dans toute sa glaciale cruauté.
p. 70
Elle allait suivre ses conseils et ralentir la cadence avec Sergei. Attendre quelques jours avant de prendre rendez-vous à la préfecture, ce qui laisserait à Aurora l’occasion de se renseigner un peu à son sujet. Elín avait un nœud à l’estomac en repensant à tout cela, de culpabilité plutôt que d’angoisse. Culpabilité de douter ainsi de l’homme qu’elle aimait et d’avoir engagé une espèce de détective privé pour enquêter sur lui. C’était peut-être le cœur du problème : puisqu’elle ne lui faisait pas entièrement confiance, elle ne pouvait pas l’épouser. D’un autre côté, seul le mariage leur permettrait de rester ensemble, car il avait besoin d’un permis de résidence en Islande. Voilà pourquoi elle se sentait prise en tenailles. L’idée que Sergei se retrouve contraint de quitter le pays pendant plusieurs mois lui était insupportable.
p. 254
La maison du quartier Leirvogstunga, aux murs à moitié nus, semblait pleurer des larmes de sang, les tiges d’armature traçant des filets de rouille sur le béton sous l’averse de neige fondue. Par réflexe, les yeux de Daníel se fixèrent sur la baie vitrée du salon d’où Leonid les avait regardés s’éloigner l’avant veille. Son cœur s’emballa lorsqu’il remarqua que l’homme se tenait exactement au même endroit, comme si le temps s’était figé, comme si Baldvin et lui venaient de faire demi-tour.
Mais lorsque Leonid leur ouvrit et les invita à entrer, toujours aussi civilement, il ne portait pas la même tenue. Il était cette fois vêtu d’une chemise agrémentée d’une cravate bleu-vert en soie, serrée jusqu’au col. Il était encore pieds nus et, retirant ses chaussures malgré les protestations de Leonid, Daníel comprit pourquoi. Une chaleur agréable émanait du sol. Il éprouvait rarement de la jalousie, mais il devait bien admettre qu’il n’aurait pas détesté avoir le chauffage au sol dans son appartement.

Grand Prince d’Alexia Stresi aux éditions Flammarion
L’existence, c’est formidable, paraît-il.
C’est surtout long, estime Simone Guillou.
À 85 ans, elle pense heureusement avoir fait le plus gros. Il ne peut plus rien lui arriver.
Vraiment ?
Elle ne le sait pas, Simone. Elle est à mille lieues de s’en douter.
Mais la vie lui réserve enfin une surprise.
À Barthon-en-Retz, entre Atlantique et campagne, il sera question d’un crapaud en ciment, d’une enquête pas tout à fait policière, de la récolte du sel et d’amour.
Ah, et aussi de Pierre Soulages. Le peintre ? Oui, le peintre.
Après le succès Des lendemains qui chantent, Alexia Stresi signe un roman lumineux qui confirme son talent pour créer des personnages inoubliables.
Grand prince raconte l’inattendu renouveau d’une vie.
Ce qui marque d’abord dans ce roman, c’est la manière dont il donne une visibilité forte à une héroïne âgée, sans jamais la réduire à son âge. Loin des représentations de la vieillesse comme déclin ou effacement, le personnage principal existe avec densité : elle pense, observe, se souvient, résiste. Son village breton devient alors le théâtre discret, mais puissant de sa vie intérieure.
Le roman se distingue par sa capacité à traiter des thèmes universels sans perdre son ancrage concret : la solitude, le rapport au temps, la place des femmes âgées dans la société, mais aussi la persistance du désir de vivre et de comprendre. Le roman ne cherche pas à émouvoir à tout prix, mais il touche profondément par sa justesse. La Bretagne du roman n’est pas une carte postale, mais un espace vivant, parfois rugueux, traversé par les saisons, les habitudes, les silences. Cette dimension donne au récit une texture presque sensorielle : on sent autant les paysages que les tensions sociales latentes d’une petite communauté.
L’écriture est précise, et met en scène des détails du quotidien. Cette sobriété donne une grande intensité émotionnelle au texte : les petites choses – un geste, une phrase, un regard – prennent une réelle importance dans le récit et donnent de la consistance à Simone, le personnage principal.
J’ai également apprécié l’humour avec lequel Simone réagit et qui confère au roman une légèreté et un optimisme bienveillant.
Une agréable lecture, très positive et qui fait du bien.
En cet instant, le contraste entre les deux femmes est saisissant. Simone, trop mince pour sa taille, l’air pâlichon, le regard en train de se perdre dans le lointain, et Marthe, en rondeurs, l’air jovial, quittant à regret leurs bons fous rires. Ses cheveux à elle sont teints d’un acajou très clair qui supporte bien la repousse des racines. Rien d’apprêté dans sa silhouette, qui se conclut même par une surprenante paire de baskets. Ce qui compte, c’est d’être à l’aise. N’empêche, les baskets, il y a dix ans, ça a été un cap. Elle a aussi arrêté de porter des bijoux. Sauf son alliance.
Marthe, c’est aussi cinquante ans de carrière à la poste de Paimbœuf, dont vingt de guichet à devoir être tous les jours impeccable, souriante et les mains propres. Alors aujourd’hui, elle trouve délicieux de travailler dans son potager sans porter de gants. Arborer des ongles noirs de terre, c’est sa revanche.
Face à elle, Simone a juste l’air d’une mamie. Faute d’entretien idoine, ses cheveux blancs accusent désormais des reflets jaunis. Un laisser-aller qui ne se serait jamais produit, avant. Avant quoi ? Avant.
p. 109
Puis elle s’en retourne dans sa salle à manger où la nuit est à présent tombée. Elle pourrait allumer le plafonnier et ne le fait pas. Les rideaux laissent filtrer l’éclairage d’hiver du réverbère de la rue, ça lui suffit pour distinguer assez d’ombres et de formes. Cette pénombre, ajoutée au silence de la pièce, concourt à fabriquer quelque chose de plaisant. Un moment comme un paysage. Sans trop savoir pourquoi, sans doute pour profiter, elle se rassied. Au centre de la table se devine la silhouette de la carafe. La carte postale en revanche a perdu ses pouvoirs, elle est redevenue un modeste rectangle sombre. Il n’est plus question du ciel bleu sur l’image ni du moindre crapaud à la bonne bouille. Un morceau de papier éteint, voilà le peu ce qu’il en reste.
p. 137
Ça y est, bibliothèque en vue. Oh, nommée André-Malraux. Simone serait incapable de donner le nom de l’actuel ministre de la Culture, pas même idée s’il en existe toujours un, alors qu’elle se souvient bien de monsieur Malraux. « Entre ici, Jean Moulin… » Repenser à ça lui fiche la chair de poule et ne rend pas son pas plus léger. Elle sait qu’en ce moment elle pourrait être sur son canapé, tranquillement assise à ne rien faire, au lieu de quoi elle s’apprête à pousser une porte bigrement lourde sans savoir ce qu’elle trouvera derrière. Qu’avait-elle besoin, à 85 ans, de se compliquer la vie à ce point ?

