A&L :: Lectures in the Mood #15

Accueil > Arts & littérature

Lectures in The Mood #15

12 Janvier 2023

L’émission littéraire proposée par Josiane Guibert qui vous fait partager ses découvertes, ses points d’intérêts et ses coups de cœur.

Au programme :
1 Partie italienne d’Antoine Choplin aux éditions Buchet-Chastel
 
2 V2 de Robert Harris aux éditions Belfond
 
3 Bleu de Koz chez Fleuve éditions
 
4 Le souffle d’Ange de Gilles Laporte aux Presses de la Cité
 
5 Les enfants de la discorde de Jonathan Werber aux éditions Robert Laffont


1. Partie italienne d’Antoine Choplin aux éditions Buchet-Chastel.

« Gaspar est un artiste reconnu et sollicité. Pourtant, en ce début de printemps, il ne rêve que de quitter Paris et s’installer Campo de’Fiori, à Rome. Là, à une terrasse de café, devant un jeu d’échecs, il joue contre des amateurs de passage et savoure la beauté des jours.
Un matin, une femme s’installe à sa table pour une partie. Elle s’avère être une adversaire redoutable et gagne très vite. Elle s’appelle Marya, vient de Hongrie. L’histoire entre eux naît sur l’échiquier, avant de se déployer ailleurs, singulière et douce.
Partie italienne, nouveau roman d’Antoine Choplin, ne défend aucune cause, ne prend aucun parti, excepté celui de la puissance de la Mémoire. »

Cette histoire originale se déroule sous le regard de Giordano Bruno, moine bénédictin, savant, philosophe, esprit éclairé, qui fut brûlé pour hérésie sur la place même où commence le récit.

Je ne sais pas jouer aux échecs, mais à aucun moment cela ne m’a gênée pour suivre et comprendre ce roman construit autour d’une partie d’échecs. Le jeu, central dans l’intrigue, verra la rencontre de Gaspar, artiste reconnu, et de Marya, venue à Rome à la recherche des parties écrites par son grand-père, célèbre joueur d’échecs déporté par les Nazis pendant la seconde guerre mondiale.

Un roman court, sensible et sensuel, un roman grâce auquel on s’évade et on croit en l’humanité, en l’amour et en la vie. Un beau texte, humain et plein d’espoir, une belle parenthèse parmi tous les livres actuels qui évoquent difficultés et problèmes.

Et voici un extrait p. 59

« Je ne sais rien du tout de ce palais, je dis. Mais je me souviendrai que sa façade comporte trente-huit fenêtres dont treize sont en arc. Et je crois que, de mémoire, je pourrais la dessiner assez précisément, si je voulais. Et surtout, je me souviendrai de vous devant lui, de nos premiers pas ensemble dans ces parages. Alors, ça en fait quand même un objet auquel je me serai intéressé.

Elle me glisse un regard en coin. Ses cheveux dégringolent un peu plus sur son épaule.

Vous parlez de nos premiers pas comme si nous allions en faire beaucoup d’autres ensemble, elle dit.

Oui, c’est comme ça que j’en parle. »

[remonter]


2. V2 de Robert Harris aux éditions Belfond.

« Maître du thriller historique, Robert Harris nous fait découvrir sous un autre angle la fin de la Seconde Guerre mondiale, à l’heure où les Allemands mettaient au point l’arme absolue.
Automne 1944. Rudi Graf, ingénieur allemand, voit son rêve de conquête spatiale virer au cauchemar. La fusée qui devait lui permettre d’aller sur la Lune a été détournée par le Reich pour donner naissance à un missile balistique ultraperformant : le V2.
Détruire l’Angleterre, vite ; reprendre la main sur cette guerre qui s’enlise. Pour ce faire, dix mille missiles viennent d’être créés et c’est Rudi et son ami Wernher von Braun, ingénieur aérospatial devenu officier SS, qui sont chargés de mener à bien ce projet.
Le Blitz sous les V2, la Londonienne Kay Caton-Walsh le côtoie de près. Officier de la WAAF, la Women’s Auxiliary Air Force, Kay est envoyée en Belgique pour trouver le site de lancement de ces missiles et l’anéantir.
La mission est périlleuse. Mais, au cœur de ce territoire ravagé, Kay va pouvoir compter sur un allié inattendu… »

Vous connaissez mon intérêt pour les romans historiques et pour ce qui a un rapport avec la seconde guerre mondiale. C’est donc avec un grand intérêt que je me suis plongée dans ce roman historique que l’auteur introduit brièvement en indiquant qu’il s’agit d’une œuvre de fiction placée dans un cadre historique, le lancement de missiles sur Londres par les Nazis. Dans ce roman, on va trouver des personnages ayant réellement existé comme le savant Wernher von Braun ou le SS Hans Kammler, les lieux et les conditions sont conformes à la réalité, le rôle et le sort des déportés employés à la construction des V2 est évoqué ; mais les héros, tels Rudi Graf, jeune scientifique responsable des lancements, et Kay Caton-Walsh, officier de la WAAF (Women’s Auxilliary Air Force), qui part en Belgique pour trouver d’où sont lancés les V2, sont des personnages de fiction.

En fin d’ouvrage, l’auteur indique ses sources principales, son roman étant très bien documenté. Pour ma part, je me suis contentée de consulter la page Wikipédia consacrée aux V2 qui donne des informations suffisantes. V2 est le diminutif de Vergeltungswaffe 2 ou arme de représailles ; ces missiles ont été lancés sur Londres et sur la Belgique en 1944 et 1945. En fin d’ouvrage, l’auteur précise qu’à Londres ils tuèrent 2 700 personnes et en blessèrent 6 500 ; à Anvers, ils firent 1 700 morts et 4 500 blessés ; 20 000 déportés affectés à leur construction y laissèrent la vie. La conception des V2 fut l’étude préliminaire à celle des lanceurs spatiaux et des missiles balistiques nucléaires. Les savants allemands furent pour la plupart, par la suite employés par la NASA.

Outre cet aspect technique et historique, j’ai apprécié la construction de ce roman dont l’action se situe pendant quelques jours de fin 1944. Les chapitres alternent l’histoire de Graf et celle de Kay. Ainsi, on a en tour à tour le regard de ceux qui vont lancer les armes et de ceux qui vont mettre en œuvre leurs compétences pour les en empêcher. Cette alternance de regards et de points de vue m’a paru très intéressante.

Je terminerai cette présentation par un extrait de la page 30 ; Graf doit inspecter un V2 prêt à être lancé et dont on n’est pas certain qu’il est sans défaut.

« Le V2 était un monstre de sept fois sa taille, et il paraissait encore plus immense en cet instant. L’ingénieur ôta son chapeau sans cesser d’avancer et leva les yeux vers la bête, paupières plissées. Le problème, ce devait être le transformateur. À Peenemûnde, ils avaient découvert que la fusée avait tendance à exploser en plein vol – la raison en était le réchauffement consécutif au retour dans l’atmosphère. Ils avaient donc ajouté une plaque de métal pour protéger la section supérieure du missile. Avec cet inconvénient que, en hiver, la condensation semblait s’accroître, ce qui entraînait des courts-circuits. La résolution d’un problème en engendrait toujours un autre. »

[remonter]

3. Bleu de Koz chez Fleuve éditions.

« Apocalypse – La série 3
De nouvelles menaces mettent notre monde en péril…
Alors qu’une violente tempête se prépare près de Nantes, les météorologues redoutent la conjonction de ce phénomène avec la grande marée d’équinoxe, promesse de crues exceptionnelles. Rapidement, leurs prédictions se révèlent justes et la montée conjuguée des eaux maritimes et de la Loire devient totalement incontrôlable. Mais, plus inquiétant encore, les hôpitaux de la région se retrouvent subitement submergés par des cas d’encéphalite fulgurante qui poussent les malades au suicide. Une situation aussi dramatique qu’inexplicable…
Hugo Kezer et Anne Gilardini, commandants en charge de la cellule Nouvelles Menaces, se rendent alors sur place. Embarqués par leur collègue nantais, le lieutenant Fabrice Le Troadec, ils vont tenter, malgré les inondations et l’évacuation de la ville, de faire la lumière sur cette pandémie suicidaire sans précédent et de l’endiguer. »

Après Noir et Rouge, Bleu est le troisième tome de la trilogie Apocalypse. Je n’avais pas lu les précédents, mais cela ne m’a pas du tout gênée.
Bleu, est-ce la couleur symbolique de l’eau, cet élément qui sera le fil directeur du roman ?

Suite au dérèglement climatique, Maya, une tempête exceptionnelle, déferle sur l’agglomération de Nantes où se situe l’action. Tous les services de l’État se mobilisent pour y faire face.

Par ailleurs, on constate une vague de suicides qui commence dans un groupe de clandestios nigériens.
Hugo Kezer et Anne Gilardini vont se joindre à la police de Nantes placée sous les ordres de Fabrice le Troadec ; ils sont en charge de la cellule Nouvelles menaces et nous allons suivre leur enquête. Mais pourquoi enquêter sur des suicides ? Car très vite, le diagnostic tombe : encéphalite. Qu’est-ce qui a pu provoquer cette affection chez tous ces « suicidés » ?

Très vite, le lecteur est embarqué dans une enquête haletante aux nombreuses ramifications. Les protagonistes sont nombreux mais bien décrits et on ne se perd jamais dans ce récit aux multiples rebondissements. Pour ma part, j’ai beaucoup apprécié la lecture de ce roman qu’on ne lâche à aucun moment et j’ai appris beaucoup de choses sur la gestion de l’eau et sur les actions mises en œuvre pour la rendre consommable et la distribuer !

Un très bon thriller que je vous recommande.

Et pour finir, deux petites citations :

« En dépit de la purge effectuée dans le centre ville de Nantes, le sujet des migrants demeurait l’un des plus inflammables dans l’opinion locale, imposant aux édiles la plus grande prudence, dans leur communication comme dans leurs actes.
Fabrice songea en s’éloignant que ces malheureux écopaient d’une double, voire d’une triple peine : persécutés chez eux, refoulés ici, et désormais niés… Un vrai millefeuille de la misère humaine et de la honte. »

« Tout juste débarqué, Hugo se laissa happer par le spectacle du fleuve voisin. Déjà, les eaux envahissaient le quai qu’il distinguait plus bas. Son regard ne se détachait plus des remous brunâtres qui bouillonnaient à contre-courant. Il y a peu, il le savait, Franck avait manqué s’y noyer. S’il n’y prenait garde, il le sentait, sa raison pourrait y sombrer à son tour.
On ne connaît réellement sa phobie que le jour où l’on y est confronté une seconde fois. Et ce jour-là était peut-être arrivé… »

[remonter]

4 –Le souffle d’Ange, de Gilles Laporte aux Presses de la Cité.

« Entre 1898 et 1950, de Normandie en Lorraine, un destin de passions : Ange, brillante jeune fille issue d’une famille campagnarde modeste, devient une des grandes figures de la facture d’orgues, un univers très masculin.
Le jour inoubliable de l’enfance d’Ange, qui décide de son destin, est celui où elle entend l’orgue de Saint-Georges de Boscherville, une abbaye de sa Normandie natale. Aussitôt, sa conviction est faite : elle consacrera sa vie à cet instrument dont la voix la fascine.
Pas facile quand on est une femme d’origine rurale et modeste en 1900 ! Ange devra quitter son pays et les siens, gagner la Lorraine où, dans les Vosges, elle se formera au métier de facteur d’orgues, embrassé avec une ferveur qui ne la quittera jamais. Et puis il y a les rencontres, les amitiés, la découverte de sa patrie d’adoption et de coeur, les succès et les déceptions, le deuil, le temps qui passe et… l’amour !

Une plongée généreuse dans le monde de l’orgue, une ode aux mille beautés de deux régions envoûtantes et le parcours audacieux d’une femme digne et déterminée. »

Voilà une très belle histoire, merveilleusement contée, celle d’Ange, jeune fille normande dont les parents espèrent qu’elle devienne « maîtresse d’école » et qui, à l’occasion d’un voyage dans une abbaye, va découvrir l’orgue et décider de devenir facteur d’orgues, métier jusque là réservé aux hommes.

S’il n’y avait que cela, ce livre serait un agréable roman d’amour, l’histoire d’une femme au début du XXe siècle. Mais dans ce roman dont la plupart des chapitres ont pour titre une date, on va traverser le temps de 1898 à 1947. Ce sera l’occasion de découvris la société de ce temps, les coutumes et les mentalités tout au long de périodes troublées par les remous politiques, les guerres, les conquêts coloniales… On y verra l’influence des progrès techniques, des découvertes, les conflits sociaux.

Ce que j’ai trouvé très fort dans ce roman est que, sous prétexte d’une histoire singulière, on arrive à aborder des questions historiques et sociétales. À chaque étape du roman, on est plongé dans un univers très bien décrit et qui me semble tout à fait fidèle. Et cela jusqu’à la description de plats typiques qu’ils soient normands ou lorrains !

On sent que, pour écrire ce livre, l’auteur s’est documenté non seulement au point de vue historique, mais également dans le domaine de la culture, de la technique, de la gastronomie. Et on est pris dans la narration de la vie d’Ange qu’on lit d’une seule traite, sans jamais lâcher ce roman ! Un tour de force ! Un roman plaisir, très bien écrit, vivant et intéressant !

En voici deux passages.

p. 29, nous sommes en 1898 dans une abbaye normande et un religieux dit : « Le chant est naturel à l’homme… la musique peut s’émanciper de la parole : elle peut chercher des effets artificiels plus propres à flatter les sens qu’à élever l’âme. La musique religieuse, qui s’adresse à l’âme pour l’unir à Dieu, rejette ces artifices ! »

p. 254, l’action se déroule en 1922, : « Partout, en canotier ou voile de mousseline, on voulait oublier les effets conjoints de la maladie, de la guerre et de ses saignées, de l’économie bousculée par les prétentions des États-Unis à devenir les banquiers exclusifs d’une Europe exsangue et soumise. On chantait sur scène, on dansait en guinguette, on canotait sur toutes les rivières, on badinait et fumait des blondes, défilait derrière des fanfares, s’enivrait de bulles, se persuadait que le monde était enfin devenu un paradis, que le vrai ressort d’une humanité heureuse venait enfin de se révéler : l’aspiration au bonheur ! »

[remonter]

5. Les enfants de la discorde de Jonathan Werber aux éditions Robert Laffont.

« Décembre 1793, Nantes.
Quand le jeune soldat républicain Simon Delmotte revient chez lui après avoir participé à la guerre de Vendée, il découvre que sa famille a été victime de la Révolution. Son père a été assassiné, sa mère arrêtée et leur atelier d’horlogerie saisi. Très vite, il soupçonne un homme : Jean-Baptiste Carrier, l’impitoyable consul qui tient la région d’une poigne de fer.
Avec la complicité du juge Phelippes et de l’intrigante courtisane Charlotte, Simon élabore une vengeance à la hauteur du criminel. Mais face à lui se dresse toute la brutalité de ce nouveau régime dont Carrier contrôle chacune des ficelles.
Pour avoir une chance d’obtenir justice, Simon devra affronter la Terreur et plonger dans les noirceurs de son âme… en prenant garde de ne pas s’y noyer.

Après une formation de scénariste, Jonathan Werber s’est passionné pour la magie, le spiritisme et les belles histoires. Il réalise quelques courts métrages mais passe la plupart de son temps libre à écrire des nouvelles.
Il est le fils de l’écrivain Bernard Werber et vient de sortir Là où les esprits ne dorment jamais, son premier roman aux éditions Plon. »

J’ai beaucoup apprécié ce roman historique et je remercie Babelio et la Masse critique de leur confiance.

Ce roman met en scène des personnages ayant réellement existé comme Carrier, Tronjoly, Goullin… et fait référence à un épisode sanglant et douloureux de la Terreur : l’élimination des Vendéens à Nantes. Pour construire l’intrigue de ce récit palpitant, l’auteur a créé quelques personnages fictifs : Simon Delmotte, le héros principal, mais aussi Blaise son compagnon d’armes et Charlotte, la courtisane qui va oeuvrer à ses côtés.

On lit ce passage de notre histoire comme un roman. Pourtant, à quelques détails près, les faits et événements racontés ont bien eu lieu. On est plongé dans l’horreur des conditions de vie des prisonniers enfermés dans les geôles républicaines, on suit avec épouvante l’élimination des femmes, des enfants, des religieuses au cours des noyades en Loire, on assiste aux dérives des premières années de la République. Plus efficace pour le public qu’un livre d’histoire, on y accède par le biais du roman et c’est une vraie réussite de la part de l’auteur.

J’avoue connaître assez mal cette période et, au fil de ma lecture, je suis allée chercher des documents pour en savoir plus, pour comprendre réellement ce qui s’était passé.

Certes, certaines situations sont un peu invraisemblables, mais nous restons dans la fiction ! À aucun moment je n’ai lâché ce livre au rythme haletant et aux nombreux rebondissements. On éprouve de l’empathie pour Simon, l’horloger ; ce n’est sans doute pas pour rien que l’auteur a choisi le métier de son personnage principal. Cela lui a permis d’évoquer le rapport au temps, mais aussi la notion de travail bien fait, de minutie et d’inventivité.

Le style est fluide, le vocabulaire conforme à l’époque dépeinte, le rythme soutenu, les chapitres courts. On pourrait imaginer ce roman publié en feuilleton !

En tout cas, c’est une agréable façon d’apprendre et de comprendre notre histoire.

Et pour terminer, une citation :

« Le temps n’est pas une menace, mais une arme. Si tu la fais tienne, alors non seulement tu échapperas à son joug, mais tu sauras vraiment ce qu’est de vivre libre. »

[remonter]