Blocs-notes :: Du Blues O’ Swing

La chronique de Luc Ziegler.

01/2023                     

The Shoeshiners Band                                    

Avoir l’occasion, un soir pluvieux de janvier, d’entendre un concert de jazz de qualité à Saint Jean de Braye, est assurément un privilège.

Je me félicite d’avoir profité du passage du « Shoeshiner’s band » en Val de Loire pour évoquer l’action de l’association « du Blues O’ Swing » en faveur du jazz, du blues, du gospel, ou du swing pour la 8e saison. Le professionnalisme et la variété des formations invitées méritent autant l’approbation des afficionados convaincus que l’attention des jeunes générations sensibles au rythme, aux mélodies et à la danse…

Shoeshiner’s band signifie en français « l’orchestre des cireurs de chaussures ». C’est un métier qui se perd. On en a vu beaucoup dans les films sur la société américaine du XXe siècle. Les cireurs, autrefois déployés dans les gares, dans les centres commerciaux, aux abords des hôtels ou dans les couloirs du métro, ont disparu des scènes de ville : cet état de choses est dû au fait que, désormais, les jeunes générations – et les moins jeunes – se chaussent en « sneakers », matériau qui ne supporte pas le cirage !

Tel est le lot du progrès et le prétexte à la nostalgie.

Revenons à la formation évoquée supra ;

Dotée d’une telle raison sociale, l’orchestre évolue dans le répertoire des années de l’entre-deux guerres avec les big bands de l’époque : Ellington, Basie, Chick Webb, F. Henderson…avec une préférence pour le répertoire de Jimmy Lunceford, qui sert de fil rouge au spectacle.

Composé de 6 interprètes le « band » des Shoeshiner’s comprend des cuivres, une section rythmique et une chanteuse. Un sextet n’a que peu à voir avec un big band ; dans le cas particulier, les solos et chorus sont fort bien exécutés et provoquent des réactions spontanées de l’assistance. Alice Martinez responsable du chant et de la présentation, évolue dans une robe noire et blanche tres couture (corsage gros pois et robe froufrou). Elle occupe l’espace avec un déhanché joliment chorégraphié.

Jimmy Lunceford, né en 1902, se forma à la clarinette, au saxo, à la flûte, au trombone et à la guitare. Il était un orchestre à lui seul. Il créa, en 1927, au sortir de l’université, une formation dénommée le « Chickasaw Syncopators » avec quelques camarades musiciens : le batteur James Crawford, le saxo Willie Smith, le pianiste et arrangeur Edwin Wilcox devaient devenir par la suite les piliers de la formation.

Pour justifier le prestige et la qualité de son big band, Lunceford exigera toute sa vie de ses musiciens une discipline stricte. Ce fut le secret de sa réussite et de son rayonnement.  Un contrat au Cotton club à Harlem contribuera à asseoir sa réputation. La formation atteindra son apogée entre 1936 et 1939.

Lunceford a souffert de la comparaison avec Ellington. La principale raison  s’explique par ce que ce dernier interprète, avec son orchestre, des compositions qu’il a créées, ce qui n’est pas le cas pour son collègue. Toutefois, Ellington et Lunceford partagent un art commun de la couleur, de la brillance et des contrastes.

Le style Lunceford se trouve dans le raffinement et la subtilité des dosages sonores, la discipline des pupitres et les atmosphères qui émanent de la formation. Malheureusement, la grande phalange va se démanteler progressivement en tentant de survivre à sa nostalgie. La mort prématurée de J.L. en 1947, à l’âge de 45 ans, mettra un terme à l’épopée et fermera les belles pages du livre de jazz classique laissées par le Chef et ses musiciens.

Congratulations soient faites au Shoeshiner’s band pour avoir, le temps d’une soirée, rendu hommage brillamment à J. Lunceford.

Luc Ziegler

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