
9 janvier 2025

L’émission littéraire proposée par Josiane Guibert qui vous fait partager ses découvertes, ses points d’intérêts et ses coups de cœur.
Au Sommaire : Emission du 9 Janvier 2025 : 1 – La femme habitée de Gioconda Belli aux éditions du Cherche-Midi 2 – La colère d’Izanagi de Cyril Carrère aux éditions Denoël 3 – La barque de Masao d’Antoine Choplin aux éditions Buchet/Chastel 4 – La femme au kimono blanc d’Ana Johns aux éditions Charleston 5 – Tant de nuances de pluie d’Asha Lemmie aux éditions Harper Collins |

La femme habitée de Gioconda Belli aux éditions du Cherche-Midi
Présentation de l’éditeur :
Années 1970. De retour en Amérique centrale après des études d’architecture en Europe, Lavinia, jeune femme issue d’une famille bourgeoise, découvre son pays natal agité par des bouleversements sociaux. De l’éveil politique au combat, sa rencontre avec Felipe, un révolutionnaire engagé dans la lutte clandestine contre la dictature, va la propulser dans le mouvement de libération du pays en même temps que dans la passion amoureuse.
Roman semi-autobiographique, La Femme habitée transporte les lecteurs dans un voyage palpitant au cœur des soubresauts d’un pays imaginaire à l’histoire bien réelle. Sous la plume virtuose de Gioconda Belli, émancipation féminine, combat pour la justice et histoire d’amour s’entremêlent pour dessiner le destin fascinant d’une femme déterminée à changer le monde.
« Sa poésie est une déclaration d’amour au Nicaragua, la plus belle qu’il m’ait été donné d’entendre. » Salman Rushdie
« Une des autrices les plus talentueuses d’Amérique centrale. Elle a un talent merveilleusement libre et original. » Harold Pinter
Ce livre fait s’intercaler deux destins, deux périodes historiques, deux combats, deux amours, deux héroïnes :
– dans les années 1970, Lavinia, qui a étudié l’architecture en Europe et revient dans son pays, le Nicaragua (qui n’est pas nommé dans le livre) ;
– au XVIe ou au XVIIe siècle, Itza, jeune femme indigène qui, au côté de son amoureux Yarince, participe au combat contre l’envahisseur espagnol.
Écrit en 1988 par l’écrivaine et opposante politique Gioconda Belli, ce roman vient d’être publié en France. Cette lecture a été pour moi l’occasion de me documenter sur l’histoire du Nicaragua, un pays d’Amérique centrale dont on connaît peu l’histoire.
J’ai trouvé intéressant le procédé littéraire qui met en écho les sensations d’Itza face aux réactions de Lavinia, même si parfois cette dernière fait preuve d’une certaine puérilité. Ce roman est aussi l’occasion de réfléchir sur l’engagement et l’héroïsme.
On prend conscience de l’évolution du personnage principal, de son questionnement intime, de la difficulté à concilier vie personnelle et sentimentale et engagement politique, ici révolutionnaire.
L’écriture est riche et belle, le style fluide et j’ai bien aimé ce roman même si parfois j’ai regretté qu’il ne mette pas davantage en valeur les postures féministes.
Les personnages secondaires, comme celui de Flor, sont bien décrits et attachants.
Une agréable lecture tout au long d’un roman de 500 pages et au cours de laquelle on ne s’ennuie jamais.
Merci à NetGalley et aux éditions du Cherche-Midi de me l’avoir fait découvrir.
Sous la lumière argentée de la lune, ils devinèrent le chemin de la chambre en même temps qu’il déboutonnait complètement son chemisier, faisait glisser la fermeture de sa jupe, jusqu’à trouver le territoire du matelas, le lit sous la fenêtre, les serrures de la nudité. Lavinia cessa encore une fois de penser. Elle se perdit dans la poitrine de Felipe, se laissant emporter par le flux de chaleur qui émanait de son ventre, plongeant dans les vagues qui se succédaient et laissaient derrière elles huîtres, mollusques, anthuriums, palmiers, passages souterrains qui cédaient, le mouvement du corps de Felipe, le sien, s’arc-boutant, se tendant et les gémissements, les jaguars, vers la forêt, la cime, l’arc qui lâchait les flèches, le centre de la fleur s’ouvrant et se fermant.
Plantée sur la colline brumeuse de son enfance, sous la pluie fine, elle avait regardé la silhouette blanche de la ville, ses lacs et ses volcans. De là, elle avait écarté toute possibilité de retour en arrière et aspiré à pleins poumons l’air humide et frais de la montagne pour s’imprégner de la paix du paysage reverdissant. Elle avait regardé décliner ce jeudi impassible et, finalement, apaisée par le ciel nuageux, avec le sentiment d’être au centre du monde, elle avait traversé le pont pour arriver jusqu’au rocking chair où elle se balançait maintenant, écoutant les trémolos humides de la voix de Flor. Celle-ci parlait doucement. Elle avait l’air fatiguée, avec de profonds cernes sous les yeux. Le travail à l’hôpital était épuisant, disait-elle. Les personnes qui avaient besoin de soins étaient nombreuses et le personnel très réduit.
La colère d’Izanagi de Cyril Carrère aux éditions Denoël
Présentation de l’éditeur :
Tokyo.
Un incendie criminel ravage le cœur de l’un des plus grands quartiers d’affaires au monde.
L’enquête est confiée à Hayato Ishida, flic prodige mais solitaire qui tente de se reconstruire en marge de la Crim. Il est rejoint par Noémie Legrand, franco-japonaise décidée à briser les chaînes d’un quotidien frustrant.
Sur leur chemin, un couple d’étudiants dans le besoin, à la merci d’une communauté où solidarité rime avec danger.
Et, tapi dans l’ombre, celui qui se fait appeler Izanagi, bien décidé à mettre son plan destructeur à exécution…
Avec un art consommé du suspense et une construction d’orfèvre, Cyril Carrère tisse une intrigue captivante dans un Japon sombre et contemporain.
Je suis revenue mi-octobre d’un voyage au Japon et c’est donc avec intérêt que je me suis plongée dans ce roman qui me semble assez bien dépeindre la vie et la culture du Japon. Certes, le décor matériel ou architectural est à peine esquissé ; mais les habitudes de vie, les comportements m’ont semblé très conformes au peu que j’ai pu observer pendant mon voyage au pays du soleil levant. En particulier, ce qui a surpris l’occidentale que je suis, c’est le mélange entre les aspects rationnels, scientifiques et modernes de la société japonaise et son attirance, je dirais mieux son attachement très fort, à des coutumes shintoïstes totalement incompréhensibles ; il n’est pas rare de voir de jeunes cadres dynamiques, hommes ou femmes, en tailleur de travail, venir déposer un voeu dans un temple shintoïste et s’incliner devant la statue d’un dieu !
Voilà donc un roman parfaitement construit, avec ses indices semés judicieusement, ses personnages très bien décrits, son environnement social peint avec précision. J’ai particulièrement apprécié le binôme formé par les deux enquêteurs, bien différents l’un de l’autre ; au fil de l’enquête, on voit évoluer la personnalité de Hayato Ishida, assez antipathique au premier abord ; Noémie Legrand, sa partenaire, fait preuve d’une grande facilité d’empathie et, ainsi, représente un personnage attachant et très vraisemblable ; il en est de même pour Suzuka, attentive et généreuse, qui reste attachée à Kenta, pourtant asocial.
Dès le début du roman, on est entraîné dans un suspense rythme et très addictif, et à aucun moment je n’ai lâché cet excellent roman qui devrait remporter un vif succès.
Lisez-le vite, vous m’en direz des nouvelles !
Et, pour en savoir plus, allez sur le blog de l’auteur :
https://la-colere-d-izanagi.blogspot.com
Extraits :
p.102 :
Le lendemain matin, alors qu’il entrait dans les dernières vingt-quatre heures de sa mission, Kenta avait rassemblé un dossier plutôt sordide contre l’agent d’entretien. Incroyable ! Les gens portaient un masque en société. Le Japon était champion en la matière? Dès qu’on grattait un peu la surface, les comportements les plus déviants étaient mis au jour et les psychés dévoilées. Et le pire dans tout ça, c’est que la plupart d’en iraient sans le moindre dommage.
Kenta devait maintenant finir le travail. Trouver le meilleur moyen de révéler ses incroyables trouvailles tout en prenant garde à rester anonyme. Devait-il être direct, factuel et complet en écrivant lui-même depuis une adresse cryptée ? Ou au contraire déléguer l’annonce à une tierce personne ? Ce qu’il s’apprêtait à balancer causerait un véritable scandale au sein de l’université.
Et au-delà, à n’en pas douter.
p. 230 :
La situation prit une tournure critique quand la porte de lingerie s’ouvrit brusquement.
L’homme l’aperçut.
Terrifiée, Suzuka s’élança à travers le couloir de l’aile ouest. Elle parvint au hall où, dans sa panique, elle bouscula plusieurs personnes, trébucha, chuta et se releva sans jamais regarder derrière elle. Arrivée sur le parking extérieur, elle se rendit compte qu’elle avait perdu sa montre à gousset. Montre sur laquelle son nom était gravé.
Trop tard pour faire demi-tour.


La barque de Masao d’Antoine Choplin aux éditions Buchet/Chastel
Texte de quatrième de couverture :
Masao est ouvrier sur l’île de Naoshima (Japon). Ce soir-là, en quittant l’usine, il découvre Harumi venue l’attendre plus de dix ans après leur dernière entrevue. Des rendez-vous emplis de pudeur et d’humanité vont ponctuer leurs retrouvailles.
Ce face à face ravive les souvenirs… Remonte à la mémoire de Masao, cette histoire d’amour superbe et dramatique avec Kazue, la mère d’Harumi. Les années passées comme gardien du phare d’Ogijima.
Ou encore les heures de plénitude à bord de la barque qu’il a construite de ses propres mains. La Barque de Masao, roman habité par les lumières changeantes et les brises marines, est le deuxième texte d’Antoine Choplin publié aux éditions Buchet/Chastel.
Peu d’action dans ce court roman, mais quel régal !
Avec pudeur et sensibilité, ce roman est celui de la découverte mutuelle de Masao et de sa fille Harumi ; c’est aussi le récit du cheminement intérieur de Masao ; c’est également la mise en évidence de notre rapport avec l’art et du rapport entre l’art et la nature.
Il est difficile de résumer en quelques mots ce roman tout en finesse, en pudeur, en retenue. Revenue depuis peu d’un voyage au Japon, j’ai choisi ce livre parce que ce pays en est le cadre. Et ce ne pourrait pas se passer ailleurs qu’au Japon. J’y ai retrouvé la retenue et la délicatesse des Japonais, leur rapport à une forme de fatalité, leur manière d’accepter et d’intérioriser. J’y ai retrouvé une recherche d’équilibre et d’harmonie présente dans toute réalisation qu’elle soit ou non artistique. J’y ai retrouvé une poésie simple et qui paraît si évidente.
Au fil de la lecture, on voit les personnages se construire l’un par l’autre. Masao, qui n’avait jamais mis les pieds dans un musée et ne l’avait jamais imaginé, va accéder à l’art, va comprendre que ce bateau qu’il avait construit de ses mains est sa propre création, sa propre œuvre d’art et il va en faire une sorte d’offrande à sa fille en la lui présentant, fier et debout, dans une conclusion du roman magnifique de grandeur, de dignité et de sobriété.
Un très beau roman que je vous incite vivement à savourer.
p. 107 :
Kasue portait notre enfant. Et, après celui qu’elle avait lâché ce matin-là, comme si de rien n’était, il n’y a eu pour ainsi dire, à ce sujet, que le silence entre nous. Des caresses bien sûr au long de son ventre, ça oui, et, plus tard, tes premières ruades, comme un miracle, que je guettais au creux de ma paume. Mais aucun mot, ou si peu. Et par sa façon de se taire, c’est comme si elle m’imposait de faire silence moi aussi. Ainsi je retenais les mots qui me venaient, pour parler de toi, de ta naissance prochaine, de la famille que nous allions former. J’en craignais l’écho malheureux dans l’esprit de Kasue, de nature à ranimer en elle ce qui lui déplaisait tant et qu’elle avait décidé de fuir. Les femmes rangées et asservies, obligées à la maternité et à la vie d’épouse.
D’ailleurs, comment s’arrangeait-elle de cela à l’intérieur d’elle-même ? Je te demande pardon, mais ce pourrait-il qu’elle ait imaginé, les premiers temps, se séparer de cet enfant qu’elle portait en elle ? Je me suis bien souvent posé la question. sans que rien de particulier ait pu me conduire à le penser.
La vie a continué, comme avant, ou presque.

La femme au kimono blanc d’Ana Johns aux éditions Charleston
Japon, 1957.
Alors que la nuit a déjà enveloppé de son ombre les maisons du village et que seules des lanternes en papier éclairent le chemin, la jeune Naoko avance dans son kimono blanc étincelant. Au bout de l’allée, Hajime, un soldat de la marine américaine, l’attend. En l’épousant, Naoko, pourtant promise à un riche homme d’affaires plus âgé, sait qu’elle défie toutes les conventions de la société japonaise traditionnelle dans laquelle elle a grandi.
Mais quand Hajime est retenu en mer sans perspective de retour quelques mois à peine après leur mariage, Naoko comprend qu’elle devra affronter seule le courroux familial et lutter pour sauver la vie de son enfant à naître.
Le choix impossible qui se profile bouleversera non seulement son propre destin, mais aussi celui des générations futures…
Inspiré d’une histoire vraie, le récit émouvant d’une femme déchirée entre son coeur et sa culture, prête à tout pour protéger son enfant.
Revenue depuis peu d’un voyage au Japon, je m’intéresse à la culture et à l’histoire japonaises. Ce roman a été une très belle découverte.
J’ai particulièrement apprécié la construction du roman qui, en alternant les temporalités, donne non seulement du rythme mais aussi du sens. Il est difficile aujourd’hui de se replonger dans l’atmosphère du Japon des années cinquante ; et pourtant, encore à l’heure actuelle, j’ai pu constater la présence toujours aussi vivace des traditions et des croyances. Ce pays ultramoderne présente tellement de contrastes !
Dans les cimetières, j’ai pu voir les petites statues de Jizô avec leurs bavoirs et leurs bonnets rouges aux pieds desquelles étaient déposées des offrandes. La lecture du roman m’a permis d’en mieux comprendre le sens. J’ai rencontré des mariés en costume traditionnel, les femmes en kimono blanc, et je prends aujourd’hui conscience de l’importance que cela peut représenter pour le jeune couple. J’ai vu de jeunes cadres modernes venir déposer leurs vœux dans des temples shintoïstes…
Et, au-delà des traditions et du poids qu’elles représentent encore, on peut facilement s’imaginer ce que pouvaient représenter dans les années cinquante, après l’humiliation de la défaite, les relations entre une jeune femme japonaise et un américain ; non seulement il y avait atteinte à la pureté du sang mais également collusion avec l’ennemi et rupture de la dignité originelle.
Ces questions, celle de la résilience, de la dignité, de la résistance, du courage et de l’amour sont évoquées avec finesse et sensibilité dans ce très beau roman que j’ai lu très vite et non sans émotion. J’en ai été bouleversée et je vous en recommande vivement la lecture.
p. 142, 143, 144 :
Mes pensées volent en essaim dans ma tête, elles aussi. Je me marie. J’aurais aimé qu’Okaasan reste. Un sourire aux lèvres, je passe la main sur son shiromuku pour sentir sa luxueuse texture sous mes doigts et maintenir une connexion avec elle.
La superposition de plumes en organdi blanc donne vie au vêtement. Les broderies en fil de soie lui confèrent charisme et opulence. Le obi, la ceinture en brocart, comporte un fin ruban rosé et argenté assorti aux fleurs qui ornent mes cheveux.
Jamais je ne me suis sentie aussi belle ni aussi nerveuse.
Chaque pas me rapproche de Hajime et m’éloigne de ma famille. C’est une manifestation des extrêmes dans tous les sens du terme, mais grâce à la visite d’Okaasan et au fait que je porte son shiromuku, j’ai le sentiment d’avoir trouvé ma place quelque part au milieu. C’est ce que Bouddha appelle la voix du milieu. Le bon équilibre.
J’appelle ça le bonheur.
…
Le prêtre shintoïste, en kimono entièrement blanc et coiffé d’un haut bonnet, s’éclaircit la gorge et demande à tout le monde de se lever. La cérémonie commence.
Nous nous inclinons pour saluer nos ancêtres, nos invités, et nous saluer l’un l’autre. Puis nous participons au rituel du san-san ku-do avec trois bols de saké de différentes tailles. Chacun représente le lien nouvellement formé et indestructible, avec un goût terreux de mousse et de rosée. Comme dans le mariage, tout n’est pas toujours agréable.
Ce n’est qu’au troisième service du troisième bol que nous laissons le mélange âpre se répandre sur notre langue. C’est le neuvième, alors nous buvons. Neuf signifie trois fois plus de bonheur. Je discerne la grimace de surprise sur le visage de Hajime. L’avais-je prévenu que c’était si amer ?

Tant de nuances de pluie d’Asha Lemmie aux éditions Harper Collins
Présentation de l’éditeur :
Kyoto, 1948. Nori Kamiza n’a que huit ans lorsque sa mère la laisse devant l’immense demeure de sa grand-mère. La famille Kamiza est parmi les plus nobles du Japon, or Nori, aux cheveux crépus et à la peau foncée, est le fruit d’une relation scandaleuse avec un gaijin, un étranger, noir de surcroît. Alors sa grand-mère l’accueille, mais va tout faire pour la cacher. Elle l’installe au grenier et l’oblige à subir des traitements pour la rendre plus « japonaise » : elle lui lisse les cheveux et la soumet à des bains d’eau de Javel pour blanchir sa peau. Nori accepte son sort, malgré sa curiosité lancinante pour ce qui se trouve à l’extérieur des murs du grenier. Mais lorsque le hasard amène son demi-frère aîné légitime, Akira, sur le domaine qui est son héritage et son destin, Nori accède à un monde nouveau. Un monde dans lequel elle n’est pas une intruse, mais un être libre, digne d’être aimé.
Cependant tout a un prix. Et la liberté de Nori exigera plus d’un sacrifice…
Après avoir obtenu un diplôme en littérature anglaise et écriture créative au Boston College, Asha Lemmie a déménagé à New York où elle a travaillé dans l’édition. Tant de nuances de pluie est son premier roman, et il a rencontré un immense succès à sa sortie aux États-Unis et en Italie.
J’ai choisi de lire ce roman parce que l’action se déroule essentiellement au Japon. On n’y trouve pas de descriptions du pays ; mais la mentalité et les coutumes sont bien caractéristiques du Japon d’après la seconde guerre mondiale.
Ce récit qui va de 1948 à 1965, amène à suivre le destin de Noriko. On a là un beau portrait de femme envers laquelle j’ai tout de suite éprouvé une réelle empathie. On la voit évoluer et se construire à travers les nombreuses épreuves et péripéties qui jalonnent sa vie. Ce parcours romanesque met également en scène d’autres femmes au caractère fort : Seiko, sa mère, qu’on comprend surtout par la lecture de son journal que trouve Noriko ; Akiko, la servante attachée à la famille, généreuse et bienveillante ; Yuko, la grand-mère intransigeante et très dure envers sa petite-fille. En revanche, peu de personnages masculins : Akira, le demi-frère de Noriko, intelligent et clairvoyant comme l’indique son prénom ; Will, l’anglais cynique qui abuse de la faiblesse et de la naïveté de Noriko ; quant à Noah, l’amoureux anglais de Noriko, il reste un personnage falot et un peu en retrait ; enfin, Kobei Kamisa, le grand-père de Noriko, il agit dans l’ombre, mais il n’apparaît pas directement dans le livre.
Dans le cour du texte, on peut trouver l’explication du titre : « il existe cinquante mots pour nommer la pluie. Il y a tant de nuances de pluie qu’il faut un mot pour chacune d’entre elles ». En effet, dans la culture japonaise, la pluie est importante. Elle contribue à maintenir la vie et montre que celle-ci change continuellement.
Un très beau roman à la lecture duquel on passe un agréable moment.
P 132 :
Elle ne put fermer l’œil de la nuit. Allongée dans son lit, le regard fixé sur le plafond, les yeux grands ouverts, elle déploya toute la volonté qu’elle possédait pour empêcher les larmes de couler. Et de la volonté, Nori en avait. Ce mur invisible qui séparait ses souvenirs de sa vie d’avant de celle qu’elle était maintenant s’effritait, morceau par morceau.
Cependant, elle restait incapable de revoir le visage de sa mère, si ce n’était deux yeux flottant dans le vide.
Ce fut alors qu’elle prit conscience, au bout de toutes ces années, de ce à quoi ce mur servait. Il ne s’était pas érigé pour la tourmenter, pour l’empêcher de se souvenir de ces jours heureux, ces jours de plénitude auprès d’une mère qui l’aimait. Ce mur était là pour la protéger d’une mère qui ne l’aimait pas.
p. 267 :
Le jour allait bientôt se lever. Le soleil commençait tout juste à prendre au-dessus des nuages, projetant une lumière rosée sur le sommet des arbres. Du haut de son perchoir, dans le chêne, Nori voyait tout. Il faisait froid, mais elle ne ressentait presque rien. Elle se frotta la joue contre l’écorce rugueuse. Cela faisait deux jours qu’elle n’avait pas dormi. Elle sentait qu’elle perdait le contrôle de son corps et de ses pensées, mais avait-elle un autre choix ?
p. 412 :
La solitude et l’épuisement avaient fini par avoir raison d’elle, par la pousser dans les bras de cette amie qu’elle considérait comme la seule famille qui lui restait. Mais à cet instant précis, elle regrettait ses cahutes et ses chambres d’hôtel, les cabines de bateaux où elle dormait pendant ces traversées pour des destinations qu’elle choisissait au hasard.
Elle était une vagabonde, destinée à être seule.
Une vagabonde, oui : depuis le début, voilà ce qu’elle était. Il n’y avait rien de plus terrible que de nier cette réalité.

